De jeune gens nantis, qui font partie de la bourgeoisie italienne, entreprennent une croisière en Méditerranée. Au cours d’une escale sur île volcanique, une jeune femme disparaît. Sandro, son fiancé, et Claudia, son amie, tentent de la retrouver. Peu à peu pourtant, cette disparition cesse des les obnubiler. Quelque chose de l’ordre du sentiment amoureux s’ébauche entre ces deux êtres…

L’Avventura
Réalisé par Michelangelo Antonioni

Avec Monica Vitti, Léa Massari,
Gabriele Ferzeti…
Scénario : Michelangelo Antonioni,
Elio Bartoloni et Tonino Guerra.
Photographie : Aldo Scavarda.
Musique : Giovanni Fusco.

Une production Cino Del Duca / Europée / Société cinématographique Lyre.
Italie - 143 mn - 1960

Telle une nouvelle bataille d’Hernani, la présentation houleuse de L’Avventura au festival de Cannes, cuvée 1960, contribua à scinder le monde cinéphile en deux camps : celui des tenants du classicisme et celui des trublions de la modernité. Le sixième long métrage de Michelangelo Antonioni, suscita en effet autant de louanges béâtes que de rejets épidermiques. Conspué avec véhémence pendant la projection, puis récupéré par des critiques et des cinéastes bien décidés à faire valoir ses qualités révolutionnaires, L’Avventura cristallisa les débats sur le devenir d’un art qui avait fait de la narration son enjeu principal.
Mais de quoi est-il question dans cet apparent portrait de la jeunesse bourgeoise italienne ?

L’Avventura débute comme une fantaisie à la Vadim, flirte avec le film policier, avant de déboucher sur des sentiers inédits. On y suit la croisière méditerranéenne de quelques jeunes oisifs fortunés. Tout bascule au moment où leur puissant yacht fait escale à Lisca Bianca, une île volcanique quasi déserte. Au cours d’une balade, la jeune et belle Anna, que le spectateur n’avait pas manqué d’identifier comme « le » personnage principal du film, se volatilise purement et simplement. Cette simple disparition, non résolue (Anna ne réapparaîtra plus), a pu être perçue comme un des actes fondateurs du cinéma moderne. A cette disparition de l’héroïne d’Antonioni se superpose, en effet, la dissolution du récit classique au sens hollywoodien du terme. Ce que l’on a qualifié, avec plus ou moins de bonheur, de cinéma moderne, tient tout entier dans cette béance narrative qui engloutit toutes les promesses qu’un tel récit augurait. Dans un des bonus de la présente édition de L’Avventura, Oliver Assayas fait bien de rappeler qu’en son temps, Alfred Hitchcock fit disparaître son héroïne. Mais la disparition de la Marion Crane de Psychose, à la différence de celle de l’héroïne d’Antonioni, constitue l’amorce du récit à venir. Dans L’Avventura, passé les quelques recherches d’usage, Anna est laissée à son sort, reléguée dans les marges du film. Nulle résolution tardive, nulle conclusion explicative, ne viendront éclairer la lanterne d’un spectateur forcement désorienté par l’aspect lacunaire du récit. On imagine sans peine la réaction du public devant ce retournement pour le moins inhabituel. Lui qui se prélassait dans les eaux calmes d’une chronique de vacances, plonge désormais dans un océan d’instabilité. Un peu comme si les fantaisies dodécaphoniques de Schoenberg s’invitaient en plein milieu d’une symphonie de Beethoven. Cette surprenante évaporation, qui aurait dû constituer le cœur de L’Avventura (pensez-vous, le personnage sur lequel s’est ouvert le film qui se volatilise !) et motiver son mouvement dramatique (qui dit disparition, suppose enquête), va faire basculer l’œuvre d’Antonioni dans une espèce de dramaturgie de l’incertitude.

Le cinéma moderne, tel que le pratique Antonioni et une poignée de ses contemporains, (citons pèle mêle, Resnais, Godard, Pasolini, le jeune Bertolucci, Glauber Rocha, etc.) s’attache à démontrer ce qui advient quand le récit « classique », hérité du modèle aristotélicien, ne préside plus à la destinée du film. Libéré de ces contraintes narratives pesantes, le cinéaste peut, en principe, amener son spectateur sur des terrains inédits.

