Le
5 septembre 1978, The Boys from Brazil sort sur
les écrans américains. Tiré d’un roman
d’Ira Levin, ce film a comme particularité de mixer
les genres avec brio. Une particularité due en grande partie
à son auteur: romancier de science-fiction reconnu pour son
inventivité ; Ira Levin a souvent vu son œuvre faire
l’objet d’adaptations sur grand écran. En 1956,
son premier roman, Baiser mortel, est mis en scène
par Gerd Oswald. Douze ans plus tard, Roman Polanski s’empare
de Rosemary’s
Baby pour donner naissance à l’une des
pièces maîtresses du film fantastique des années
70. Les Femmes de Stepford (Bryan Forbes), Piège
Mortel (Sidney Lumet), Un baiser avant de mourir
(James Dearden), Sliver (Philip Noyce) et Ces
Garçons qui venaient du Brésil sont également
adaptés. Aujourd’hui encore, les histoires de Levin
restent appréciées : Les Femmes de Stepford
a ainsi fait l’objet d’un récent remake tandis
que Ces Garçons qui venaient du Brésil
doit à nouveau être porté sur grand écran.
En 1978, la première version du film est mise en scène
par Franklin J. Schaffner. Après l’échec de
Islands in the Stream en 1976, le cinéaste
cherche de nouveaux projets. Malgré sa carrière et
ses multiples récompenses, il devra attendre 1978 et sa rencontre
avec Lew Grade pour entrevoir le bout du tunnel. A la tête
d’ITC, Grade est surtout connu pour avoir produit des séries
anglaises à succès comme Le Saint
ou Space : 1999. Il est également
celui qui a permis aux célèbres poupées de
Jim Henson de s’emparer du petit écran pour le plus
grand plaisir des enfants (The Muppet Show).
A la fin des années 70, Grade fait preuve de sagacité
en faisant appel à des réalisateurs américains
quelques peu délaissés par les studios. Peter Hyams
peut notamment le remercier pour lui avoir permis de réaliser
Capricorn
One, l’un des beaux succès de l’été
1978 aux USA. Lorsque Lew Grade propose à Schaffner de réaliser
Ces Garçons qui venaient du Brésil,
ce dernier est rapidement convaincu. Non seulement le roman le passionne,
mais le mode de production d’ITC (en marge des studios hollywoodiens)
est un gage de liberté qu’il ne peut refuser.

Tourné en Angleterre, en Autriche, aux États-Unis
et au Portugal, le film respecte le budget et les délais
alloués par ITC. Lors de sa sortie sur les écrans,
il bénéficie d’un excellent bouche-à-oreille.
Cet engouement du public est amplifié par la présence
de Gregory Peck, James Mason et Lawrence Olivier en têtes
d’affiche ! Considérés comme des retraités
par les grands studios, ces comédiens bénéficient
encore d’un énorme capital de sympathie du côté
des spectateurs. En mêlant les genres, Ces Garçons
qui venaient du Brésil passionne les jeunes cinéphiles
et marque toute une génération de son empreinte. Certes,
on est loin d’un phénomène tel que celui provoqué
par Star
Wars (1977), mais nombreux sont ceux qui, aujourd’hui
encore, gardent un souvenir solide de ce film au scénario
étonnant.
La principale qualité de Ces Garçons qui venaient
du Brésil réside dans l’histoire imaginée
par Ira Levin : roman de science-fiction, d’espionnage, récit
politique, le récit est un thriller riche en rebondissements
et au suspense omniprésent. Il était donc évident
que son adaptation pour le grand écran serait aisée.
Le scénario, rédigé par Heywood Gould, fait
preuve d’une réelle efficacité dramaturgique.
Une efficacité que l’on doit au nombre impressionnant
de péripéties rencontrées par les personnages,
mais également au mode de construction du récit basé
sur le « What if ? » Autrement dit, « Que se passerait-il
si les hypothèses avancées dans le film s’avéraient
possibles ? »
L’histoire raconte comment le Docteur Mengele tente de redonner
vie à la puissance nazie. Pour arriver à ses fins,
il procède à des expériences monstrueuses.
Le drame prend alors la forme d’une mise en garde à
l’égard de la science et en particulier de la génétique.
Il s’inscrit dans une lignée de films de science-fiction
particulièrement en vogue dans les années 70. Des
films à la fois sérieux et pessimistes, dont la particularité
était de se baser sur des hypothèses réalistes.
Citons Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) et
sa perspective d’une crise alimentaire mondiale, L’Âge
de Cristal (Michael Anderson, 1976) qui traite du vieillissement
de la population ou encore Rollerball (Norman Jewison,
1975), récit d’anticipation sur les dérives
du spectacle. Ces Garçons qui venaient du Brésil
s’appuie sur donc la génétique et en particulier
sur les expériences de clonage humain. Si le sujet n’était
pas autant d’actualité qu’aujourd’hui,
il n’en demeurait pas moins envisageable d’un point
de vue théorique. Dans ce sens, le récit prend une
allure réaliste et participe au sentiment d’angoisse
du spectateur.
Un réalisme et une angoisse que le scénario renforce
en faisant appel à des personnages existants : interprété
par Gregory Peck, le Docteur Josef Mengele était un scientifique
nazi, plus connu sous le surnom morbide "d’ange de la
mort". Proche d’Hitler, il sévissait au camp de
concentration d’Auschwitz où il a participé
à l’organisation des chambres à gaz et où
il s’est livré à des expériences horribles
considérées comme des violations graves de la Constitution
des Droits de l’homme. Après la guerre, il réussit
à s’enfuir en Amérique du Sud où il vécut
35 ans jusqu’à sa mort en 1979, soit quelques mois
après la sortie du film de Schaffner ! Pour lui faire face
et donner corps au drame, le scénario lui oppose Ezra Lieberman.
Certes, ce nom est une pure invention mais il est fortement inspiré
par Simon Wiesenthal, le célèbre chasseur de criminels
nazis, à qui l’on doit de nombreuses arrestations parmi
lesquelles celle d’Adolf Eichmann ou de Karl Silberbauer (l’officier
qui avait arrêté Anne Frank). L’utilisation de
ces deux personnages réels fait basculer le scénario
dans l’uchronie. Dès lors, l’efficacité
du récit est décuplée laissant le doute s’emparer
de l’esprit du public...
Une efficacité dramaturgique que Schaffner n’aura aucun
mal à mettre en images. Sa longue expérience, tant
à la télévision que sur grand écran,
associée à un sens du cadre inné, lui a permis
de mettre en scène de grands moments de cinéma. En
1964, il signe notamment Que
le meilleur l’emporte, formidable film de politique-fiction
avec Henry Fonda. Viendront ensuite les trois pièces majeures
de sa filmographie : La
Planète des singes, Patton
et Papillon. Avec Ces Garçons qui
venaient du Brésil, sa mise en scène démontre
à la fois un réel savoir-faire et une belle inventivité.
Affranchi des studios hollywoodiens, le cinéaste n’hésite
pas à expérimenter. A titre d’exemple, la scène
finale est assez impressionnante : Gregory Peck et Laurence Olivier
s’affrontent dans une maison au milieu d’une meute de
dobermans. Schaffner fait alors preuve d’audace dans ses cadrages
et dans sa volonté de montrer toute la bestialité
de l’affrontement. La violence et la surprise provoquées
par ce final concluent le film de façon assez spectaculaire
et laisse le spectateur quasi KO sur son siège. Le montage
de la première séquence est également remarquable
: il permet à la fois de présenter le personnage d’Ezra
Lieberman et de plonger le spectateur en plein cœur de l’action
avec, en point d’orgue, l’arrestation haletante du jeune
chasseur de Nazis interprété par Steve Guttenberg.
Toutes les scènes ne sont pas aussi prenantes, mais globalement
le film peut être considéré comme un thriller
réussi.

