Le
film commence par la reconstitution opulente et agitée
du traditionnel carnaval vénitien qui s’apparente,
dans sa folie et par les cris d’extase qui retentissent
dans ses rues et ses canaux, à une démonstration
païenne d’une ampleur irraisonnée. Au beau milieu
de la foule se tient Giacomo Casanova en habit de Pierrot. Il
observe l’élévation d’une statue aquatique,
laTête de Vénus, s’achever dans la débâcle
la plus totale. Un peu plus tard, lors d’une scène
drôle et extravagante dans laquelle il se livre servilement
à des ébats érotiques sous l’observation
amusée de l’ambassadeur français, il apparaît
comme une figure en représentation, dominée par
le regard d’un maître qui en fait son jouet. Après
le coït, lorsqu’il se présente comme un intellectuel
et un homme cultivé, doté de talents divers, et
désireux de proposer ses services, il obtient le silence
comme seule réponse. Les premières séquences
de Casanova apparaissent fortement marquées
du sceau de l’infortune. Ainsi donc nous est présenté
le fameux ensorceleur Casanova, presque dépourvu de tout
charisme, telle une marionnette fragile aux mains des puissants.
Et le film, dans sa totalité, s’ingéniera
à peindre ce portrait en porte-à-faux. La légende
du bourreau des cœurs bat de l’aile, à l’image
de son oiseau mécanique qui introduit sa danse érotique.
Dans les mains du maestro Fellini, Casanova redevient Giacomo,
triste sire déchu, vêtu de costumes luxuriants qui
peinent à dissimuler un pauvre homme égaré
dans un monde sinistre, froid et désenchanté. Federico
Fellini déteste Casanova, l’homme et son mythe, et
ne se prive pas pour le faire remarquer !
Pourquoi
Casanova ? Et pourquoi donc Fellini ? L’histoire du film,
tortueuse, est presque aussi passionnante que le film lui-même.
Après les succès de La Strada (1954)
et des Nuits de Cabiria (1957), le grand producteur
Dino De Laurentiis exprime régulièrement le souhait
de travailler à nouveau avec Fellini. Les tentatives de
collaboration avortent sans cesse, dont le fameux projet de film
non abouti Le voyage de Mastorno avec Marcello
Mastroianni et l’adaptation de Mandrake au cinéma,
une véritable arlésienne pour le cinéaste
(le personnage du magicien finira par apparaître dans Intervista
(1987)). De Laurentiis songe même à lui pour mettre
en scène Waterloo (qui sera réalisé
en 1970 par Sergei Bondarchuk) ! C’est finalement Fellini
qui propose l’idée de porter à l’écran
les mémoires autobiographiques de Casanova : Storia
della mia vita. Voilà un projet qui comble de
joie le producteur. Ce dernier se doute-t-il que la vision fellinienne
du mythe Casanova est aux antipodes de la sienne (et du reste
du monde) ? Toujours est-il que la machine se met en marche et
que la coproduction américaine insiste fortement pour engager
une star : les noms de Marlon Brando, Robert Redford, Al Pacino,
Paul Newman sont soumis. Fellini refuse catégoriquement.
Dino De Laurentiis finit par abandonner en 1973. En 1974, le jeune
Andrea Rizzoli, fils du célèbre Angelo Rizzoli,
producteur des Belles de nuit (1952) de René
Clair, de Umberto D. (1952) de Vittorio De Sica,
de La
Dolce Vita (1960) et de 8 ½
(1963), du Désert rouge (1964) d’Antonioni
ou de L'Incompris (1966) de
Comencini,
s’empare du projet pour la société Cineriz.
Fellini, après le refus de Gian Maria Volonte d’endosser
le rôle de Casanova, accepte de se rendre à Londres
pour tester des comédiens anglais. Après avoir vu
et apprécié la performance de Donald Sutherland
dans Ne vous retournez pas (1973) de Nicholas
Roeg, dont l’action se déroule principalement à
Venise, le cinéaste engage l’acteur canadien. Mais
Fellini voit grand, et les retards comme les dépenses commencent
à s’accumuler. A son tour, Andrea Rizzoli jette l’éponge.