Pour Antonioni il est évident que le cinéma ne sert pas uniquement à raconter des histoires balisées. Il est là avant tout pour montrer. A l’action et à l’événementiel, Antonioni préfère la monstration et la contemplation, seule manière, selon lui, de dévoiler une facette du monde que le cinéma traditionnel ne faisait qu’effleurer de manière superficielle. Dans le cinéma hollywoodien traditionnel, les personnages se construisent et se révèlent au sein d’un récit conflictuel. Chez Antonioni, les personnages accouchent du récit. Une fois que « l’affaire Anna » a été évacuée, l’attention du film se porte sur les conflits qui érodent Sandro et Claudia, les deux compagnons d’Anna. Antonioni s’intéresse à la complexité de l’être humain. Il résiste à la tentation d’expliquer ou de simplifier les rapports qui unissent les êtres, comme c’est le cas dans le cinéma classique, qui se doit de présenter un monde lisible par le plus grand nombre. A partir de L’Avventura, ses films prennent valeur de constats brutaux qu’il jette à la face du spectateur. A lui de se débrouiller, à lui de déchiffrer ces figures humaines sans repères qui végètent dans un monde absurde, pétri d’illusions- le notre.

Antonioni n’a pas attendu Zabriskie Point pour filmer le désert. Qu’il soit géographique, ou métaphorique, le désert antonionien précise le projet du cinéaste : rendre manifeste la condition de l’homme moderne. L’Avventura suit des personnages, en plein désert affectif, qui hantent des lieux désaffectés sur lesquels ils n’ont aucune prise. Avec le cinéma moderne, la nature perd de sa superbe. Elle n’est plus la manifestation d’une présence divine, mais l’illustration de la perte de sens du réel. Majoritairement athée, le cinéma moderne a fait sienne la sentence nietzschéenne : « Dieu est mort ». La séquence de la recherche d’Anna témoigne avec force de ce sentiment d’incertitude qui irradie tout le film. Les personnages se cognent au bord du cadre, se laissent engloutir par des faux raccords qui rendent impossible toute perception organisée de l’espace traversé. Sandro et Claudia se détachent, puis se fondent dans le paysage lunaire et rocheux de l’île, avant d’y être éjectés définitivement. Antonioni joue parfaitement avec l’échelle des plans et les entrées et sorties de cadre, pour rendre oppressante l’errance de ses personnages déphasés (au moins autant que le spectateur qui tente de se repérer spatialement dans cette succession pour le moins abrupte de plans).

Cette volonté de tutoyer le vide, de scruter l’abîme qui aspire les personnages, a nourri la haine des adversaires acharnés d’Antonioni. Tous voient en lui un sinistre imposteur ayant construit une œuvre fondée sur un ennui au moins aussi abyssal que les falaises qui peuplent l’île de Lisca Bianca. Sans accorder trop de crédit à ces vilaines médisances, force est de constater que L’Avventura n’est qu’une étape dans cette quête métaphysique entreprise par l’auteur. Une sorte de tour de chauffe qui accouchera de quelques films majeurs à la tonalité proche (La Nuit et L’éclipse). Quant à l’accusation de froideur qui parsème les écrits des opposants, elle revient sur l’attitude d’entomologiste qu’on prête au natif de Ferrara. Pour parodier un peu : dans L’Avventura, Sandro et Claudia ne seraient que des pantins désarticulés, abandonnés par un marionnettiste tellement nombriliste qu’il se désintéresse de ses créations. Quand on connaît l’intérêt du cinéaste pour le genre documentaire et... pour le genre humain, il apparaît difficile de le taxer de manipulateur froid. C’est parce qu’il se passionne pour l’évolution des émotions humaines à l’ère du consumérisme et du modernisme effrénés, c’est parce qu’il scrute le moindre tiraillement moral de ses personnages, qu’Antonioni peut être considéré comme un cinéaste humaniste. La plupart des grands humanistes nourrissent d’ailleurs un pessimisme profond à l’égard de leurs contemporains. Dans L’Avventura, le geste final que Monica Vitti adresse au personnage de Sandro, laisse tout de même transparaître une maigre lueur d’espoir et de chaleur dans cette asthénie généralisée. On pourrait même avancer l’hypothèse (pas si périlleuse ni novatrice que ça) qu’Antonioni prolonge, à sa manière, le travail d’un autre grand cinéaste humaniste italien : Roberto Rossellini. L’errance du jeune héros d’Allemagne année zéro dans un monde en pleine déréliction, la stupeur et l’incompréhension d’Ingrid Bergman devant le volcan de Stromboli, l’ « incommunicabilité » que personnifie le couple de Voyage en Italie… autant de matrices pour le cinéma antonionien qui, à son tour, influencera bon nombre de jeunes et moins jeunes cinéastes.

