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"Annie
- Est-ce qu'il ne s'arrête jamais?Lora - Il ne peut pas, Annie. S'il le faisait, il se rendrait compte combien il est triste." Douglas Sirk - Mirage de la vie [1959] Ménage Rainer Werner Fassbinder. Je vous vois venir : Querelle et ses marcels. Du cinoche d'intérieur, de cuisine Helmut Schmidt dans un bar homo, où l'on s'attend à voir surgir Derrick dans le salon. Vis-à-vis de son cinéma, les clichés demeurent ou alors, ses films ont un peu été oubliés, même dans son pays d'origine. Le réalisateur a un jour comparé sa filmographie à une maison : les films en sont les pièces, les fenêtres. Manière pour le chantre du mélodrame de chambranle de porte de nous inviter, de nous dire d'entrer. C'est ouvert. Mais vous devriez accrocher toute espérance au portemanteau. Un état des lieux sera frappant : le kitsch le dispute à l'austère mais derrière le papier peint anxiogène ou les lumières criardes de tapin, une même violence. La vaste maison Fassbinder est donc devenue un musée, visité par intermittences par messieurs Haynes, Kollek et Ozon. Intermède
Ménage [reprise] Les films de Fassbinder sont avant tout honnêtes et violents dans leur rapport au monde, aux sentiments. Il y ainsi une idée théâtrale, carcérale et économique de l'amour, nécessairement violente. Venez voir, messieurs dames, les traces du drame sur les murs et les planches ! Vous tous et toutes, hétéros ou homosexuels, égaux devant les grandes lois du Marché de l'amour. Pour citer un de ses personnages, c'est l'amour tellement grand qu'il va de la Bavière au Maroc, avec ses frissons de peur, de plaisir. Le cinéaste a une manière très particulière de faire couler le monde en soi, dans des autofictions parcellaires et passionnantes [la vie de Fassbinder fut assez agitée, excessive, légèrement plus sadique que masochiste sur les plans amicaux et sentimentaux]. Ou le rapport très critique d'un pédé allemand des années 70 au monde. Un rapport toujours d'actualité, notre époque étant parait-il communautariste, crispant toute tentative de contestation sur des intérêts particuliers. Enfin, c'est ce qu'on m'a dit. Le cinéma de Fassbinder est une maison témoin, celle
de la mauvaise conscience de l'Allemagne après-guerre [et qu'on
pourrait appliquer à d'autres démocraties européennes
en plein ronronnement post-soixante-huitard]. Volker Schlöndorff
disait qu'il était le "moteur du nouveau cinéma
allemand" d'après-guerre. Et voulant tout dire, tout
répéter sur son pays, il allait vite, carburant à
la vie, aux autres. Il bouffait tout, jusqu'à l'accident. La
rage. Chez Fassbinder, tout est réversible : il parle des marginaux
pour mieux faire la lumière sur un état général
de la société - la RFA prise en flagrant délit
de pacte faustien en guise de miracle économique. Il use de l'artifice
le plus outrancier pour dire la vérité. "Pas
d'utopie est une utopie", écrivait-il. Dans le même
temps, il succombe de son plein gré au glamour hollywoodien,
sous lumière germanique certes - Hanna Schygulla était
sa face B, sa Marlène, lui qui se rêvait plus Marilyn qu'Orson
Welles, look vers lequel il tendait de plus en plus. Sous une douce
glace, les films de Fassbinder sont tour à tour lucides et attendris,
politiques et triviaux, Les larmes amères de Petra Von Kant Cage aux folles Né en 1945 en Bavière, RWF interrompt vite ses études, multiplie divers boulots tout en suivant des cours d'art dramatique. En 1967, il rejoint la troupe de l'Action Theater de Munich, y fait l'acteur, de la mise en scène, avant d'écrire sa première pièce : Le Bouc. En mai 1968, il y a schisme dans la troupe et dix de ses membres fondent L'Antitheater, dont Fassbinder, son futur compositeur Peer Raben, son décorateur et acteur préposé aux personnages de bourgeois louche dans ses films Kurt Raab, et Hanna Schygulla. Ambiance : "Dans le programme des représentations apparaissaient des titres de pièces qui n'existaient pas