Si
le cinéma d’exploitation s’appuie sur la répétition
d’une formule gagnante, les séries véritablement
inventives ne se contentent pas de répéter les mêmes
motifs à l’envi, elles évoluent. Et cet épisode
en est un exemple flagrant. Si le manga Lone Wolf sort
à un rythme stakhanoviste, donnant la possibilité de produire
des films au même rythme, Misumi et ses collaborateurs n’en
dédaignent pas pour autant l’envie de faire évoluer
la saga sur grand écran. Cet épisode est de facture bien
plus classique que le précédent, et aligne les scènes
contemplatives ponctuées de combat sanglants dont l’intensité
s’en trouve renforcée. Les inventions délirantes
se limitent à quelques courtes séquences, comme une caméra
placée depuis le point de vue d’une tête décapitée
qui roule au sol. Le final n’en sera que plus apocalyptique dans
sa démence guerrière. Ce nouvel opus s’intéresse
au code du samouraï, aux questions philosophiques et éthiques
qu’il entraîne. Il est également plus ancré
dans l’histoire du japon médiéval.
Le cadre de la saga Baby Cart est l’ère
Edo de la fin du 17ème siècle. Le Shogun, gouvernement
formé par le clan Tokugawa, règne sur le pays depuis la
capitale Edo (future Tokyo), imposant une main de fer sur les seigneurs
devenus vassaux. Les Tokugawa ont unifié le Japon à la
fin du 16ème siècle, mettant fin aux guerres perpétuelles
que se livraient les différents fiefs. Le pouvoir est centralisé
et les seigneurs féodaux (Daimyo) tout en étant maître
de leurs fiefs (le han) doivent allégeance aux Tokugawa. Le Shogun
a établi une hiérarchie rigide qui impose sa loi aux seigneurs,
et surveillent constamment les faits et gestes des dirigeants des fiefs.
Les Tokugawa n’ont de cesse de déposséder des seigneurs
de leur terres en les accusant de rébellion ou de dissidence.
Ils annexent alors leurs territoires et détruisent jusqu’à
leurs noms de famille. Sans arriver à cette extrémité,
le Shogun capte les richesses en imposant de lourds impôts aux
hans et contrôlent toute source de revenu autre que celle issue
de l’agriculture.
Les Tokugawa ont mis en place une hiérarchie stricte : fermiers,
artisans, commerçants, et enfin les guerriers (bushi, samouraï)
qui forment l’élite du pays. Le guerrier, en échage
de l’honneur et du pouvoir octroyé par son rang, doit respecter
un code très stricte et fait allégeance au seigneur, devant
être prêt à lui sacrifier sa vie. Ce code devient
le bushido, la voie du guerrier. Si les Tokugawa désirent faire
des guerriers l’élite de la société, les
maigres revenus de nombre de samouraïs les poussent sur les routes,
où ils deviennent commerçants ou ronins ("celui qui
dérive sur les vagues"). Le samouraï dont le fief a
été démantelé et qui décide pour
une raison ou pour une autre de ne pas mourir avec son maître,
rejoint également cette caste. Le nombre grandissant de fiefs
dépossédés accumule les ronins sur les routes.
C’est la décadence d’un régime où les
samouraïs devenus errants pensent avoir tout les droits et terrorisent
la population en perpétuant viols et massacres. Le film débute
par un de ces viols, commis par trois mercenaires louant leur service
à un seigneur en tant qu’escorte lorsqu’il doit gagner
Edo ou rejoindre son han (1). Passant de la protection d’un Daimyo
à un autre, ils sont insaisissables et en profitent pour violer
les femmes qui passent à portée. Ces mercenaires décrivent
d’ailleurs avec justesse la situation des guerriers à cette
époque de l’histoire. Ces samouraïs déchus
devenus de vraies bêtes féroces marquent la fin de l’élite
rêvée par les Tokugawa, aboutissement d’une politique
toujours plus vorace dans sa conquête de pouvoir. Le film décrit
cette société où la traîtrise et les complots
ont gangrené toute la hiérarchie, des intendants aux doyens.
