Yagyu Retsudo joue son va tout et envoi aux trousses d’Itto son dernier enfant qu’Itto n’ait pas défait, la redoutable Kaori. Mais l’experte en couteau fait long feu devant l’invincible loup solitaire. Retsudo, à bout, va alors aller chercher au fond de la forêt son fils bâtard, le maléfique Hyoei, qu’il a abandonné à l’âge de 5 ans. Ce dernier refuse de tuer Itto pour le compte des Yagyu, mais veut accomplir cette tâche afin que son clan d’adoption, les Tsujiguma, prennent la place des Yagyu dans la hiérarchie shogunal. Adepte de magie noir, il lance aux trousses d’Itto trois terribles guerriers qu’il ramène du territoire des morts…

Baby Cart 6 : Le paradis blanc de l’enfer
(Kozure Okami : Jigoku e Ikuzo ! Daigoro)

Réalisé par Yoshiyuki Kuroda
Avec Tomisaburo Wakayama, Akihiro Tomikawa, Junko Hitomi et Minoru Ohki
Scénario : Tsutomu Nakamura
Musique : Kunijiko Murai
Photographie : Chishi Makiura

Un film Toho
Japon - couleurs
1974 - 80 mns
Le test du DVD (édition Wild Side)

Cet ultime épisode prend la forme d’une rupture. Misumi après avoir réalisé le précédent épisode, ne mettra en scène qu’un dernier film avant de s’éteindre. Kazuo Koike, apparemment déçu du fait que les films ne se concentrent pas assez sur les relations entre Itto et son fils, n’en écrit pas le scénario (il reprendra son personnage entre 1983 et 1993, avec sept nouveaux films, espérant traiter de ce thème). Enfin, la musique n’est plus signée Hideaki Sakurai. Malgré ces absences de poids, le film demeure dans la droite lignée de la saga, le scénariste Tsutomu Nakamura (qui signera par ailleurs le dernier Zatoichi de l’ère Katsu) avait déjà travaillé sur le précédent opus, Chishi Makiura dirige toujours la photographie et Toshio Taniguchi est une fois de plus au montage. Makiura, Taniguchi et Akira Naito (directeur artistique sur les deux premiers épisodes et qui tient ici le poste de production designer) formaient la "Misumi-gumi", la bande à Misumi, un groupe de technicien fidèles au réalisateur, véritable prolongement de sa pensée créatrice. Leur présence assure ainsi à cet épisode de la saga sa cohésion avec le reste de l’œuvre.

Ce sixième épisode est une apothéose dramatique et délirante aux aventures d’Itto et de son fils. Le récit se recentre sur le face à face entre le loup solitaire et Yagyu Retsudo. Il n’y a pas d’histoire secondaire, juste ce dantesque face à face tant attendu.

Le réalisateur Yoshiyuki Kuroda s’est illustré à la Daiei en tant que directeur du département des effets spéciaux, domaine dont il devint une figure de proue au Japon. Suite à cette expérience il réalise de nombreux films fantastiques, son plus célèbre demeurant Ghosts of Parade. Est-ce l’influence du réalisateur ? toujours est-il qu’un surnaturel baroque envahit Le paradis blanc de l’enfer, film qui se gorge d’imageries fantastiques inédites dans la saga. C’était peut-être le dernier genre populaire, avec les séries d’espionnage, avec lequel Baby Cart n’avait pas encore flirté. Et le final est justement une grande reproduction d’une des plus célèbre séquence de James Bond, une monstrueuse course poursuite dans la neige, où les combattants chaussent des skis, multiplient les mitraillage et les explosions, dans la plus pure lignée du héros de Ian Fleming qui triomphe alors sur les écrans. La musique est plus pop que jamais, semblant directement sortir des films de blaxploitation avec ses accents soul et funky. Cette partition étonnante épouse une mise en scène qui se concentre plus sur le rythme et l’énergie que sur une vision esthétique du parcours d’Itto. Si Kuroda n’atteint que par intermittence la beauté des précédents opus, il offre à la saga une conclusion en forme d’apothéose ludique. Finies donc les recherches visuelles, les expérimentations, la narration éclatée, et place au plaisir immédiat et à la jouissance d’un spectacle qui doit tout à la culture populaire. La saga Baby Cart arrive au bout de son parcours et la transition entre le chambara classique et le chambara-manga est consommé.