encore - et n'existeraient pas avant longtemps, des adaptations étaient mises en scène et on voyait bien, ce que Fassbinder reconnaissait volontiers, que l'auteur avait à peine lu la pièce adaptée." [Peter Iden] "L'Iphigénie de Fassbinder était assise dans une balancelle de style hollywoodien faite d'osier et de grillage métallique. C'était une rousse aguichante qui chantait les arias de Goethe et attirait deux jeunes homosexuels, Oreste et Pylade. Leur dialogue avec Thésée se transformait rapidement en une citation de l'échange verbal entre Fritz Teufel, Rainer Langhans et le Juge Schwerdtner qui dirigeait les poursuites contre les participants de la Commune de Berlin-Ouest […].La représentation infligeait à la pièce tout ce qu'une adaptation doit habituellement faire oublier." [Yaak Karsuke]
Les Larmes amères de Petra Von Kant [2] est le dernier film purement théâtral de son auteur, adapté de sa propre pièce, et dont le sous-titre "Qu'est-ce qu'un sentiment vrai ?" dit l'intention : comment exprimer des sentiments dans un monde artificiel, en représentation permanente. Le point et la distance. De fait, Petra est une styliste [dessinant une ligne de vêtements pour l'équivalent allemand de Prisunic] : elle contribue [pour pas cher] à la réduction du monde à sa surface, à commencer par le sien. Mais pour son adaptation filmique, Fassbinder modifie ce sous-titre par "un cas de maladie" : à l'artificialité s'ajoute le regard clinique. Le diagnostic de la "maladie" en question est de même ouvert : chagrin d'amour, agoraphobie, dépression ? Qui est la malade ? Petra, Marlène ? Au spectateur tenté d'idéaliser le Grand Amour sur pellicule, le cinéaste oppose une fin de non-recevoir, son ordonnance. Soignez-vous avec des films. La nature du film - un huis clos sans hommes dans un appartement composé
comme une vitrine - est à l'image des préoccupations économiques
de Fassbinder : la scène est marchande, l'amour est possession.
La relation entre Petra et Karin est alors de l'ordre de la propriété.
Elles la scellent comme un contrat en portant un toast "à
la réalisation de [leurs] possibilités". Mais
tout les sépare : origines sociales, éducation, fric.
Derrière cette vitre où le lit de Petra est le Le terme "théâtral" pour ce film très peu découpé est presque un faux problème pour un auteur avouant qu'il mettait en scène ses pièces comme des films et vice-versa. Le "camp" - qui ne tutoie pas la beauté, mais l'artifice et la stylisation à outrance - est reine ici, et chez soi dans un discours sur les apparences, où la fausseté est telle qu'elle en crée le malaise. Et révèle les fils de marionnettes, les murs, les étiquettes de prix. Le décor automnal, la garde-robe outrée, la photographie de Michael Ballhaus [depuis, collaborateur régulier de Scorsese], les cadres dans les cadres de Fassbinder, sont la coquille criarde mais vide et étouffante de Petra et Karin. La violence est dans le jeu des actrices, dans les cris et énoncés venimeux : mais elle est sous verre, disciplinée par le théâtre, ritualisée. Toi ici, toi par là. Il y a ce très beau plan où Petra s'effondre sur la moquette sous le regard de ses proches, immobiles et droits, s'alignant comme autant de barreaux. Puisque selon son auteur, "il faut un moment ou à un autre, que les films cessent d'être des films". Ce film camp n'échappa pas pourtant à sa sortie aux doubles
accusations de misogynie et d'homophobie [par contraste, l'intrigue
se base sur la relation entre Fassbinder et son ami acteur Gunther Kauffman,
avec RWF dans le rôle de Petra, et Irm Hermann/Marlène
dans son propre rôle de factotum de Fassbinder dans la vraie vie],
le regard de Fassbinder étant uniformément sombre. Au
début du film, Petra est indépendante, mais au prix d'une
froideur cynique : au point qu'elle affirme sans ciller que féminité
et humilité de l'épouse ne sont que des tours de passe-passe
dans un couple. Elle se contredira bien sûr ensuite dans les actes.