Car, si les opposants de L’Avventura ont décelé dans le film d’Antonioni une fumisterie conceptuelle ennuyeuse, certains, parmi les plus fidèles aficionados de l’œuvre, n’ont pas eu peur de s’engouffrer dans le sillage du Maestro. Qu’il soit explicitement cité par les cinéastes, ou qu’il contamine insidieusement leurs fictions, le film d’Antonioni a connu une descendance flatteuse, du Mépris de Godard, au final d’In the mood for love.


Mais quarante ans après, peut être est-il temps de s’affranchir de toute la littérature qui entoure cette œuvre pour laquelle fut forgée le concept d’incommunicabilité. Peut être est-il temps d’enterrer la vielle dichotomie Classique / Moderne, de brûler les exégèses et les analyses (à commencer par les paragraphes qui précèdent) et de se laisser envoûter par la beauté des plans antonioniens, captiver par le visage de Monica Vitti, et embarquer dans ce voyage labyrinthique au cœur des passions humaines. Vœu qui a forcement quelque chose d’utopique, quand on sait ce qu’un tel film représente dans l’inconscient cinéphile mondial. Pourtant ce serait là rendre hommage à une œuvre courageuse et singulière : croyez-le ou non, pour une fois cet adjectif passe-partout n’est pas galvaudé.




Image
: un nouveau master haute-définition a été créé d’après une copie 35 mm, et le moins que l’on puisse dire est que ça se voit : définition parfaite, superbe noir et blanc contrasté, un vrai régal pour les yeux. Le film a été restauré plan par plan, et ne subsistent plus que d’infimes poussières. Autant dire qu’il s’agît là d’une édition idéale pour découvrir le film. De l’excellent Criterion.

Son : comme à son habitude, l’éditeur ne nous propose pas de nouveau mixage risquant de dénaturer l’œuvre, mais un très beau mono d’origine, d’une totale clarté.


The Criterion Collection
Menu : fixe
Chapitrage : fixe
Format cinéma : 1.85 : 1
Format vidéo : 16/9 compatible 4/3
Langues : italien en Dolby Digital mono
Sous-titres : anglais

Image : après la sortie remarquée, en 2002, du zone 1 Criterion, les aficionados du film non équipés en lecteur multizone espéraient, à juste titre, une édition française au moins aussi soignée. Qu’ils soient rassurés, l’éditeur Montparnasse a utilisé le même master que la compagnie américaine. Un master éclatant, fruit d’une restauration minutieuse. La photo d’Aldo Scavarda n’a jamais été aussi belle. Nous sommes loin des vieilles copies délavées, parfois diffusées à la télévision française. La présente copie rend compte des changements de contraste et des variations de luminosité voulues pas Antonioni. La tonalité volontairement grisâtre de certaines séquences est parfaitement restituée. Inutile de se replonger dans les écrits du cinéaste, ou dans les commentaires critiques de l’époque, pour se faire une idée de la « cinégénie » de l’œuvre. Et si quelques menus défauts apparaissent ici où là (petite instabilité par ci, légère surbrillance par là) l’ensemble emporte l’adhésion. Il ya les partisans, les détracteurs, et ceux qui s’en moquent éperdument, mais il est important de signaler que le seul changement, notable, par rapport à l’édition Criterion, réside dans le sous-titrage. Les sous-titres de l’édition Montparnasse sont jaunes, contre un blanc très seyant pour le Criterion. Tourné en format 1.77, le film est présenté en 16/9 compatible 4/3.

Son : dialogues, bruits, musique, rien à redire sur le mixage soigné de l’ensemble. L’éditeur nous donne le choix entre une très bonne version mono restaurée et une version remasterisée en 5.1., si certains sont tentés par l’expérience. Le film est présenté uniquement en Version originale sous titrée français, seule version que je connaisse - avec la Version originale sous-titrée en anglais proposée par Criterion.

