L’histoire
matricielle de la vengeance d’Ogami Itto ayant été
exposée dans l’épisode précédent,
nulle introduction n’est ici nécessaire et Misumi nous
fait rentrer directement dans le carnage. Ce deuxième épisode
va achever de définir les codes de la série, soit un scénario
prétexte à une succession d’épreuves et de
combats, tous plus violents et inventifs les uns que les autres, piochés
au gré des pages du volumineux manga de Koike. "Lone Wolf
& Cub", la bande dessinée, se compose d’épisodes
très courts qui portent chacun une facette de la morale complexe
du Bushido. Cette philosophie n’est pas, dans la version filmée,
clairement explicitée, et souvent ne peut être saisie qu’en
ayant une connaissance même partielle des codes du Bushido ou
en ayant lu le manga. Ceci bien sûr n’empêche en rien
le spectateur d’être emporté dans ce ballet de mort,
les chorégraphies martiales, si directes qu’elles soient,
étant d’une efficacité redoutable. La confrontation
qui ouvre le film nous montre un combattant s’offrir en sacrifice
afin de bloquer la lame d’Itto, fichée dans son crâne,
afin qu’un second attaquant vienne à bout du loup solitaire.
C’est l’art du Shirahaèdori : laisser l’ennemi
te blesser pour immobiliser son arme. Autre exemple, les guerrières
du clan des Yagyu d’Akashi (des Betsushikimes), figures parmi
les plus terribles de la saga, rabattent leur proie par la technique
des huit portes de la perfidie (le Hachimon Tonko ni jin). Elles sacrifient
sept guerrières afin d’épuiser la cible, que la
huitième combattante vient achever. Ces deux techniques de combat
se font écho et montrent bien le pouvoir sacrificiel que porte
en lui le Bushido. Yagyu Retsudo incarne lui le déshonneur de
la voie du samouraï à une époque où le règne
des Tokugawa sombre sous les intrigues de pouvoir. Il joue de ces codes
afin de piéger Itto, sans aucun sens moral. Ainsi il sait pertinemment
qu’il condamne le clan d’Akashi et attend que la huitième
porte soit défaite pour lancer ses hommes à l’attaque,
profitant qu’Itto ait baissé sa garde.
La violence va ici crescendo, avec notamment une scène des plus
gore où les amazones dépècent un homme, faisant
voler ses membres et organes un à un. Les combats sont plus délirants,
les méchants plus appuyés et carnavalesques, tels les
frères Bentenrai (Benma, Tenma et Kuruma), des tueurs légendaires
à qui le Shogun donne carte blanche. Trois personnages archétypiques
qui seront repris par John Carpenter dans son magnifique Jack
Burton. C’est vraiment le côté sérial,
la violence délirante des mangas qui l’emportent sur le
classicisme des ken-geki. On peut même voir dans cet enchaînement
quasiment ininterrompu de rixes, la matrice des jeux vidéo à
venir. Ascendance pas si délirante que ça lorsque l’on
voit l’influence de Baby Cart sur le comics américain
et le culte qui entoura cet épisode, plus grand succès
de la saga.
Les scènes d’action sont formalistes au possible, barbares,
surréalistes, le sang éclabousse littéralement
l’écran. Les murs, le sable, semblent saigner. Ce sang
imprègne la texture même d’un monde transfiguré
par le destin meurtrier d’Itto. Tout au long de la saga, l’eau,
la neige, le sable, deviennent des réceptacles à la contagion
du monde par la violence et la barbarie. Les figures de mort se chargent
par moments d’une poésie morbide. Un combattant au cou
tranché déclare qu’il rêvait depuis toujours
d’entendre le Mogari-bue, la flûte du tigre tombé.
C’est le bruit du sang qui s’échappe de la plaie
en un fin sifflement, rappelant le bruit du vent. Etrange sérénité
qui tout à coup vient interrompre le carnage.
Si les combats se suivent à un rythme infernal, nulle lassitude
ne s’empare du spectateur, chacun trouvant sa forme propre. Misumi
renouvelle constamment les figures martiales et leur mise en image.
Un combat se fait fantomatique par la surimpression d’actions
captées sous des angles différents, à un autre
moment le cadre est envahi de circonvolutions psychédéliques…
inventions formelles où l’on retrouve également
ces duels filmés sans autres bruits que celui de la lame qui
tranche la chair. Le travail sur le son est constant, comme par exemple
des mouvements de caméra guidés par un bruit de cloche.
Cette cloche est celle qui tintait le soir où il fut trahi, c’est
le symbole de l’acte fondateur de la vengeance du loup solitaire.
La caméra s’approche d’Itto et s’en éloigne
en fonction de l’intensité du bruit, ou encore, panoramique
circulaire englobant le père et le fils, s’accélère
au rythme agitato des tintements.
Il y a corps entre le son et l’image, et ces scènes nous
montrent avec force expressivité la vigilance constante qu’Itto
doit conserver pour faire face aux dangers qu’il encourt. Misumi
multiplie ainsi les expérimentations sonores, comme lorsqu’il
interrompt brutalement une musique en pleine montée chromatique
pour marquer la fin d’un danger. La partition musicale épouse
la mise en scène du cinéaste, croisement détonnant
de pop psychédélique et d’instruments traditionnels.
Si les combats tiennent la part belle de ce second volet, Koike et Misumi
poussent également plus avant le personnage d’Ogami Itto,
nous montrent jusqu’où son désir de vengeance peut
l’emmener. Quand il se met au service d’un clan, qu’importe
si les raisons sont morales ou pas. On comprend rapidement que le han
qui l’emploie comme assassin protège seulement ses intérêts
et désire continuer à exploiter ses paysans. Ils matent
une révolte, sous l’excuse qu’elle est fomentée
par le Shogun, alors que les paysans ne demandent qu’à
être mieux considérés. Les liens complexes qui lient
Itto et son fils, s’ils ne sont qu’effleurés au grand
désarroi de Koike qui désirait que Daigoro prenne plus
de place dans les films, n’en sont pas moins exposés avec
force. Une scène magnifique nous montre Itto expliquer à
ses adversaires qu’il est prêt à sacrifier son fils,
car tous deux ont pris le chemin de meifumado, et acceptent ainsi leur
destin sans sourciller. Itto et son fils doivent être prêt
à tout subir, tout accepter, même si cela ne signifie pas
qu’ils se refusent à combattre jusqu’au bout. Cette
courte séquence nous plonge irrémédiablement dans
l’enfer de ce père et de son fils, plongés malgré
eux dans l’enfer de la violence et de la mort, enfer qu’ils
acceptent et font leur.
L’enfer est représenté par le motif de la rivière,
omniprésent dans la série. Le Sanzu-no-kawa des japonais
a la même fonction que le styx (le titre anglais de cet épisode
est d’ailleurs Baby Cart at the River Styx),
les morts devant traverser la rivière Sanzu pour gagner l’au-delà.
Lorsqu’un bateau s’enflamme sur un fleuve, cette symbolique
nous ramène au chemin blanc entre le feu et l’eau évoqué
dans le premier épisode.
Le film a été tourné dans l’immédiate
foulée du Sabre de la vengeance, avec la même équipe
technique, et ce sans même attendre la sortie de celui-ci et son
résultat au box office. Le film est de nouveau un succès
considérable, et le troisième opus ne tarde pas à
voir le jour.

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