Juste après Plein
la gueule (The Longest Yard, 1974),
Burt Reynolds et Robert Aldrich décident de retravailler
ensemble et fondent la RoBur afin de produire Hustle.
Tiré d’un roman policier de Steve Shagan, dont l’auteur
prend en charge l’adaptation cinématographique, La
Cité des dangers est un polar mélancolique,
presque lancinant, où action et intrigue passent nettement
au second plan.
Le film suit le parcours de Phil Gains, policier fatigué
que tout idéal a quitté, qui décide de fermer
les yeux sur un trafic de prostituées et d’autres actes
criminels afin de protéger un homme plongé dans l’enfer
du crime suite à la mort de sa fille. Gains ne croit plus
en la justice, en la possibilité de faire régner la
loi, et il voit dans la vengeance du père de Gloria un succédané
de sa soif de justice. Une constante de l’œuvre d’Aldrich
est la peinture de ces héros névrosés, à
bout de force. Jack Palance incarne par deux fois ces figures détruites
par leur environnement, Charlie Castle dans Le
Grand couteau (The Big Knife, 1955)
et le lieutenant Joseph Costa d’Attack
! (1956). Ce sont également Bette Davis dans
Qu’est-il arrivé à Baby Jane ?
(What Ever Happened to Baby Jane ?, 1962),
Sam
Lyles dans Bande de flics (The Chorboys,
1977) ou Beryl Reid dans Faut-il tuer Sister George ?
(The Killing of Sister George, 1968). Ces personnages
brisés sont le reflet du monde dans lequel ils vivent. Ils
portent en eux les symptômes d’une société
en crise, voient leurs idéaux ou leurs croyances réduits
en cendre lorsque la réalité rattrape leur rêve,
que ce soit un rêve de reconnaissance artistique ou un rêve
de justice. Phil Gains est l’un des leurs. C’est un
homme qui ne semble plus faire partie de son époque, qui
s’est détaché de tout jusqu’à n’être
plus qu’une ombre.
Gains rêve de l’Europe, de Cannes, s’imagine dans
une retraite italienne. Il s’évade avec des vieux films,
des tubes désuets, une chanson d’Aznavour. Le cinéma,
la Nouvelle Vague notamment, sont des rayons de lumière qui
percent la noirceur environnante. Une très belle scène
nous montre Nicole et Gains sortir d’une salle où est
projetée Un homme et une femme dont la célèbre
ritournelle dépasse le cadre du film de Lelouch pour accompagner
la virée des deux amoureux, comme si le cinéma avait
cette capacité à accompagner et transformer le monde.
Mais ce rêve est vite happé par un film pornographique
qui vient soudainement interrompre l’idylle. La réalité
reprend brutalement ses droits sur l’imaginaire qui pour un
instant avait effacé l’horreur. Gains voudrait vivre
dans ces années trente qu’il fantasme. Le présent
n’est pas pour lui, il ne peut y trouver sa place.
Aldrich s’attache à dépeindre et à défendre
ceux qui ne sont rien, ces individus simples perdus dans un monde
plongé dans la violence et la folie. Nicole, Marty, "l’albinos",
un drogué retenu par la police et battu sans aucune preuve,
ne comptent pas. Ce sont ces "messieurs personne", ces
anonymes qui sont pourtant la sève du monde. Par deux fois,
des huiles demandent « et le père de Gloria, c’était
quelqu’un ? »,
et
il n’y a personne pour leur répondre « oui
». Gains aimerait prendre leur défense, leur redonner
une vie et une fierté, mais cette croisade est un leurre
dans ce monde gangrené par la corruption et le crime. Gains
le sait et c’est ce qui le ronge inexorablement. Il voudrait
échapper à la violence de la cité, mais elle
est partout et ne peut que le rattraper. [ATTENTION
SPOILER] Ne reste alors plus qu’à fuir,
mais le destin va être plus fort et il va se faire tuer accidentellement
alors que l’enquête est "terminée",
comme McIntosh à la fin de Fureur
Apache (Ulzana’s Raid, 1972)
dont la mort est marquée du sceau de l’absurdité.
