Misumi,
de retour à la réalisation, semble plus que jamais influencé
par la mise en scène de Sergio Leone. Figure archétypale,
les très gros plans succèdent à des plans très
élargis, et même l’ouverture avec ses 5 tueurs peut
être vue comme un hommage à celle d’Il était
une fois dans l’ouest. Misumi n’en délaisse pas pour
autant son travail élaboré d’adaptation du manga,
cherchant constamment de nouvelles figures de transposition du médium.
Il crée des cadrages savants, joue sur les accords, multiplie
les cadres dans le cadre. Autant de trouvailles qui nous montre l’inventivité
et le souci constant de recherche d’un réalisateur qui
arrive malheureusement au bout de sa carrière. Le film est moins
ouvertement outrancier que ses deux premières réalisations
pour la saga, et Misumi se place dans le mouvement plus "apaisé"
qu’il avait initié avec le troisième volet et que
Buichi Saito avait respectueusement poursuivi.
La morale du bushido est de nouveau au cœur du récit. Les
vertus d’honneur poussent Itto à des actes douloureux,
comme laisser son fils se faire torturer ou accepter de tuer une fillette
innocente. Itto, quand il accepte de tuer la famille du seigneur, appuie
clairement l’ambivalence du héros de cette saga : "nous
cheminons avec le mal". S’il accepte cette mission douloureuse
c’est pour laver l’honneur d’une prestigieuse famille,
sauver son nom, même si les morts d’innocents doivent se
multiplier. Itto dans ces moments là, dans ces choix déchirants,
s’écarte complètement de la figure communément
admise du héros. Personnage intrinsèquement lié
à la culture japonaise, il heurte nos conceptions morales. Personnage
ambivalent, il provoque tour à tour empathie ou rejet. Si le
cinéma est souvent avare en figures aussi ambiguës, la bande
dessinée nous a bien plus habitué à ces protagonistes
qui défient et creusent les conceptions morales. On pense bien
sûr à Frank Miller et ses personnages torturés d’Elektra
ou du Dark Knight, toute une mythologie issue des manga
et l’œuvre de Koike en particulier.
Le passage où Daigoro se fait torturer pour respecter sa parole
donnée à une pickpocket est très emblématique
des liens qui unissent Itto et son fils. Daigoro ne fait que reproduire
ce que fait son père. Quand on engage sa parole, on la respecte,
avec tout ce qui est tacitement contenu dedans. Itto reste imperturbable,
n’intervient pas pour protéger son fils innocent. Daigoro
a accepté le meifumedo, et par cela doit accepter son destin,
tout comme son père. Ceci n’empêche pas Itto de serrer
amoureusement la main de son fils, motif inversé de la fin du
quatrième épisode où c’était son fils
qui lui étreignait la main comme pour le ramener du territoire
des morts. Cette partie du film se concentre sur le personnage de l’enfant.
Peuplée d’animaux, de saltimbanques et de spectacles, elle
nous rappelle que Daigoro est toujours un enfant. Jusqu’ici son
mutisme, le regard sans émotion qu’il posait sur les victimes
des combats, parfois même sa propre participation aux massacres,
nous le présentait comme un enfant ayant pleinement accepté
la route sanglante. Misumi dans ce nouvel épisode nous fait pleinement
saisir le drame de Daigoro, la cruauté d’une enfance volée.
Ce quatrième volet de la saga voit une autre composante de l’univers
du samouraï faire son apparition, la philosophie bouddhique. Les
samouraïs ont adopté le bouddhisme de l’école
Zen (la population préférait le shintoïsme ou d’autres
écoles moins jusqu’au-bouddhistes ) qui par sa rigueur
et son austérité correspondait parfaitement aux idéaux
du guerrier. L’art du combat se nourrit de cette discipline spirituelle
qui permet de se détacher de la mort et de la peur. Quand Itto
est pour la première fois confronté à Jikei, il
ne peut tuer le prêtre car son corps et son esprit ne font plus
qu’un dans le néant. "Est-il possible d’oublier
son moi jusqu’à ce que le subjectif et l’objectif
ne fassent qu’un et que le moi ne soit plus que le vide du Mu.
(…) Puis-je me débarrasser de l’expérience,
du savoir et des talents que j’ai acquis depuis la naissance ?
Si tu rencontres le Bouddha, tue le bouddha." (Lone
Wolf 13, la barrière sans porte).
Le
Mu est le vide, objectif de tous les arts martiaux. Il faut que le combattant
se concentre uniquement sur l’instant, fasse abstraction de tout
le reste. Il doit se détacher de la vie et du monde. Jikei a
atteint cet état, et Itto doit le trouver afin de pouvoir lutter
contre lui. Il y a une différence majeure entre cet épisode
dans sa version filmique, et celle du manga original. Dans ce dernier,
Jikei est un prêtre qui dérange les autorité du
han par ses demandes renouvelées de baisser les impôts
qui accablent les paysans. Itto est engagé pour tuer ce bouddha
vivant, pour qu’il perde ce statut dans la mort, et que la révolte
soit étouffée. Ici, le propos est quelque pu édulcoré,
Itto tue un prêtre, mais celui-ci baigne dans des conspirations
et fait partie de la famille de ses ennemis jurés. Dans le manga,
c’est le prêtre qui lui explique la voie qu’il doit
emprunter pour qu’il puisse le tuer : "si tu dois tuer
un homme, tu dois déployer ton instinct du sakki, la soif de
mort. Si ton adversaire répond à cette impulsion en déployant
le même instinct ou en prenant peur, tu pourras alors lever ton
sabre sur lui. Le Mu n’ayant ni énergie, ni mouvement,
le sakki que tu projettes se retournera contre toi".
Ce cinquième épisode, s’il ne fait pas évoluer
la saga, force de chacun de ses prédécesseurs, marrie
avec intelligence les passages quasiment contemplatifs à la furie
dévastatrice de combats toujours aussi impressionnants. Le final
est à ce titre un long morceau de bravoure où Itto défait
ses multiples assaillants dans l’espace réduit du château
du seigneur. Misumi fait preuve d’un maestria sans équivoque
dans l’utilisation de l’espace et on ne peut que regretter
que Le territoire de l’ombre soit son avant dernière
réalisation tant il est évident que cet immense réalisateur
avait encore beaucoup à nous offrir.

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