Cette indépendance ne sera qu'un leurre : Petra veut qu'on lui
mente. Je t'ai. Mon non plus. Si le film s'achève sur la prise
de conscience radicale de Qu'est-ce qu'un sentiment vrai face à un objet ? En 1971, Fassbinder a sa visitation cinématographique : "j'ai
vu six films de Douglas Sirk. Parmi eux, il y avait les plus beaux films
du monde". Outre le choc esthétique et émotionnel,
Sirk lui apprendra qu'il est possible de se servir de "la dramaturgie
hollywoodienne mensongère" et de produire un "effet
sur le public direct et non dissimulé". Ce qui fascine
chez Fassbinder est que cette profession de foi n'imite pas servilement
Sirk, mais distord le mélodrame. Prisme de la langue, de la géographie,
de l'économie de moyens. Un film comme Le Marchand de
Quatre Saisons a ainsi été tourné par
Fassbinder peu après qu'il ait vu Il s'agit du film le plus accessible de Fassbinder, le plus simple ["plus les histoires sont simples, plus elles sont vraies"] et la preuve que Fassbinder voulait toucher un large public. Pas de glamour car l'auteur s'intéresse ici aux minorités : nos "seniors" et travailleurs immigrés. Les deux mouvements du film respectent un cahier dialectique des charges : de la rencontre entre Emmi [Brigitte Mira, poignante, "qui s'est très fortement identifiée à son rôle car elle a, dans la vie, des relations comparables avec un homme plus jeune", d'après RWF] et Ali [El Hedi Ben Salem, plus roc qu'Hudson et tout aussi sexué, mais dans un autre genre] à leur ostracisme [Fassbinder réécrivant, ou plutôt détruisant la scène de la télévision offerte par ses enfants à Jane Wyman chez Sirk], nous sommes dans le mélo, la sympathie. Etant donné l'absence de glamour, d'afféteries, on n'est jamais dans le mièvre ni dans le misérabilisme. Autour de nos héros, c'est une pluie de clichés racistes décochés par des mégères embusquées dans des cages d'escaliers. Clichés que Fassbinder moque en se mettant en scène en gendre bien je-m'en-foutiste d'Emmi. La tension sexuelle liée à l'Immigré plane sur le film, le réalisateur pointant la frustration des mégères traitant de putains celles osant le choix d'un couple mixte [Thème déjà abordé dans Le Bouc]. On ne peut qu'être gagné par le désarroi d'Emmi et Ali, à mesure que le visage de Brigitte Mira s'affaisse. La grammaire de Fassbinder fait à nouveau merveille pour signifier l'isolement : silence et statisme théâtral des clients du bar lorsque Emmi rentre, de ses enfants - littéralement écrasés - face à Ali. L'enfermement implacable d'Emmi et Ali dans l'encadrement d'une porte, leur rejet au fond de la scène, à leur repas solitaire de mariage. Les longs plans insufflent l'attente, l'ennui, l'étroitesse de vies très petites. Mais pas seulement. On attend quoi ? Une danse, un jour comme un autre jour ou un rayon de soleil tellement en retard qu'il en est devenu tiède.
S'il y a une mélancolie, une maladie existentielle propre à nombre de personnages de Fassbinder [le carton au début "le bonheur n'est pas toujours drôle" - piqué chez Godard - pourrait résumer nombre de ses héroïnes et héros], Fassbinder – en homme de gauche, mais pas tout à fait car trop pessimiste - les fait ployer sous les déterminismes sociaux, résumés par le diagnostic du médecin à la fin du film : l'amour reprend presque ses droits mais la lumière d'Emmi et Ali hors de cette vallée des larmes est imprécise. C'est "kiff-kiff". Fassbinder disait à propos du film : "je ne suis pas capable de faire une vaste esquisse idéologique, ça n'est pas non plus ma tâche, d'autres sont plus qualifiés pour ça, davantage à leur place aussi. Ce qui m'intéresse, ce sont des petites possibilités, parce que j'ai des idées là-dessus et aussi que je trouve ça passionnant". La "petite possibilité" Emmi-Ali est rendue ici de manière limpide. Décidément, l'Histoire n'est guère romantique, quoiqu'en pensent les révolutionnaires. Par contre, elle peut aider à accoucher de beaux films de tendresse froide comme cet Ali.
