Otto
Preminger, viennois d’origine, exilé aux USA en
1935, est depuis dix ans à Hollywood. Depuis la réalisation
de son illustre Laura, et suite au succès inattendu
de celui-ci, il s’est au début plus ou moins cantonné
dans le genre qui lui a si bien réussi, le film noir. Viendront
donc ensuite Crime
passionnel (1945), Le
Mystérieux Docteur Korvo (1949) et Mark
Dixon détective (1950) pour ne citer que les plus
connus. Le réalisateur vient de terminer The thirteen letter,
remake du Corbeau
de Henri-George Clouzot, lorsque Darryl F. Zanuck, président de
la Fox, lui transmet une proposition de la RKO. Howard Hughes a alors
sous contrat une actrice qu’il tient absolument à faire tourner
encore une fois, actrice avec qui il vient d’avoir une violente
dispute et dont il veut se débarrasser non sans l’avoir laissée
auparavant entre les mains d’un réalisateur réputé
pour sa rudesse et sa poigne de fer, son ami Otto Preminger par exemple
qui devient à cette occasion l’homme de la situation, l’instrument
idéal de sa vengeance. Il lui offre une liberté totale,
la seule contrainte étant la durée de tournage, à
peine 18 jours !
Preminger n’appréciant guère le script
"Murder story" de l’écrivain Chester Erskine, confie
sa réécriture à Oscar Millard et surtout Frank Nugent,
homme qui vient auparavant de signer pour John Ford les scénarios
du Massacre
de Fort Apache, de La
Charge héroïque, du Convoi
des braves, de L’Homme
tranquille et qui ne s’arrêtera pas en si bon
chemin puisqu’il sera encore à l’origine de ceux de
La Prisonnière du désert du même
Ford ou des Implacables de Raoul Walsh. On a connu pire
comme filmographie ! Le tournage devant commencer sans plus tarder, la
préparation est réduite au strict minimum et les scènes
sont la plupart du temps écrites durant la nuit précédant
leur réalisation. Quand on connaît la minutie et le pointillisme
de Preminger, nous ne sommes pas étonnés qu’il ait
jugé ces conditions de tournage exécrables. Et pourtant,
phénomène absolument pas nouveau dans le Hollywood de l’époque,
toutes ces contraintes, hâtes et contrariétés n’empêchèrent
pas d’avoir pour résultat un bien beau film au fini parfait.
Un film splendide mais qui ne m’a été facile d’apprécier
à la première vision à cause d’une des caractéristiques
récurrentes du cinéma de Preminger à l’époque,
une certaine froideur clinique ; froideur en apparence puisque, comme
chez tous les grands cinéastes, froideur qui recèle en fait
un romantisme profond, le feu qui couve sous la glace en quelque sorte.
Un film qui demande donc à ce qu’on l’apprivoise même
si on ne le trouve pas immédiatement à son goût.
Un
film noir sans être un polar puisque les éléments
constitutifs de ce dernier genre sont peu présents ici : aucun
des personnages principaux n’appartient de près ou de loin
à la police. Dès la séquence initiale qui voit une
ambulance s’enfoncer à toute allure dans la nuit, le spectateur
pénètre en un territoire mouvant et étrange à
la limite de l’onirisme, dans une histoire diabolique et fascinante
unissant deux êtres que tout sépare. Dès le départ,
un sentiment de fatalité pèse de tout son poids sur cette
œuvre, la marque des plus grands films noirs. Robert Mitchum (il
va sans dire que la nonchalance habituelle de l’acteur fait une
nouvelle fois merveille dans Angel face) interprète
un individu taciturne, assez frustre et désabusé qui traîne
sa grande carcasse avec résignation, son seul rêve étant
de pouvoir posséder un jour un garage ou de s’adonner au
sport automobile. Il est fiancé à la jolie Mary mais nous
avons du mal à ressentir de l’amour entre les deux, plutôt
une "complicité d’agrément". La rencontre
de Franck avec Diane va déclencher chez lui un certain regain d’intérêt
au milieu de la grisaille qui a l’air de l’envelopper : l’homme
blasé se découvre enfin une véritable passion pour
une femme.
Cette rencontre participe de l’onirisme étrange et dérangeant
qui nimbe le film. Alors que Laura apparaît d’abord
sur un tableau, ici, c’est la musique qui va révéler
l’héroïne aux yeux de Frank et du public, le thème
étrange et profondément romantique de Dimitri Tiomkin. La
caméra caressante suit Mitchum attiré par cette intrigante
mélodie au piano qui sort du salon ; il y pénètre
par curiosité et il découvre alors une femme au visage d’ange
en train de jouer ce thème obsédant. Jean Simmons est absolument
superbe et immédiatement captivante par sa beauté gracile.
S’ensuit la fameuse scène de la gifle. Diane, frappée
par une crise de nerfs en apprenant que sa belle-mère a failli
mourir, Frank la gifle. Mais ce à quoi il ne s’attendait
pas, c’est que cette gifle se retourne contre lui : "C’est
bien pour les crises de nerfs mais la riposte n’est pas prévue"
répliquera-t-il interloqué, amusé mais d’ores
et déjà conquis. Etrangement, nous pressentons dès
lors que Diane vient de prendre un ascendant sur son partenaire et qu’elle
ne le perdra jamais. Mais Frank n’est pas un être faible pour
autant, il ne sera jamais dupe du jeu et des mensonges de sa maîtresse.