Vision sombre et sans concession qui innerve l’œuvre
du cinéaste et vient contrebalancer sa croyance dans la lutte
contre la fatalité. De film en film, Aldrich dépeint
des destins tragiques où ses personnages luttent de toutes
leurs forces contre la fatalité, contre ce qui se veut gravé
dans le marbre. Si ce combat se solde souvent par la mort du héros,
celle-ci est souvent déconnectée des enjeux du récit,
ou si elle ne l’est pas, elle n’efface en rien la beauté
de leur courage et de leur obstination. Echecs et succès
sont intimement liés, ce sont les deux faces d’une
même pièce. Quand Paul Crewe retourne en dernière
minute la situation dans The
Longest Yard, quand Frank Towns fait décoller
le Phoenix de sa prison de sable (The
Flight of the Phoenix, 1965), ces happy ends sont teintés
d’une sourde mélancolie, alors qu’à l’inverse
la mort d’un personnage principal n’assombrit pas complètement
la réussite d’une quête menée à
bien et signifie parfois même sa véritable libération.
[FIN SPOILER]
Hustle est un film sentimental et
romantique, qui d’ailleurs est loin d’être toujours
convaincant. Un film qui ne juge pas, qui ne glorifie pas l’héroïsme
ou le courage. La Cité des dangers ne s’intéresse
quasiment pas à l’enquête qui se déroule
sans réelle investigation et ne produit ni surprise ni suspense.
Il n’y a quasiment aucune scène d’action, aucune
poursuite. Aldrich est seulement intéressé par ses
personnages, la description de leur milieu et de cette ville vorace.
Il ne se sert du genre que comme d’un cadre dont il se plaît
à modifier les contours. D’autres exemples de glissements
de genre abondent dans la filmographie du réalisateur : un
film de guerre se fait drame psychologique (Attack
!), un film réaliste et documentaire sombre
dans la farce cruelle (The Choirboys), un drame
psychologique devient film d’horreur (Baby Jane),
un film noir récit d’espionnage (Alerte à
Singapour alias World for Ransom, 1954)…
plaisir de dérouter le spectateur, de ne pas répondre
à ses attentes et de lui proposer à chaque fois tout
autre chose que ce qu’il est venu voir. Déborder des
cadres, c’est aussi pour Aldrich une manière de saisir
l’Amérique dans sa complexité, d’en appréhender
les multiples facettes. Franc-tireur, libéral, Aldrich va
tout au long de sa carrière parler de l’Amérique,
de sa société et de sa politique, conscience acquise
très tôt au contact d’un grand-père sénateur
et d’un oncle membre du Congrès. Hollywood (The
Big Knife), le monde du catch (Deux filles
au tapis alias All the Marbles, 1981),
la Citrus State Prison (The
Longest Yard) sont autant de métaphores d’un
pays soumis à la corruption et à l’abandon de
toute intégrité morale. Aldrich se penche sur les
fondations des Etats-Unis avec des films comme Vera
Cruz (1954), Bronco
Apache (Apache, 1954) ou Fureur
Apache, prend pour cadre ses conflits militaires (Attack
!, World for Ransom, Les
Douze salopards…). Il tisse ainsi de film en
film un portrait en creux de l’Amérique. Il réalise
des films très ancrés dans le réalisme et marqués
par l’histoire des Etats-Unis. The Big Leaguer
(1953) se plaît à évoquer les racines immigrées
de ses protagonistes (Cubains, Italiens, Polonais), El Perdido
(1961) prend pour cadre la guerre de Sécession,
Bronco Apache le génocide du peuple indien,
All the Marbles décrit la marchandisation
du sport, L’Empereur du Nord (Emperor
of the North Pole, 1973) et Pas d’orchidées
pour Miss Blandish (The Grissom Gang,
1971) se situent au moment de la crise de 1929 et de la Grande Dépression.