En 1975, un autre ponte de la production transalpine reprend le
projet Casanova. Il s’agit d’Alberto
Grimaldi, producteur du Bon,
la Brute et le Truand (1966) de Sergio Leone, d’Histoires
extraordinaires (1968), d’Il Mercenario
(1968) de Sergio Corbucci, de Fellini Satyricon
(1969), de Queimada (1969) de Gillo Pontecorvo,
du Décaméron (1971), des Contes
de Canterbury (1972), des Mille et une nuits
(1974) et Salo
(1976) de Pasolini, du Dernier tango à Paris
(1972) et de 1900 (1976) de Bernardo Bertolucci,
et de Cadavres exquis (1976) de Francesco Rosi.
Il exige avec autorité que les coûts soient maîtrisés,
et propose de tourner le film à Londres. Fellini, de son
côté, se bat pour tourner les tableaux fastueux de
Casanova dans les studios de Cinecitta et en langue italienne.
Finalement, Grimaldi accepte de tourner en Italie, mais le film
se fera en anglais en raison du marché international. Quand
le tournage débute enfin après trois ans de mésaventures,
les relations entre Grimaldi et le maestro sont tendues. L’ampleur
de la production est phénoménale. L’équipe
atteint presque les cent personnes, le film compte des dizaines
de rôles parlants, les décors faramineux recréant
des parties d’Europe occupent quasiment tout Cinecitta,
et le budget, logiquement, explose. Les médias font leurs
choux gras d’un tournage considéré comme le
plus cher de l’histoire du cinéma européen.
L’argent vient à manquer et, en plein milieu des
prises de vues, Alberto Grimaldi vire presque la totalité
de l’équipe au grand désespoir de Fellini.
Le cinéaste se voit donc contraint de renoncer à
des chapitres entier de son œuvre. Les deux hommes se livrent
à une guerre verbale dans la presse. Le célèbre
« Fellini est pire qu’Attila ! » prononcé
par Grimaldi date de cette période. Les deux parties finissent
par s’entendre et enterrent la hache de guerre. Le tournage
peut reprendre et ira jusqu’à son terme.
Les conflits et les déconvenues qui ont jalonné
le parcours du film ont-ils contribué à en assombrir
le propos ? Il est difficile d’en juger réellement,
mais il est certain qu’à la base du projet, le personnage
de Casanova selon Fellini n’est certainement pas celui auquel
le public pouvait s'attendre voir dépeint. Le génie
baroque du cinéaste et son univers poétique, coloré,
bouillonnant et peuplé de personnages haut en couleur sont
mis au service d’une vision originale qui s’affranchit
de tout conformisme et de tout respect envers les représentations
coutumières de l’époque décrite. Il
faut oublier le Casanova de Comencini et toutes les autres adaptations,
oublier les fastes de la reconstitution de type viscontien, ne
pas imaginer ce qu’aurait pu en tirer un metteur en scène
comme Zeffirelli ou tout autre réalisateur attiré
par
le
raffinement bourgeois le plus extrême ou l’esthétique
pompière. Fellini va à l’encontre de toutes
les images cinématographiques du Siècle des Lumières
(son Casanova se déroule d’ailleurs
principalement de nuit) déjà traitées au
cinéma. L’atmosphère est pesante, la fête
est triste, le carnaval de Venise a un goût de cérémonie
funèbre, les gens sont laids et portent des masques ridicules,
leurs comportements manquent de grâce et de légèreté,
leur culture générale ne leur épargne aucun
sens du ridicule tragique, la musique de Nino Rota est dépouillée,
sarcastique et mélancolique. Federico Fellini ne se contente
pas de proclamer son dégoût du personnage, mais aussi
son mépris pour l’idée toute faite et bien
propre sur elle que l’on se fait généralement
de cette époque. « J’avançais dans
l’immense océan en papier des Mémoires, dans
cette liste aride de faits entassés avec une rigueur tatillonne,
méticuleuse, irritable, plutôt franche, et l’ennui,
l’étrangeté et le dégoût étaient
les seules variantes de mon état d’âme déprimé
et découragé. C’est le refus, cette nausée
qui m’a suggéré le sens du film. »
Fellini et son fidèle scénariste Bernardino Zapponi
adoptent une vision très sélective des mémoires
de Casanova. La plupart des événements et des expériences
vécues par le séducteur invétéré
sont écartés. Ils s’attachent essentiellement
à relever les épisodes susceptibles de véhiculer
la déchéance du personnage et la décadence
de l’époque. Et Fellini imagine tout le reste. L’Europe
que parcourt Giacomo Casanova est un formidable et macabre théâtre
d’ombres peuplé de spectres déliquescents.