Homothétie Le film est notable pour son ton comique un peu plus prononcé
- une nouveauté chez Fassbinder. De la scène de la chaussette
à celle du guichet de banque, tout cela reste bien sûr
à froid. Fassbinder y joue pour la dernière fois dans
sa filmographie [depuis la mise en abyme de Prenez garde à
la Sainte Putain] un rôle principal. Il avait jusque
là mis en scène des transpositions masculines ou féminines
de lui-même plus ou moins précises : mais le parcours de
Franz "Fox" Biberkopf dans le film, prolo aimé/haï
par la bourgeoisie, peut rappeler le rapport de Fassbinder avec l'établissement
culturel, sa peur d'être récupéré, dilué
dans les conventions que lui-même dénonçait. De
même, Fassbinder avait déjà évoqué
les homosexuels dans ses films, mais il le fait ici de manière
frontale, naturaliste [les sexes, les bars, le tapin dans les toilettes,
les saunas, le tourisme sexuel au Maroc]… ce qui a déplu
à quelques homosexuels, allemands ou non. Horreur : culture et
bon goût de l'homosexuel seraient-ils maquillage social ? A voir
Eugen, caricature wildienne vide mais présentant bien, c'est
possible. Le fond du film reste familier : propriété amoureuse,
aliénation, fossé social, un Petra Von Kant certes ouvert
mais qui s'étire un peu d'autant qu'on sait que l'histoire va
très mal se finir. La scène de la signature du contrat
liant Fox à la société d'Eugen peut alors s'envisager
au début Que retenir du film? Que Fassbinder n'est pas un cinéaste littéralement "gay" : foutaise puisque ses constats ont force universelle. L'amour, hétéro ou homo, est une constante. Aux protestations des homosexuels face au Droit du plus fort, Fassbinder répondait : "en Allemagne, quand l'homosexualité paraît dans une expression artistique, elle est le thème principal. D'un côté, l'accent est mis sur la répression des homosexuels, et, de l'autre, sur une vue romantique de la vie joyeuse des homosexuels. Personne n'a jamais dit que la vie des homosexuels était régie par les mêmes mécanismes que celle des gens normaux". Ouf ! Les homosexuels sont comme tout le monde [leur oppression n'est que brièvement évoquée au travers d'un problème de bail]. Les parents d'Eugen - un père lucide mais pas trop et une mère détestant Stravinsky - sont ainsi plus gênés par la personnalité brute, l'absence de manières de Fox que par sa relation avec leur fils. Ce qu'attaque RWF, c'est le couple en général : la nécessité d'aimer, d'être à deux, c'est triste. L'entropie à deux, c'est tout aussi triste. J'aime beaucoup une certaine scène dans Le Droit du
plus Fort : Franz et Eugen déambulent dans un centre
commercial désert, de fin du monde. Ils sont en train de rompre.
Ils descendent les divers niveaux en spirale, accompagnés par
un Max silencieux, qui a l'air d'être une apparition, de ne pas
être là ou de tenir la chandelle. C'est une constante chez
Fassbinder : derrière ses héros ou héroïnes,
des personnages figurent en arrière-plan pour les épier,
pour peser sur eux, les encadrer comme si les chambranles de porte ne
suffisaient pas. La scène se fait l'écho de celle de la
drague du prostitué à Marrakech, présence tierce
massive faisant ressortir les contradictions des personnages [Fox la
victime, le traitant comme un souvenir de souk] mais maintenue derrière
la barrière Je suis d'autant plus inquiet que Fassbinder a confirmé que ce lieu a un jour existé dans l'imagination d'un architecte munichois. Maman Kusters s'en va au ciel Mère Courage. Fassbinder s'est mis à dos certains homosexuels allemands avec
Le Droit. Il s'attirera les foudres de la Gauche avec
Maman Kusters. Le générique s'ouvre sur
des cartes postales soigneusement insipides de Francfort. C'est une
variation sur un film de Phil Jutzi de 1929, L'enfer des pauvres
/ Mutter Krausens fahrt ins Glück [littéralement
Le voyage de Mère Krausens vers le bonheur] : une pauvre cuisinière
a un fils voleur et picoleur et une fille au chômage. Cette dernière
se lie avec un ouvrier dont la conscience politique lui redonne un peu
espoir. Les étudiants allemands soixante-huitards avaient érigé
ce film et une Mutter Krausens - opprimée et faisant vivre sa
famille - en une sorte de modèle triste prolétaire. Fassbinder
en fait évidemment autre chose. Ici, la canonisation de la mutter
est sinistre. Politique, le cinéma de Fassbinder ne l'est pas
par militantisme : il acquiert sa liberté de ton en n'épargnant
encore une fois personne. On pourrait le taxer de sarcastique, de fichu
cynique jugeant seulement l'action politique à ses résultats.
