Dans
les années 50,
la télévision commence à faire de l’ombre
au cinéma. Pour lutter contre la petite lucarne et
retenir le public qui commence à déserter
les salles obscures, Hollywood décide de sortir la
grosse artillerie et encourage ses techniciens à
recourir à l’écran large pour se démarquer
des productions télévisées. Au milieu
de la décennie, on commence à produire des
"pseudo-westerns" de prestige à gros budget,
lorgnant vers la saga familiale, avec l’intention
très ferme d’effectuer des percées au
box-office. William Wyler ayant déjà décroché
le jackpot avec son précédent essai La
loi du seigneur (qui rafle en même temps l’oscar
du meilleur film !!!) réédite son exploit
avec Les grands espaces qui continue à renflouer
les caisses des producteurs. L’année suivante,
il frappe encore très fort avec le plus célèbre
de tous les péplums : Ben-Hur.
Gregory Peck, acteur alors en pleine période
engagée, coproduit ce film avec la haute et noble
ambition de prôner la non-violence à l’intérieur
d’un spectacle aussi conçu pour rapporter des
devises. Pour cela, il ne lésine pas sur les moyens
: Flopée de scénaristes célèbres
s’inspirant, avec l’aide d’un écrivain,
d’un feuilleton à succès, casting de
stars, décors luxueux, riche utilisation du plein
air ; tout est mis en œuvre pour plaire au grand public.
Le résultat financier répond à toutes
les espérances mais le résultat artistique,
pas déshonorant, n’est malheureusement pas
entièrement convainquant même si le film se
suit dans l’ensemble avec un certain plaisir.
Sous l’apparence d’un western,
nous assistons en fait ici à une sorte de tragédie
familiale, une chronique historique du Texas. Le film se
révèle être une étude de systèmes
de pensées archaïques basés sur un code
de l’honneur assez rude et l’importance primordiale
accordée à la propriété provoquant
des jalousies et rivalités pouvant aller jusqu’au
meurtre, mais aussi une étude psychologique, non
dénuée d’intérêt, de personnages
pas tous aussi stéréotypés et simplistes
qu’on a pu un peu trop facilement le dire ici ou là.
Qu’en est-il justement de ce casting prestigieux ?
Gregory Peck est impeccable dans ce rôle éminemment
sympathique du marin bostonien débarquant dans ce
Texas violent. Il faut aussi souligner la merveilleuse performance
de la belle Jean Simmons en institutrice souhaitant la paix
entre les clans et surtout de Chuck Connors dans un personnage
au départ antipathique (le fils indiscipliné
des Hannassey) mais qu’on apprend à apprécier
en cours de route et qui sera au cœur de la scène
la plus émouvante du film, celle de sa mort dans
les bras de son père. Burl Ives (un oscar pour ce
film) et Charles Bickford interprètent des personnages
trop taillés à la hache pour pouvoir apprécier
pleinement leur jeu et Carroll Baker manque totalement de
maturité pour ce rôle de femme capricieuse
(on est en droit de la préférer en Baby
doll). Quant au futur Ben-Hur, Charlton Heston,
il a accepté un rôle qui ne le sert pas vraiment
; c’est assez courageux de sa part même s’il
demeure un peu en retrait.
On suit donc avec attention cette histoire
romanesque jusqu’à ce superbe moment au bord
de la rivière au cours duquel des sentiments naissent
entre Jean Simmons et Gregory Peck. Ensuite, les scènes
s’étirent bien trop longuement, le statisme
de la mise en scène s’installe de plus en plus
et là où on s’attendait à une
accélération du rythme, le film ralentit au
contraire inexorablement. Heureusement, cette dernière
partie un peu trop empesée comportera encore deux
ou trois moments forts dont le final tourné dans
un Canyon absolument étonnant. Et puis, la manière
qu’à Wyler de filmer ces immenses espaces (le
titre français est bien choisi pour une fois) possède
une certaine ampleur mais cependant sans la poésie
d’un John Ford. A ce titre, la longue scène
de la bagarre entre Gregory Peck et Charlton Heston, filmée
en immenses plans d’ensemble, est d’une modernité
étonnante.
Pour donner un exemple de l’importance
de la musique au cinéma, un mot sur la composition
inégale de Jerome Moross qui comporte surtout un
très beau thème principal épique, superbement
rythmé et orchestré, très aisé
à retenir. Par la seule force de ce thème,
une scène assez "clichée" au départ
devient anthologique : celle au cours de laquelle, après
avoir été abandonné par tous ces hommes
et décidant de partir se battre seul, l’impitoyable
Charles Bickford est rejoint finalement par ces derniers
toujours sous l’emprise de son charisme. Par ailleurs,
cette même partition, assez envahissante parfois,
dessert d’autres scènes qui perdent tout leur
contenu dramatique par la seule faute d’une musique
guillerette maladroitement utilisée (voir la première
rencontre de Gregory Peck avec les Hannassey chahuteurs).
L’ensemble du film se révèle
donc assez inégal, y compris dans son interprétation,
mais l’impression finale reste plutôt positive
même si l’action se trouve ramassée en
quelques moments forts, au détriment du rythme et
du dynamisme du western traditionnel qui font ici bien défauts.
Nous aurions aimé plus de la grandeur tragique d’un
King Vidor par exemple ou un souffle romanesque du genre
de celui qui anime tout du long un film comme Autant
en emporte le vent. Tel quel, le spectacle demeure
honnête surtout en comparaison de ces mêmes
westerns de prestige plus proches de nous que sont les médiocres
et ridicules Horizons lointains de Ron Howard ou
Silverado de Lawrence Kasdan pour prendre l’exemple
de films qui pourraient avoir été mis en chantier
dans la même optique.