Si le film se concentre sur la confrontation finale entre Retsudo et Itto, le récit ne fait pas fi du background passionnant qui faisait la saveur de la saga. La déliquescence de la société d’Edo est évoquée par l’autodestruction du clan Yagyu, son plus important représentant dans la série du loup solitaire. Retsudo se sent acculé, le Shogun étant prêt, après tous les vains efforts des Yagyu pour faire taire Ogami Itto, à réhabiliter le Kaishakunin déchu. Retsudo, lâche et trompeur, ne suit plus aucun précepte du bushido. Celui-ci précipite la perte de son clan dans son obsession à voir Itto périr. Au cours des épisodes il envoie un à un ses fils dans la mort en les envoyant combattre Itto, jusqu’à perdre ses derniers sursauts d’honneur en demandant l’aide d’un enfant bâtard lorsqu’il ne lui reste plus un enfant vivant. Au-delà sa descendance, il mène à la mort les guerriers de son clan, souvent pour des raisons qui dépassent l’entendement. Ainsi dans un scène clef, il entraîne sa fille Kaori en lui faisant combattre ses meilleurs éléments. Retsudo détruit lui-même son clan, sa lignée, tel un cancer. Le ver est dans le fruit, et si les Yagyu succombent à la soif de pouvoir qui entraîne leur maître dans la folie, il en est de même de la société des Tokugawa.

Quand à Itto, il sait qu’il atteint enfin le bout du chemin. Il se rend sur la tombe d’Azami, sa défunte épouse, et lui annonce qu’il se rend à Edo pour tuer Retsudo, brisant par là le pacte qui le protège sensément du Shogun. C’est le chemin final qu’emprunte Itto. Il entrevoit le blanc du paradis tant attendu, le paradis blanc de l’enfer. Plus rien ne peut stopper Itto, pas même les cadavres d’innocents qui s’accumulent alors qu’il avance vers son accomplissement. Hyoei envoi à la poursuite du loup solitaire les terrifiants Tsujigumo, sortes de goules sorties de l’enfer, créatures rampantes qui creusent la terre tels des vers infernaux. Leur technique des cinq roues consiste à être insensibles aux remords, à tuer tous ceux qui viennent en aide ou simplement servent Itto. Ils entendent ainsi le briser dans son élan, le faire douter. Une femme sourit Daigoro, un marchand lui vend un bonbon, ils signent leur mise à mort. Des aubergistes ouvrent leur porte, ils seront massacrés et pendus. Mais plus rien ne peut arrêter Itto. Les Tsujigumo trouvent leur force dans le bannissement de toute émotion, mais il y a bien longtemps que Le Lone Wolf a pris ce chemin. A la fin, Itto à deux doigts d’assouvir sa vengeance, en oublie même son fils qui part en roue libre sur un landau transformé en luge, sans même se soucier de le perdre. Itto a tout oublié, aveuglé par ce but qu’il touche de la pointe de son sabre. "Le meurtrier je le chercherai au bout du monde, je retournerai la terre entière, je la vengerai, quel qu’en soit le prix" annonçait Itto dans le premier épisode. Ces montagnes qui accueillent l’aboutissement de sa quête sont bien ce bout du monde qu’il se devait d’atteindre.

Le film s’ouvre sur Itto et son fils parcourants de grandes étendues neigeuses, ce même paysage où va se produire le carnage final. Des formes neigeuses qui prennent l’apparence de démons et effrayent Daigoro, l’enfer est proche. C’est le chemin blanc entr’aperçu au début de leur quête. Le film est ensuite un long retour en arrière qui nous ramènera à ce décor de fin du monde, comme ci tout devait irrémédiablement conduire à ce climax. Cette construction en boucle marque l’inéluctabilité de la voie qu’a empruntée Itto. Le paradis blanc de l’enfer clôt donc cette longue saga, constamment passionnante, véritable sommet du genre. Les très belles éditions HK passent donc le relais à Wild Side qui va se démarquer de son prédécesseur, outre par un magnifique travail de packaging, par l’ajout d’un septième dvd de bonus qui éclaire l’œuvre sous de multiples angles. Des documentaires et des analyses qui rendent hommage à une série qui dépasse amplement le seul statut d’œuvre culte.