Enfin, on ne peut pas parler de Ces Garçons qui
venaient du Brésil sans évoquer le trio de
comédiens en tête d’affiche. Commençons
par James Mason qui incarne Eduard Seibert, un des lieutenants de
Mengele. Un an après son interprétation dans Croix
de fer (Sam Peckinpah), il tient ici un rôle de moindre
importance où il a malheureusement tendance à surjouer.
On sent alors les faiblesses de la direction d’acteur de Schaffner,
un défaut qui n’arrangera pas non plus la performance
de Gregory Peck.
Néanmoins,
si Peck a lui aussi tendance à cabotiner, son jeu sied assez
bien à la folie du personnage de Mengele. Lorsqu’on
lui propose le film, le comédien est d’abord réticent.
D’ailleurs, il a longtemps considéré ce rôle
comme l’unique performance totalement antipathique de sa carrière.
Mais la perspective de dénoncer les horreurs du Troisième
Reich et de jouer aux côtés de Laurence Olivier suffit
à le persuader d’accepter ce rôle difficile.
Enfin, le trio est complété par Laurence Olivier qui
prend ici le chemin inverse de celui de Gregory Peck. Après
avoir interprété Christian Szell, le dirigeant nazi
poursuivi par Dustin Hoffman dans Marathon
Man (John Schlesinger, 1976), il cherche alors à
adoucir son image. Le rôle de Lieberman correspond parfaitement
à ses attentes. Il l’accepte avec enthousiasme et,
fidèle à ses habitudes, peaufine chaque détail
de son interprétation (il travaille notamment l’accent
juif du ghetto de Vienne pendant des semaines avant le tournage).
Sa performance est touchante, car il arrive à montrer les
faiblesses de son personnage (Lieberman est un vieil homme dont
la santé est défaillante) tout en dégageant
une détermination sans faille. Rappelons qu’à
l’époque du tournage Laurence Olivier était
atteint d’une grave maladie musculaire. Une maladie qui rendait
douloureux le moindre geste. Lors d’interviews, Gregory Peck
souligna son courage, notamment dans la scène finale où
les deux hommes se battent devant la caméra de Schaffner.
Sa performance fut justement reconnue puisqu’il obtint le
prix du meilleur acteur de la National Board of Review en 1978 et
fut nominé pour l’Oscar (remporté cette année
là par Jon Voigt dans Retour de Hal Ashby).

Trois légendes du cinéma en tête d’affiche,
un cinéaste possédant un réel savoir-faire
et libre d’expérimenter son cinéma, un scénario
extrêmement efficace, que demander de plus pour passer un
excellent moment de cinéma ?! Alors certes, on pourra toujours
reprocher au film de se servir d’éléments historiques
graves pour alimenter un récit dont la réelle ambition
n’est que l’efficacité dramatique. Restons-en
donc à cette approche du film et apprécions-le tel
qu’il est, un thriller à la fois palpitant et original.