Seuls quelques personnes essaient encore de vivre dans la loyauté
et le respect des règles. Kenbei en fait partie, mais sa volonté
de suivre à la règle le bushido en marque cependant les
dérives.
Dans
la séquence du viol, un simple serviteur qui essaye au péril
de sa vie de protéger sa maîtresse et sa fille, se révèle
être bien plus loyal et courageux que les anciens samouraïs.
Kenbei, qui accompagne les trois mercenaires, le tue, car selon le code
qu’il incarne, on ne peut porter la main sur un samouraï,
seul habilité qui plus est à porter une arme. Il tue également
les deux victimes, sous les yeux horrifiés de leurs bourreaux,
car Kenbei ne peut accepter que l’honneur d’un samouraï
soit sali. A travers ce personnage, et les autres protagonistes dont
Itto va être mené à croiser le chemin, Misumi et
Koike questionnent les idéaux du bushido et recentrent la saga
sur ce qui formait le cœur de l’œuvre écrite.
Le samouraï est un personnage emblématique par la dualité
qui naît du conflit entre son intérêt personnel et
le code de sa classe. Les tragédies sont inhérentes à
cette schizophrénie. Il incarne les valeurs de loyauté,
de courage, mais nombre de chambaras, dont Baby Cart,
vont montrer la complexité de cette caste et les tourments qui
l’accompagnent, voire l’absurdité de ce code qui
peut même amener au déshonneur les vrais samouraïs
comme Itto et Kanbei. Itto respecte le bushido, tout en en relevant
et refusant les absurdités. Kenbei représente l’idéal
jusqu’au-boutiste du Bushido, chose que reconnaît immédiatement
Itto lorsqu’il refuse de le tuer en duel, car il faut "laisser
vivre un vrai Samouraï". Kenbei a connu le déshonneur,
il désire la mort mais avant il cherche la réponse à
un acte qu’il a commis et qui l’a conduit à l’exil.
Kenbei a été banni car pour protéger son maître,
il a quitté le palanquin qui le transportait et chargé
ses adversaires. Par cet acte il l’a sauvé, mais à
désobéi à sa fonction qui lui interdisait de s’éloigner.
Kenbei est hanté par cette faute qui lui révèle
les paradoxes de la voie du guerrier. "La voie du samouraï
est-elle de savoir mourir plutôt que de savoir vivre ?",
question à laquelle Itto répond qu’un samouraï
doit "vivre avec la mort". C’est le chemin
de la terre de l’ombre, le chemin du meifumado. En choisissant
cette voie, Itto accepte la ruse. Si les armes à feu sont incompatibles
avec le code du samouraï, pour qui seul le duel est loyal, Itto
cache un véritable arsenal dans le landau. Celui-ci renferme
également trois nagamakis (long bâton à deux poignées)
qui surgissent et terrassent les ennemis à l’improviste.
Une autre technique, bien éloignée de la bienséance
samouraï, consiste à jeter son dotanuki ("sabre
qui transperce le torse") sur l’adversaire, geste que
nul guerrier ne peut imaginer et qui foudroie ses adversaires. Ainsi
Itto a sa propre conception du bushido, ce qui le rapproche des autres
acteurs de ce film, les yakuzas.
Le
Clan des 8 Oublis (nom donné à des yakuzas proxenètes),
auquel Itto est d’abord confronté, puis pour lequel il
accepte de travailler, est la première apparition dans la saga
de cette caste qui fit les bons jours du cinéma nippon (ne nommons
que Zatoichi, le plus célèbre de tous). Ces parias vont
se révéler être bien plus fidèles au code
de l’honneur que les représentants du Shogun et autres
intendants, et ce malgré leur appellation de bohachis, 3ceux
qui ignorent les 8 vertus3 : piété filiale, fidélité,
loyauté, confiance, justice, honnêteté et sagesse.