 

 

Image : Le chroniqueur, harassé par de longues journées consacrées à écrire ce papier, doit bien avouer qu’il n’a trouvé ni le courage, ni le temps, de revoir les six films dans leur intégralité pour la seule critique technique. L’avis donné ci-dessous fait donc fi du moindre professionnalisme et se base sur une vision en diagonale de films, sur quelques scènes clefs piochées au gré des films (scènes de nuit, de brouillard, de combats bien entendu…) afin de se faire une idée de la qualité technique de l’édition que nous propose Wild Side. Un très beau menu animé, propre à chaque épisode, ouvre le film. Une musique hypnotisante et le lettrage rouge qui se découpe sur le noir et blanc de l’image, nous plongent immédiatement dans l’univers sombre de la saga. Il est rapidement évident que l’édition Wild Side n’a pas à rougir du très beau travail d’HK lors de la précédente sortie de la série. Si les couleurs semblent un peu moins éclatantes, sur les autres aspects techniques le chat qui miaule dépasse même nos espérances. Si l’état parfait de la copie ne nous surprend pas (les films bénéficient de nouveaux masters restaurés, et les éditions HK étaient déjà quasiment parfaites) la qualité de la définition et surtout une compression impeccable, élément qui pêchait bien souvent chez Wild Side, nous enchantent. Les contrastes sont très poussés et les scènes de nuit donnent des noirs profonds sur lesquels se détachent impeccablement couleurs et sujets. Ces contrastes donnent également aux scènes de jours des contours très tranchés et une définition d’une grande finesse. Si l’on excepte quelques scènes où un léger flou se fait ressentir (mais il faudrait chercher plus avant afin de savoir s’ils sont d’origine), Wild Side nous offre une édition splendide, qui plus est dotée de nouveaux sous-titres.

Son : L’unique version originale proposée est d’une beauté à couper le souffle. Il semble que Wild Side ait poussé la dynamique par rapport à l’édition HK, ce qui n’enlève rien à la clarté des différentes sources : voix, musique, chocs des lames, chairs découpées, râles, hurlements, cris d’agonies, gargouillis d’hémoglobine… Si on ressent dans les moments les plus barbares une petite saturation du son, l’ensemble est magnifique et ne déplore nul souffle ou parasite.
Wild Side
Zone 2 - 570 mns
Format cinéma : 2.35
Format vidéo : 16/9 compatible 4/3. Double couche.
Langues :Japonais Dolby mono
Sous titres : Français incrustés.
Chapitrage et menus animés.
Livret de 80 pages : Nicolas Rousseau, journaliste et critique de cinéma (Simulacres déjà cité plus haut) est l’auteur de ce texte passionnant de bout en bout. Il nous parle de l’art graphique de Kojima et du passage d’un médium à l’autre, de la version américaine tronquée rebaptisée Shogun Assassin (sous l’auspice de Roger Corman) et plus largement de l’influence de la saga sur le cinéma hollywoodien, puis se concentre longuement sur le jeu et la biographie de Tomisaburo Wakayama. Rousseau montre à quel point l’influence de l’acteur donne une certaine spécificité à la saga filmique. Sa stature très éloignée de celle du personnage dessiné, son charisme, transforment en profondeur le personnage d’Itto. Rousseau fait même de la saga une affaire de famille en rappelant le rôle prépondérant de Shintaro Katsu dans la naissance cinématographique de Baby Cart. La part belle de ce livret est ensuite consacrée à un historique du cinéma de genre japonais et de ses maisons de production. Détaillée, précise, remplie d’informations, cette vision panoramique se concentre sur les films de samouraï en n’oubliant jamais de lier les films à l’histoire féodale du japon et à la spécificité de la voie du samouraï. Rousseau revient ensuite sur la représentation de la violence dans la saga, thème de son article précité paru dans Simulacres. Pour qui n’a pas lu cette passionnante analyse, ces chapitres sont le véritable cœur du livret. Une biographie très complète de Kenji Misumi, accompagnée d’une analyse de son œuvre, ferment le tout en compagnie de deux plus courtes de Kojima et Koike. Si l’on ajoute à la richesse du texte une iconographie magnifique, dont quelques extraits des planches de Kojima, on tient clairement ici un modèle de livret d’accompagnement.