Le découpage du film refuse la linéarité
et rappelle justement une construction déstructurée
propre au rêve (l’impossibilité pour Fellini
de filmer toutes les séquences prévues et l’obligation
de procéder à des coupes dans son montage doivent
aussi en être la cause). Le pauvre homme est en représentation
permanente ; un raccord significatif, lorsque Fellini passe de
la scène d’orgie à une représentation
théâtrale, exprime directement ce point de vue. Il
traverse l’existence comme un objet ballotté d’une
scène à une autre. La haute société
est composée de personnages futiles et mesquins, vulgaires
et pitoyables derrière l’apparat et le faste de leurs
fêtes bourgeoises. La force du cinéma de Fellini
est aussi justement dans son habilité à magnifier
la vulgarité et l’obscénité avant de
les réduire à leur plus simple expression. Le XVIIIème
Siècle dépeint par Fellini est grandiloquent, halluciné,
schizophrène, hystérique, loufoque, tragi-comique,
mais dénué de profondeur et de valeurs humanistes.
Casanova, qui n’est pas lui-même un exemple de probité
et de dignité, apparaît finalement presque sympathique
dans sa quête éperdue d’élévation
au-dessus de la décrépitude morale qui l’entoure.
Mais les couches sociales les moins élevées ne sont
pas mieux loties. Casanova, romantique rejeté, n’est
à l’aise nulle part. La fuite en avant constitue
son destin tragique. Sa seule issue semble reposer dans la fantaisie
et le rêve éveillé. Car son voyage mystérieux
est également d’ordre psychique. C’est dans
cette dimension fantasmagorique que l’art fellinien excelle.
La séquence du séjour londonien en est un merveilleux
exemple. Dans une atmosphère brumeuse à la lisière
du fantastique, Casanova visite une sorte de
cour
des miracles et pénètre dans une attraction en forme
de baleine. Le mythe de la baleine est connu de tous, il renvoie
au bain matriciel, au ventre maternel et donc à la renaissance.
De même qu’à Pinocchio, la marionnette de Collodi
à laquelle fait souvent penser le Casanova de Fellini.
Mais Giacomo ne sort pas grandi de l’épreuve et se
trouve placé face à ses contradictions. A l’intérieur
de la baleine, il assiste aux projections, émanant de la
lanterne magique, de dessins de sexes féminins à
l’étrangeté agressive et inquiétante
(ils sont signés Roland Topor, comme le précise
le générique). La psychanalyse fait ainsi une entrée
remarquée dans le film et Casanova en sort conforté
dans son cauchemar à la symbolique castratrice. Lors de
son escapade à Dresde, il rencontre sa mère dans
un opéra. A la fin de la représentation, la salle
se vide, les huissiers s’affairent à éteindre
les bougies des lustres, et Giacomo se retrouve seul au milieu
de la pièce. Il aperçoit sa mère isolée
dans une loge le fixant du regard. C’est à ce moment
précis du film que Fellini attribue directement la névrose
de Casanova à sa génitrice. Il doit la porter jusqu’à
sa calèche de la même manière qu’il
porterait un fardeau. En rendant à Giacomo sa nature d’homme
enfant au regard triste, le cinéaste met en lumière
la malédiction du mâle italien possédé
par l’image de la "mamma". A la fin de la magnifique
saynète anglaise, Casanova avait fait la connaissance de
la géante Angelina entourée de ses deux compagnons
nains l’aimant d’un amour maternel. Giacomo, attendri,
assistait au petit bonheur solitaire vécu par ces saltimbanques
tout droit sortis de l’imaginaire fellinien (des réminiscences
de La Strada ?), mais un bonheur qui lui renvoyait
en plein visage sa solitude et sa détresse, ainsi que les
souvenirs douloureux de sa mère, physiquement absente mais
très - trop - présente dans sa vie intérieure.