Pourtant les yakuzas sont une dégénérescence de
la caste des guerriers, la négation du bushido. Mais, en arborant
clairement leur refus de ce code, ils sont bien plus honnêtes
que ceux qui prétendent le servir et ne pensent qu’à
leur pouvoir, tels les Yagyu ou l’intendant Sawatori qui par soif
de pouvoir a détruit un seigneur et mis au ban 400 samouraïs.
La première utilisation d’une arme à feu est le
fait de Torizo, la chef du clan des 8 oublis. Puis cette utilisation
semble contaminer les protagonistes de l’histoire, d’un
samouraï tout droit sorti d’un Western à Itto lui
même. Tous évoluent au rythme d’une société
en pleine mutation alors même que le code d’honneur du samouraï
tend à devenir un anachronisme.
Itto se trouve confronté aux yakuzas car il défend une
anema (future prostituée) qui a tué son proxénète
(ou Zegen). Le loup solitaire a en fait vu qu’elle protégeait
un emblème funéraire, un katami-hai, 3la mémoire
d’un couple et de son enfant séparés par la vie3.
Ce symbole rappelle à la jeune fille que même vendue par
ses parents, elle ne doit pas les haïr, et doit les garder dans
son cœur. Itto place la piété filiale au centre de
ses vertus, piété prêchée par le confucianisme
qui est à la base du bushido et du code du samouraï. Il
ne peut accepter de voir cette fille se faire punir, et lui seul qui
suit le meifumado, peut la défendre sans s’encombrer de
l’honneur du samouraï. Cette scène, primordiale, marque
la frontière entre les deux conceptions du bushido qu’incarnent
Itto et Kenbei. Alors que Kenbei pour sauver l’honneur du samouraï
tue deux femmes innocentes, Itto ignore cet honneur imbécile
pour sauver une anema. Kenbei suit effectivement le bushido à
la lettre, mais c’est bien Itto qui a véritablement compris
ses valeurs.
Misumi appuie par sa seule mise en scène cette fidélité
à l’esprit du bushido et non à son seul code. (attention
spoiler à éviter) Quand Itto fait son office
de bourreau, accompagnant Kanbei qui se fait seppuku, une blancheur
éclatante envahit l’écran. On retrouve bien sûr
le motif visuel qui ouvrait la saga. Mais il y a eu un glissement sémantique.
La saturation lumineuse à laquelle nous assistons montre que
ce n’est pas le statut de bourreau officiel qui donnait à
Itto sa légitimité, mais bien sa fidélité
aux valeurs du bushido. Comme si des puissances supérieures approuvaient
ce geste en accord avec la voie du samouraï, dénonçant
d’un même mouvement la société déliquescente
qui l’a exclu.

Thématiquement passionnant, parfois vertigineux, le scénario
de Koike pousse certainement Misumi à s’effacer quelque
peu après les débordements délirants du second
opus. Moins étincelante, sa mise en scène n’essaie
pas de renouer avec la virtuosité affichée de L’enfant
massacre. Mais Misumi retrouve cependant un certain terrain d’expérimentation
en appuyant fortement l’influence des séries B occidentales,
notamment le Western Spaghetti. La prolifération des armes à
feu est l’occasion pour le réalisateur de poursuivre le
continuel mouvement de va et vient entre le chambara et le western italien.
Misumi préfère cependant l’usage de la lame, et
une scène évoque magnifiquement le fait qu’Itto
et son sabre ne font qu’un. Alors qu’il quitte une pièce,
menaçant de son dotanuki, tout en leur faisant dos, deux samouraïs,
la caméra adopte le point de vue de l’arme dans un travelling
arrière qui accompagne la sortie d’Itto. Le sabre est l’œil
du loup solitaire, son prolongement. Ce sabre va de nouveau frapper
quatre mois plus tard avec la sortie de L’Âme d’un
père, le cœur d’un fils.