C'est sous-estimer la mélancolie profonde [à gauche] de
RWF devant tout espoir de libération. De fait, même l'acte
meurtrier de Herman Küsters [Fassbinder fait écho au titre
de son film de 1969 : Pourquoi Monsieur R est-il atteint de
folie meurtrière?] est insondable. Les journalistes
ont beau y chercher des causes psychologiques, les communistes peuvent
lui trouver un sens révolutionnaire : Les "petites possibilités" d'Ali sont devenues ici minuscules. L'honnête monsieur Fassbinder place son évaluation dans une plus large critique de la société allemande. La sous intrigue avec Ingrid Caven en chanteuse en mal de célébrité, prête à tout, est une dénonciation classique du pouvoir de la presse [Katharina Blum encore], surtout grinçante dans la scène où les journalistes colonisent littéralement l'appartement de Maman Küsters. Ah! Ingrid, forcément idéale en pâle figure de proue de navire à la dérive. Elle vieillit et rajeunit de dix ans en un seul plan, mature et fragile : on ressent devant elle ce que son mari Jean-Jacques Schuhl appelle le Sehnsucht. Un mot allemand qu'on peut vaguement traduire par "l'amour de ce qui n'est pas là", d'une certaine forme d'évanescence. Comme pour dissiper cette évanescence, la fixer, le scénario trouve tous les prétextes pour la faire photographier. Ingrid/Corrina n'est qu'une image dans le film, bientôt exhibée comme bête de foire en tant que "fille de l'assassin". Mais elle aura choisi cette vie, ce rôle. Fassbinder prépare doucement le terrain de La Troisième Génération, où cette idée de mascarade sera poussée jusqu'au bout.
La Troisième Génération Mabuse
Voici quelques morceaux choisis du sentiment de RWF à l'époque, d'une violence certes un peu exotique pour le Français giscardien ou d'aujourd'hui, mais par ailleurs parfaitement explicitée par son sketch pour le film collectif L'Allemagne en Automne : "le modèle allemand est une démocratie dont on nous a fait cadeau, mais qu'est-ce que c'est cette démocratie dont la défense passe par le soutien à des valeurs que l'on ne peut pas critiquer ? Où on ne peut même plus dire : qu'est-ce que ces valeurs sur quoi tout repose ici ? Quand même cette question est interdite ? Or ce qui serait démocratique, ce serait précisément que la démocratie reste vivante grâce à une remise en question et une critique permanentes. Mais les choses ont évolué avec les années de telle façon que la démocratie est conduite chez nous avec un tel autoritarisme qu'on ne pourrait pas mieux faire dans un Etat autoritaire".
Le film est par ailleurs fascinant pour son travail sonore [au même niveau que son autre chef-d'œuvre tourné la même année, L'année des 13 lunes] : l'isolement des personnages n'est plus seulement induit par le cadrage dans le cadrage cher à l'auteur, mais aussi par les superpositions sonores. La radio diffuse des informations sur l'état du monde [grève des métallurgistes allemands, révolution iranienne] auxquelles nos terroristes sont sourds : dialogues, bruits extérieurs, musique de Peer Raben parfois proche du bruit blanc, le tout en couche, composent une chape acide. Où le langage ne fait plus sens, en particulier dans la scène hystérique où Bernhard crie au policier qu'il peut passer les menottes à "la plante verte, la casquette, la machine à écrire". Chaos, glacis sonore où Bulle Ogier est post-synchronisée en français à l'accent allemand, quand elle s'exprime dans sa langue natale. Mais certain s'en fichent de savoir que le monde est un reflet : quand RWF cite Solaris, il admet une déréalisation du monde, où de toutes les matières qui composent la REALITE, c'est la ouate qu'on préfère. A la sortie du film, des néo-nazis rouent de coups un projectionniste à Hambourg et détruisent les copies. A Francfort, des militants d'extrême gauche jettent de l'acide dans une salle. Accusé de faire l'apologie des gauchistes par les premiers et de glorifier les fascistes par les seconds, Fassbinder s'en fout un peu aussi : il est en vacances à ce moment là.