Car
Casanova est également en constante recherche de la femme
idéale. Le personnage d’Henriette est le seul personnage
féminin qu’il poursuit de son amour. Mais cette dernière
est maîtresse de son destin et échappe à ses
filets. Il se voit condamné à contenter une galerie
de femmes particulièrement laides. Les ébats sont
introduits par son oiseau mécanique qui stupéfie
ses conquêtes tout en l’enfermant dans son rôle
de pantin. L’ombre de cet oiseau plane visuellement sur
la destinée du séducteur, et chaque fin de séquence
est scandée par une aventure sexuelle répétitive,
aussi frénétique que misérablement vaine.
Le Casanova recréé par Fellini n’est plus
le séducteur altier, puissant et infatigable de la légende
mais un acrobate du sexe irresponsable et disgracieux. Le choix
du comédien principal en est déjà un signe.
L’acteur racé, nonchalant, obséquieux et troublant
de MASH (1970), Klute (1971)
et du Jour du Fléau (1975) éprouve
beaucoup de difficultés à travailler avec son metteur
en scène. La collaboration avec Fellini, qui dirige ses
comédiens
pendant
les prises, ne ressemble en rien à ce qu’il avait
connu aux Etats-Unis ou en Angleterre. Mais il s’habitue
peu à peu à cette nouvelle expérience et
l’histoire retiendra sa performance, certainement l’une
de ses plus saisissantes et habitées. Donald Sutherland
passe quotidiennement des heures à se faire maquiller le
visage (le nez, le menton, les sourcils, le front) pour devenir
un être aux traits fins et raffinés, mais aussi une
sorte de reflet grossissant de la bourgeoisie précieuse
et suffisante, une caricature sinistre et grotesque (à
l’image des dessins de pré-production esquissés
par Fellini), empreinte toutefois d’une certaine innocence.
Le point d’orgue de toutes ces expériences calamiteuses
est atteint lors de la séquence de l’automate féminin
dans le comté du Wurtemberg. Fellini, par un bel effet
de miroir, renvoie à un Casanova fasciné sa propre
image de Pinocchio prisonnier de son état de marionnette
enfantine. Après l’avoir fait danser, il lui fait
l’amour. Cette scène séduit par sa grâce,
sa beauté et son ironie cruelle, mais jamais Casanova n’avait
été aussi pathétique. Et c’est tout
logiquement que Fellini raccorde sur sa vieillesse et les derniers
instants de sa vie, alors que Storia della mia vita
s’achevait quand son narrateur avait cinquante ans. Son
éternelle quête de reconnaissance se heurte toujours
aux railleries de son entourage. La désillusion atteint
son paroxysme pour le prince de l’illusion. Casanova, simple
bibliothécaire au service de la comtesse de Wurtemberg,
s’évade dans le rêve. Un rêve qui le
voit livrer une dernière danse onirique à Venise
avec la poupée mécanique vue dans la séquence
précédente, définitivement son alter ego
féminin. Deux visages de porcelaine unis pour l’éternité,
comme deux automates effectuant un ballet mécanique à
l’intérieur d’une boite à musique jouant
la partition de Nino Rota. Cette conclusion aussi misérable
que bouleversante fait partie des plus belles images que le metteur
en scène nous a léguées.
Ces
nombreux paradoxes nous amènent à l’essence
même de l’art de Fellini, un artiste profondément
amoureux de l’espèce humaine prise dans sa globalité,
dont il grossit les traits avec un appétit d’ogre
et avec une fièvre onirique qui n’appartient qu’à
lui. Le cinéaste démiurge récrée un
monde intégral dans l’enceinte des studios de Cinecitta.
C’est le règne du factice et de la théâtralité.