Ces deux derniers films sont d’ailleurs exemplaires de la
façon dont Aldrich décrit avec une maîtrise
absolue cette Amérique malade de son capitalisme. Nul besoin
de forcer le trait, le réalisateur parvient immédiatement
à capter l’atmosphère de cette époque.
All the Marbles rejoint ces deux films par son
atmosphère engluée dans le marasme économique,
description prégnante de banlieues vides et grisâtres,
abandonnées et tristes, une Amérique des laissés-pour-compte
auxquels Aldrich donne toute sa sympathie.
Robert Aldrich a débuté sa carrière de réalisateur
à Hollywood alors que le Maccarthysme s’étend
sur la production cinématographique. Il fut l’assistant
de Charles Chaplin, Joseph Losey, Abraham Polonsky, des réalisateurs
qui subirent de plein fouet les foudres de la Commission des Activités
Anti-américaines. Il fait travailler Dalton Trumbo, également
blacklisté, sur El Perdido (1961). Il adapte
l’auteur de théâtre Clifford Odets qui dans The
Big Knife se penche sur ce qui l’a amené
à ployer devant la Commission. Sur le communisme en général
il déclare : « Je crois - je suis même sûr
- que si j’étais arrivé en Californie en 1936
et non en
1941,
je serais entré au Parti. Etre communiste à l’époque
n’avait rien à voir avec le désir d’ériger
des barricades. C’était une certaine disposition d’esprit,
une attitude face à la politique, à l’industrie
cinématographique, au gouvernement et à l’Administration
Roosevelt. Cela n’avait rien de clandestin, et je pense que
toute personne sensée était destinée à
cette époque à devenir communiste. (…) Lorsque
je suis arrivé, en 1941, ceux qui se reconnaissaient dans
cette idéologie étaient de toute évidence les
plus intelligents, les plus rapides, les meilleurs, ceux avec lesquels
il était le plus stimulant de travailler. » (Positif
n°182, juin 1976). Cette déclaration vient confirmer
les penchants politique d’un homme qui rompt brutalement avec
la richissime famille Rockefeller, dont il est l’héritier
direct, pour entrer à 24 ans à la RKO comme assistant
à la production.
Aldrich dépeint un monde étouffant, où la haine
et la paranoïa ont forgé les mœurs. Que ce soit
dans l’univers du cinéma ou de la politique, les hommes
sont brisés par le système (à l’instar
des acteurs qui peuplent Baby Jane, The
Big Knife et The Killing of Sister George)
ou corrompus (Le Grand
couteau toujours, Racket dans la couture,
Plein la gueule,
Bande de flics, Deux filles au tapis
et notre Cité des dangers). Une Amérique
et un peuple en état de choc, soumis aux névroses
de ses dirigeants, hauts gradés de l’armée,
riches industriels ou directeur de prison. L’armée
et la guerre tiennent également une place centrale dans cette
évocation de l’Amérique. Au delà d’Attack
! ou des Douze
salopards, on trouve dans Bande de flics
des personnages profondément marqués par le conflit
vietnamien. Plaies non cicatrisées que l’on trouve
également dans cette Cité des dangers.
Les horreurs de la guerre sont évoquées à travers
le personnage de Marty, traumatisé par son expérience
en Corée. Hospitalisé durant de longs mois à
son retour des combats, sa femme sort avec un autre homme, élément
que découvre Gloria et qui sera à la base de sa fuite
dans le monde de la prostitution. La guerre a des implications bien
au-delà du seul conflit armé. Gains parle également
de son père mort durant la Guerre d’Espagne. Même
sans l’avoir directement vécue, la guerre est omniprésente
et contamine toute la société.
C’est l’image d’un monde malade qu’Aldrich
renvoie aux spectateurs. The
Longest Yard et L’Ultimatum des trois
mercenaires (Twilight’s Last Gleaming,
1977) sont deux paraboles saisissantes de la politique américaine.