Seulement, il se résigne, impuissant à résister aux
attraits de cette femme et privé par la même de toute possibilité
de choix ; quand bien même, il souhaite prendre une décision,
le charme de Diane vient l’en détourner. C’est une
sorte de démission, d’envoûtement plus que de la faiblesse.
C’est
donc bien Diane, "ange luciférien", qui mène le
bal, qui soumet tous les autres à sa volonté : c’est
elle qui se compare d’emblée à une sorcière
dès la scène du bar : "J’ai garé mon
balai en face". On pourrait presque parler d’un "climat
fantastique et hypnotique" tellement les apparitions de Diane, surtout
en début de film, sont fantomatiques. Ceci est dû en grande
partie aux ellipses de Preminger et ses scénaristes : on la découvre
au bar sans qu’on ait su qu’elle allait s’y rendre et
n’est même pas dans le champ de la caméra quand elle
y pénètre ; on entend seulement la porte s’ouvrir
et on voit le regard du barman la remarquer. Scène suivante, elle
se trouve attablée avec la fiancée de Franck sans qu’aucun
indice nous ait appris auparavant qu’elle était entrée
en contact avec Mary. En dehors de ces ellipses, l’exemple le plus
flagrant de ce climat d’étrangeté est donné
par cette très longue scène muette vers la fin où
nous voyons Diane déambuler, perdue dans ses pensées, à
travers toute la vaste maison : un vrai fantôme voire même
une morte-vivante qui a déjà franchi la barrière
de l’au-delà. [Sa ressemblance physique, notamment dans le
regard, avec cet autre monstre d’autorité et d’obstination
qu’est Vivien Leigh interprétant Scarlett O’Hara est
assez frappante]. Jean Simmons incarne donc ici le modèle parfait
de l’ingénue perverse et calculatrice, qui arrive à
obtenir tout ce qu’elle avait prévu : "Je sais tirer
des gens ce qui m’intéresse". Mais attention, c’est
plus un problème psychologique et névrotique qui fait de
Diane ce qu’elle est ; nous sommes ici loin de la garce intégrale
dont le modèle pourrait être Barbara Stanwyck dans Assurance
sur la mort de Billy Wilder ou Lana Turner dans Le
Facteur sonne toujours deux fois de Tay Garnett.
Nous
en sommes même très loin par le capital de sympathie que
traîne malgré tout derrière elle Diane, contrairement
à ses consœurs totalement privées de sentiments. Car
oui, Diane est réellement amoureuse et son amour est possessif
mais aussi très pur : elle est prête à s’accuser
pour ne pas que son amant finisse en prison. Ce sont les autres (en l’occurrence
les avocats) qui la poussent à ne pas le faire. Une femme maléfique
car déséquilibrée : son amour pour son père
(remarquable Herbert Marshall que l’on avait plus l’habitude
de voir dans des comédies, de Lubitsch notamment) est aussi très
troublant. Ayant devant nous un personnage aussi fascinant que Diane,
il est assez aisé de se mettre dans la peau de Frank et de comprendre
comment il se laisse entraîner sans rien faire, dans cette fatale
descente aux enfers. Le spectateur que nous sommes se surprend à
se laisser emporter avec une volupté certaine vers l’irrémédiable
dénouement. Le style délié et élégant
de Preminger est là pour nous prendre par la main et la beauté
mortifère de certaines séquences font que nous ne pouvons
pas résister au trouble délice que procure cette perle noire.
La scène au cours de laquelle, à mi-film, Franck souhaite
arrêter ses relations avec Diane mais sans y arriver est d’un
lyrisme déchirant et la fabuleuse et enivrante partition de Tiomkin
n’y est pas étrangère : à ce moment là,
elle prend des allures de concertos pour piano de Rachmaninov, à
savoir, parmi les moments les plus romantiques de la musique classique.
Diane demande alors à Frank : "M’aimez vous ? "
sur quoi il répond "Je suppose, mais avec vous comment
être sûr ?". Magnifique !
Cette
histoire d’une passion dévorante et obsessionnelle, cette
inexorable plongée vers un abîme sans fond, d’un sombre
romantisme, est menée de main de maître par un cinéaste
qui sait comme nul autre installer cette ambiance de fatalité typique
aux plus grands films noirs, aidé en cela par le remarquable travail
de Harry Stradling à la photo. Une œuvre de commande vite
expédiée mais qui au final vous laisse pantois : impossible
d’oublier ces deux fins successives qu’il me démange
de vous dévoiler ; je ne succomberai pas à la tentation
mais cette image du taxi attendant vainement devant cette grande maison
vide devrait vous hanter pendant un bon bout de temps. Mais laissons le
mot de la fin à Jacques Lourcelles, journaliste ne tarissant jamais
d’éloges quand il s’agit de parler de son cinéaste
fétiche, véritablement inspiré quand il aborde n’importe
laquelle de ses oeuvres : "Le style délié, élégant,
glacial de Preminger, à la fois très proche et très
détaché de son sujet, relève autant de la peinture
que de la psychologie des profondeurs. La surface et le fond secret de
l’œuvre ne font qu’un, sont appréhendés
dans une seule visée qui a quelque chose de diamantaire. Au diamant,
les films de Preminger empruntent d’ailleurs plusieurs caractéristiques,
le brillant, les multiples facettes, la dureté, le mystère".
Belle définition qui convient tout à fait à Un
si doux visage.
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