Même la mer est faite de bâches en plastique bleues
marine. Casanova de Fellini, œuvre d’essence
picturale, est une suite de tableaux renversants qui s’animent
de l’intérieur. Le rythme du récit est plutôt
lent avec une sorte de fixité hypnotique que viennent traverser
de rares mouvements d’appareil (au moyen de zooms ou de
recadrages). Les plans séquences, la profondeur du cadre
et la multitude de détails qui le composent donnent principalement
son mouvement au film. La lumière a été confiée
au chef opérateur Giuseppe Rotunno, qui avait déjà
travaillé avec Fellini sur Histoires extraordinaires
(1968), Satyricon (1969), Roma
(1972) et Amarcord (1973). Il est également
l’auteur de la photographie de Rocco et ses frères
(1960) et du Guépard (1963) de Luchino
Visconti, de La Bible (1966) de John Huston,
de Ce plaisir qu’on dit charnel (1971)
de Mike Nichols, ou des futurs All That Jazz
(1979) de Bob Fosse et Popeye (1980) de Robert
Altman. Rotunno compose des lumières complexes dont la
dimension organique, multicolore et progressivement crépusculaire
contribue fortement à véhiculer un sentiment de
rêverie désenchantée. Le personnage de Casanova
se promène dans un univers onirique habité de fantômes
dans lequel il en vient régulièrement à se
perdre, comme dans cette scène où, fuyant l’émotion
qui l’étreint devant Henriette qui joue du violoncelle,
il se réfugie dans un décor labyrinthique fait de
buissons verts de la même couleur que son costume.
On s’en voudrait également d’omettre le travail
impressionnant de la direction artistique confiée à
Danilo Donati, fidèle collaborateur du maestro. Les exemples
abondent, de l’inventivité des décors à
la magnificence des costumes, et l’émotion artistique
affleure de chacune des scènes. De l’onirisme et
de l’artifice porté en étendard émanent
pourtant une réelle mélancolie, une vérité
sur les états d’âme opposés aux mouvements
disgracieux des corps, et donc une profonde humanité. Voilà
l’un des traits caractéristiques du cinéma
de Fellini. Et cela même si l’amour pour ses personnages
est bien moins présent qu’à l’accoutumée.
L’univers dépeint dans Casanova
est celui du cinéaste, artiste visionnaire, mais aussi
la projection de celui de son protagoniste errant dans un monde
en vase clos duquel il est un prisonnier consentant. Enfin, les
cinéphiles n’oublieront pas de sitôt la musique
écrite par Nino Rota, autre fidèle partenaire de
Fellini et l’un des plus grands compositeurs de l’histoire
du cinéma (les quelques notes de 8 ½
et des Parrain de Francis Ford Coppola l’ont
fait entrer depuis dans l’inconscient collectif). Les sonorités
mécaniques et obsessionnelles de sa partition, sa fausse
légèreté due à une orchestration complexe,
ses dissonances cristallines, sa mélancolie et son ironie
participent de la caractérisation du Casanova fellinien
et de son microcosme exubérant et fantomatique, triste
et décadent.

Il Casanova di Federico Fellini sort en Italie
en décembre 1976. Il ne plaît ni au public ni à
la critique. Cette dernière ressent assez mal l’affront
fait à la légende du héros national et détruit
le film dans son intégralité. Aux Etats-Unis, pays
dans lequel Fellini est ordinairement apprécié (Amarcord
avait reçu l’Oscar du Meilleur Film Etranger), Casanova
connaît un échec commercial retentissant. Son tournage
en anglais ne fut donc d’aucun secours, contrairement aux
attentes d’Alberto Grimaldi. Trente ans plus tard, force
est de constater que la puissance évocatrice de ce film
tant attractif par ses fulgurances picturales et son audace créative
que par sa poésie baroque et son abstraction, demeure aussi
ingénieuse et efficace. De même que sa mélancolie
féerique et funeste, associée à la description
de son personnage de pantin infantile débarrassé
de ses oripeaux de séducteur vénitien tout-puissant,
font de lui l’un des chefs-d’œuvre les plus purs
et tragiques du maestro italien. Avec Federico Fellini, le mythe
de Casanova s’offre un enterrement de première classe.