Pour The Longest Yard,
Aldrich déclare à propos du personnage du directeur
de la prison, joué par Eddie Albert, parangon d’autorité
maladive et de cruauté : « Eddie Albert c’est
Nixon. » Ce directeur appuie avec sadisme son pouvoir
sur les prisonniers, corrompt matons et taulards afin d’asseoir
sa domination. Dans Twilight’s Last Gleaming
le réalisateur évoque la mainmise des corporations
militaires sur la politique du pays. Le gouvernement, manipulé
et manipulateur, ne parle que de contrôle de la population,
et va même jusqu’à laisser tuer un président
pour sauvegarder ses intérêts et
empêcher
que des révélations sur l’engagement américain
au Vietnam ne voient le jour. Deux films radicaux, deux pamphlets
sans concessions, qui marquent une œuvre qui depuis son début
anticipe le cinéma contestataire qui va déferler sur
l’Amérique des années 70. La Cité
des dangers s’inscrit dans ce courant, prenant pour
contexte la déflagration politique et sociale qui suit l’affaire
du Watergate. L’avocat véreux joué par Eddie
Albert est ici un nouvel avatar de Richard Nixon. Ce sont toutes
les névroses de l’Amérique qui sont ici abordées.
Traumatismes, perte de repères, corruption. Le racisme est
aussi très présent, à travers le personnage
de Belgrave, le collègue de Gains, inspecteur noir qui hait
les Blancs et trouve que les Arabes se ressemblent tous.
Hustle est un film qui trouve sa place naturelle
dans l’œuvre d’Aldrich. On y retrouve ses thèmes,
ses formulations. Magie de la politique des auteurs qui parvient
à nous passionner pour un film résolument mineur.
Car sorti du contexte de l’œuvre, force est de constater
que La Cité des dangers est un film peu
enthousiasmant. Manquant de rythme, souffrant d’une interprétation
fade (Burt Reynolds s’en sort avec les honneurs), Aldrich
ne parvient pas à nous impliquer « émotionnellement
» dans son film. C’est avec détachement que l’on
suit les enjeux du film, seulement porté çà
et là par des séquences où une véritable
mélancolie parvient à transpercer. La mise en scène
est le plus souvent platement illustrative, et l’on ne retiendra
qu’une
ouverture, comme toujours chez Aldrich, particulièrement
réussie. On y suit un car d’enfants en sortie scolaire.
Arrivés à la plage, ils vont se jeter à l’eau,
quand tout s’arrête soudainement avec la découverte
d’une noyée sur le virage. Un brusque arrêt sur
image marque un changement de ton comme l’aime tant le cinéaste.
La séquence suivante nous transporte au Collisée où
le père de Gloria est appelé par la police qui lui
apprend la mort de sa fille. Durant toute la scène, qui voit
Marty suivre Gains au commissariat puis à la morgue, la bande-son
est saturée des commentaires de la radio et des figurants
qui n’ont de cesse de commenter le match. Aldrich joue de
la violente opposition entre le drame et un environnement insensible
à la douleur d’un père. Il est dommage qu’après
une entrée en matière si riche, si en accord avec
son sujet, où Aldrich instille l’atmosphère
et la teneur même de son discours par des procédés
purement cinématographiques, que la suite du film ne tienne
pas ses promesses. A l’exception de quelques trop rares scènes
réellement inventives, toutes d’ailleurs consacrées
au drame de Marty (cauchemar, visions, plongée dans le monde
trouble de la pornographie) on ne retrouve pas la richesse et l’inventivité
dont Aldrich fait habituellement preuve. La photographie de Joseph
Biroc est, elle, somptueuse, avec ses couleurs resplendissantes
qui parviennent à trouer les ombres omniprésentes,
subtils jeux de lumière et composition du cadre qui mettent
à eux seuls en avant les troubles des personnages. Hustle
est donc un film à ne conseiller qu’aux inconditionnels
du réalisateur qui y trouveront ce qui rend le cinéma
d’Aldrich si singulier et précieux.