Ces 5 films sont donc autant de modestes propositions pour empêcher les enfants en Allemagne de refaire les mêmes erreurs que leurs parents. Après la radicalité de La Troisième Génération, Fassbinder n'aura plus qu'une poignée d'années à vivre avec ses mélos costumés. Leur côté grand public apparent ne doit pas masquer le fait que - tout comme avec La Troisième Génération -, RWF est très préoccupé par la forme, qu'elle soit glacée ou extrêmement stylisée, une forme continuant de soutenir le fond. Il tend alors avec son rêve d'un cinéma hollywoodien allemand, vers le mensonge assumé tout en n'étant pas dupe. Car on le verra, la leçon de cette Ecole des Femmes qu'est sa trilogie allemande nous apprend qu'entre les années 50 que Fassbinder dépeint et son époque, rien n'a changé. [1] La légende veut que, dès cinq ans, sa mère l'envoyait fréquemment dans les salles pour travailler en paix [elle était traductrice]. Fassbinder fut ainsi vite nourri aux films de Walsh, Huston, Fuller et aux "histoires de pédés" de Hawks. [2] Emprunt au titre original de La Grande Muraille de Capra, The Bitter Tea of General Yen. [3] Certains spectateurs pensent que Marlène ne serait autre que le mari divorcé et travesti de Petra : l'amant serviteur comme citation de Sunset Boulevard, dans un film qui fait aussi un clin d'œil à Joseph Mankiewicz et probablement à Eve. [4] Référence parmi d'autres dans le film comme Solaris, Godard encore et Fassbinder lui-même avec le personnage de Margit Carstensen prénommé Petra [Von Kant] ou Volker Spengler travesti comme dans L'Année des treize lunes. |
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Carlotta oblige, foison de suppléments produits par Allerton. Pour les 60 ans de la naissance de RWF, la Fondation Rainer Werner Fassbinder - qui gère son œuvre - s'implique beaucoup en fournissant les copies des films, des documentaires allemands mais aussi deux films première manière de RWF, ainsi que des courts-métrages. Habillage coloré et kitsch comme il se doit pour les menus, mais sous la pléthore quelqu'un a oublié au passage un menu de chapitrage des films. Image : des copies dans l'ensemble pimpantes respectant les intentions esthétiques de Fassbinder et de la photographie. Le voile teuton estampillé années 70 est partout, de même que ressortent très bien les couleurs kitsch du bar d'Ali, de la Chambre de Petra Von Kant et la froideur clinique de La Troisième Génération. Quelques déperditions en qualité - l'image se brouille un peu dans certaines scènes intérieures d'Ali et Le Droit du plus fort - mais que l'auteur de ces lignes se rappelle avoir aussi vu sur les copies au cinéma. Rien de bien gênant donc, tous les choix de restauration étant du fait de la monteuse de Fassbinder, Julianne Lorenz, et jusqu'à un certain degré, Wim Wenders. Les copies en plus mauvais état sont les plus anciennes, en particulier celle du Voyage à Niklashausen, dont ne subsisterait qu'une copie. Son : Pistes mono allemandes uniquement
avec sous-titres néerlandais et français amovibles. Les
restitutions musicales et de dialogues sont claires, ce qui est décisif
pour les petits détails sonores pour Le Droit du plus
fort et La Troisième Génération. |
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Le
Petit Chaos (1965) : un court-métrage de Fassbinder, sous
haute influence godardienne : soit un micro polar anecdotique, décontracté
et irréaliste où deux copains [dont RWF] et une copine rançonnent
une jeune femme dans son appartement. Léger [BO pop, une affiche
de Juliette Gréco] peut-être en apparence mais quelques signes
inquiets ne trompent pas : Fassbinder humiliant sa victime - "lève-toi!
Baisse-toi! Tu connais le Führer ?" -, pratiquant l'autodafé
d'une reproduction de Modigliani. La réplique "Tout ce
qui me fait mal me fait du bien" est davantage à retenir
que l'apparente morale cinéphile de ce court : "je voudrai
voir un polar qui se finit bien".