Lame d’un père, l’âme d’un sabre (52 mns) - A travers les interventions de Kazuo Koike, Masanori Sanada (producteur), Buichi Saito (Baby Cart 4), Kazuma Nozawa (biographe de Misumi), Mitsuaki Tsuji (assistant réalisateur), Seiichi Sakai (assistant monteur), Fujio Morita (chef opérateur de Baby Cart 5) et Yoshiyuki Kuroda (Baby Cart 6), ce long documentaire passionnant retrace la genèse et la fabrication de la saga. Naissance de Katsu Pro., relation s de Shintaro Katsu et Tomisaburo Wakayama, rôle de Misumi comme père spirituel réglant les conflits entre les deux frères, l’accent est mis sur l’importance des deux géants sur la série. Wakayama qui vient du kabuki et qui excelle au judo, tourne ainsi Baby Cart vers le passé du chambara, alors même que Misumi entend conquérir le public (il veut sortir de l’enfer de la télévision et retrouver le succès) par des déferlements sanglants qui rompent avec la représentation classique de la violence dans le genre, suivant en quelque sorte la voie tracée par Akira Kurosawa. Le documentaire s’étend ainsi longuement sur l’évolution du chambara au sein de la production cinématographique japonaise. Mais l’essentiel des interviews consiste en une captivante évocation des secrets de tournages et de l’importance de chaque participant à la réussite et à l’originalité de la saga. De Toshio Tanigushi, admirable monteur dont l’influence sur Baby Cart est primordiale, à Kazuo Miyagama, chef opérateur de Rashomon et de Baby Cart 4, dont Buichi Saito fait l’éloge, en passant par le travail des tateshis (chorégraphes), c’est une vision d’un véritable travail d’équipe où chaque membre apporte son savoir-faire et son inventivité. Bien sûr Kenji Misumi demeure la personnalité la plus influente de la série en compagnie de Kazuo Koike dont la collaboration est longuement évoquée. Un documentaire indispensable, complet, accompagné d’extraits et de photos de tournage, qui retrace avec brio la naissance d’un mythe.

Kenji Misumi, un père et passe (14 mns) - Kazuma Nozawa, biographe de Misumi, retrace le parcours de ce cinéaste passionnant. Il éclaire entre autre l’œuvre du réalisateur par trois années de captivité en Sibérie à l’issue de la guerre 39/45, événement qui marque profondément l’homme et qui provoquera en lui un dégoût de la guerre (un thème qu’il n’a jamais abordé au cinéma) et nourrira sa vision de la violence au cinéma. Nozawa brosse le portrait d’un homme psychologiquement dur, intraitable dans ses rapports avec les studios, créateur exigeant et perfectionniste. Il nous parle de la collaboration du réalisateur avec son équipe technique attitrée, la "Misumi-gumi", son écoute constante aux propositions de ses collaborateurs. Nozawa évoque ensuite la place de Misumi au sein de la Daiei, et son statut de "réalisateur féminin". La fin du documentaire est consacré aux relations conflictuelles du cinéaste avec son père. Fils d’une geisha, il ne pouvait vivre avec elle, et ce drame intime marque fortement son cinéma et notamment Baby Cart avec les rapports complexes qui se tissent entre Daigoro et son père. 14 minutes très riches menées par un Nozawa qui semble intarissable sur le sujet.

Frank Miller et Baby Cart (10 mns) - Jean-Paul Jennequin, historien de la bande dessinée, nous parle de l’influence du Japon et du manga sur les auteurs de Comics américains, et notamment sur Frank Miller, le plus prestigieux, le plus génial de tous (avec Chris Ware, bon, là je m’écarte carrément du sujet…mais il est toujours bon de rappeler l’importance du bonhomme). Le personnage du samouraï est la matrice de nombreux héros de Miller, de Ronin à Wolverine, en passant par Dark Knight, sa formidable relecture de Batman. Jennequin nous dévoile un Frank Miller initiateur de la vague manga en Occident.

Loups solitaires (13 mns) - Dans la première partie du documentaire, consacrée une nouvelle fois à une biographie de Misumi, Denis Brusseaux et Fabrice Arduini complètent intelligemment l’intervention de Nozawa. Puis leur propos se concentre sur la figure du héros solitaire dans l’œuvre du cinéaste, à travers les personnages de Zatoichi, de Tuer !, de La Lame diabolique et bien sûr d’Ogami Itto. Les deux chroniqueurs étudient les conceptions philosophiques et morales du réalisateur à travers ces figures héroïques. L’analyse, éclairée et pertinente, est accompagnée d’un savoureux montages d’extraits, montage qui fait parfois se répondre les personnage sortis de différents films.

Tuez (9 mns) - Nicolas Rousseau, à travers six exemples, nous explique le travail de transposition du manga au film. Il analyse précisément la construction des planches et du mouvement interne de la bande dessinée, et les met en rapport avec leur mise en scène cinématographique. Découpage, cadre, rythme sont subtilement analysés dans les deux médiums, et Rousseau nous donne là une véritable leçon de mise en scène, brillamment illustrée par une réalisation qui sait capter et souligner chaque explication du journaliste. . Un supplément indispensable, peut-être le plus passionnant de ce coffret !

Galeries photos - Une galerie est proposée pour chacun des films, composée de captures, de photos d’exploitation et de l’affiche originale.

Bandes-annonces des six films. - Très belles, magnifiquement rythmées, entrecoupées de planches du manga, ces bandes-annonces sont saisissantes de modernité. Six petites perles rythmées par la musique pop d’ Hideaki Sakurai.

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