Le Bouc (1969) : le second film de Fassbinder, adapté de sa pièce éponyme, raconte le quotidien monotone et hypocrite de quatre couples, bientôt troublé par l'arrivée d'un travailleur immigré grec [joué par Fassbinder]. Noir et blanc austère, plans fixes jusqu'à l'épuisement, acteurs volontairement monotones : mieux vaut ne pas aborder RWF avec ce film incroyablement antipathique. La mise en scène respecte l'ennui sidéral, le conformisme visqueux de ce microcosme qui va bientôt vomir sur Jorgos l'immigré. "Mon ami est bon. Quand il me touche, je sens des choses", dit une femme sur le ton convaincu, distancié d'une huître. "Le mien aussi", lui répond Hanna Schygulla avec un ton de moule. De nombreux motifs d'Ali - dépendance, sexe, exploitation - sont ici en germe, mais toute empathie est impossible. Ces gens qui accusent Jorgos de tous les maux ont oublié de se regarder dans une glace. Un jeune Wim Wenders avait, à l'époque, assez rendu justice au film : "ce qu'il y a de cruel dans ce film, c'est que dans le moindre détail le plaisir en est totalement absent. Le découpage fait penser à un téléspectateur qui, un samedi soir, passerait d'une chaîne à l'autre avec découragement et que chaque changement de chaîne rendrait plus furieux et plus triste. […] Seule Hanna Schygulla est vivante dans ce film tourné avec des morts et on croit la voir en couleurs". [Dans Filmkritik, n°12, 1969] Le voyage à Niklashausen (1970) : dans une
Allemagne anachronique à la fois pop, baroque, industrielle et
médiévale, un berger [sorti tout droit de Hair]
prêche et annonce une révolution sociale. Il est trahi,
crucifié dans un cimetière de voitures. Le peuple se soulève
: la révolution est réprimée mais est victorieuse
deux ans plus tard. Cette trame familière est adaptée
d'un fait réel : 1476. En Allemagne, des milliers de partisans
voient en Hans Böhm - un berger ayant eu une apparition de la Vierge
- un nouveau messie. D'autant que celui-ci appelle au soulèvement.
Fassbinder fait de cette histoire un étrange exercice en terre
pasolinienne, libre et assez foutraque, et collant comme chez son cousin
italien sexe, communisme et religion. Ce dernier mot est remarquable
car pratiquement absent des thèmes chers à son auteur,
très matérialiste. Mais RWF est davantage intéressé
par le jeu des citations religieuses – en calquant le
Je ne veux pas seulement qu'on m'aime : écrit
par le critique allemand H.G. Pflaum pour le dixième anniversaire
de la mort de Fassbinder, ce documentaire d'une 1H30 essaie de brasser
en dix chapitres beaucoup de choses : le vide qu'il a laissé
dans le cinéma allemand, sa jeunesse douce amère, ses
débuts au théâtre [avec d'indispensables images
d'archives de la période de l'Antitheater], ses méthodes
de travail [bien que Sirk ne soit jamais cité], un certain degré
de sadisme enfantin et professionnel, manipulateur. Pflaum sait être
pédagogique quand il se livre à un décryptage précis
de la grammaire fassbinderienne au travers de scènes du film
Effi Briest [rendant ainsi inquiétante sa production prolifique
car son travail était loin d'être tout à fait instinctif],
Fin alternative de Maman Küsters va au ciel (10 mn) : un coup de canif dans la réputation d'intransigeance de Fassbinder ? Cette fin - qui devait être le final initial - a été uniquement conservée pour la sortie américaine du film, ce qui peut expliquer son succès là-bas à l'époque. C'est une conclusion en demi-teinte, "une petite possibilité" chère à son auteur, légèrement tragicomique, tendance pisse-froid : l'action politique est encore inutile - ici un sitting. Mais Maman Küsters trouve un espoir en compagnie d'un concierge, et l'aller au ciel du titre, peut signifier alors autre chose. On pourra à loisir alterner entre les deux conclusions si l'on trouve celle retenue trop plombée, trop radicale, celle-ci n'ayant rien à démériter : un peu plus légère, mais ce n'est pas non plus un happy end.
Conversation avec Rainer Werner Fassbinder (50 mn): le critique allemand Peter Jansen, tout acquis à la cause de RWF, l'interviewe en 1978 à son domicile parisien pour la télévision allemande. Fassbinder a beau ne pas être du matin, marmonner, regarder rarement son interlocuteur, il se prête au jeu. Fassbinder se livre beaucoup, sur sa jeunesse, les thèmes de ses films, ses humeurs [la tentation du départ aux Etats-Unis] et projets du moment [dont un roman jamais finalisé]. Personnel et passionnant : si RWF ne décortique pas chacun de ses films, il donne les grands axes de compréhension de son œuvre. Angoisse. Colère. Libération. Bandes-annonces des films présents dans le
coffret. |
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