 

Editions Montparnasse
143 mn
DVD 9
Menu animé et musical
Chapitrage animé
Format cinéma : 1.77 : 1
Format vidéo : 16/9 compatible 4/3
Langues
: italien en Dolby Digital mono et 5.1.
Sous-titres : français

1er disque :

Audio commentary : sans laisser un instant de répit au spectateur, le critique Gene Youngblood expose l’importance historique du film, se livrant à une véritable explication de texte. On peut ne pas apprécier ce type d’analyse, mais elle offre l’avantage - pour les anglophones - de débroussailler quelque peu le terrain.

2ème disque :


- Antonioni : Documents and Testimonials
: produit par la télévision canadienne en 1966, ce documentaire a semble-t-il reçu l’approbation d’Antonioni. Il s’agit d’un portrait couvrant la carrière du réalisateur illustré par des images de tournages, mais surtout par les témoignages de ses amis et collaborateurs. On notera tout particulièrement les interventions de Federico Fellini et Francesco Rosi, ainsi que les propos de Monica Vitti, qui revient en détails sur le périlleux tournage de L’Avventura. Tous font le portrait d’un homme à deux visages : chaleureux et humain dans la vie courante, obsédé par son œuvre jusqu’à l’autisme sur le plateau de tournage. En prime, ce documentaire nous offre quelques images coupées au montage de L’Avventura. Si ce film n’explore guère les thèmes de l’œuvre d’Antonioni, il peut néanmoins constituer une bonne introduction pour les novices. 58 mn.



- Jack Nicholson reads essays by Antonioni
: deux essais écrits par Antonioni à destination des distributeurs et de la presse, dans lesquels il revient sur sa conception de la mise en scène et son rapport aux acteurs. Ils sont lus par Jack Nicholson en voix, et sont illustrés par une image fixe. L’acteur revient également sur sa collaboration avec le réalisateur à travers plusieurs anecdotes. Un supplément austère mais intéressant.

- Theatrical trailer : comme il est dit plus bas, cette bande-annonce donne en effet l’impression qu’on nous vend Et Dieu Créa la Femme. En dépit de quelques parasites, elle est en assez bon état et présentée en 16/9.

- Restoration demonstration : ce module d’un peu plus de trois minutes raconte les difficultés qu’a dû affronter l’équipe de restauration au moyen de comparaisons en split-screen : de la création du master haute définition à la restauration plan par plan. Cinq mois de travail pour le résultat que l’on connaît.

Menu fixe.

Critique technique du Criterion de Jeff Costello.

Encore une fois, pour ceux qui connaissent l’édition Criterion, une comparaison s’impose. Si ce Zone 2 est moins complet, saluons les efforts fournis par Montparnasse en terme d’exhumation d’archives et de conception.

« De l’abstrait à l’humain » analyse de séquences par Oliver Assayas, (45mn) : on le savait féru de cinéma asiatique, d’ Eastwood ou de Carpenter, on le découvre admirateur du cinéma antonionien. Ancien critique des Cahiers du cinéma – aujourd’hui metteur en scène à la renommée internationale - Assayas se place dans une perspective historique et esthétique pour justifier le statut de « film charnière de l’Histoire du septième art » dont jouit L’Avventura. Cette confession adressée à Clélia Cohen – ancienne collègue d’Assayas aux « Cahiers » - se révèlera passionnante à défaut d’instructive, pour tout les amateurs du film. Ceux qui 'côtoient' le film depuis longtemps ne seront guère surpris par le cheminement intellectuel d’Assayas, qui illustre son propos avec des séquences emblématiques de l’oeuvre. Les nouveaux venus, eux, se verront proposer un certain nombre de clefs pour mieux resituer l’œuvre d’Antonioni dans le contexte global de l’histoire du cinéma. Pour un réalisateur, filmer une analyse de séquences se révèle périlleux. Il faut trouver une configuration qui permette au spectateur de s’y retrouver entre la logorrhée de l’analyste et le défilement de l’extrait décortiqué. Beaucoup se contentent de faire défiler le film et de superposer la voix du commentateur. Ici Assayas est posté devant un petit téléviseur et il s’adresse à Clélia Cohen postée hors-champ. Ses propos sont ensuite apposés aux images du film. La configuration est donc plutôt simple, même si le réalisateur a la bonne idée de changer de plan, de temps en temps, pour éviter que la monotonie s’installe.

Document d’archives « Storia di un autore », (8 mn) : les commentaires de Monica Vitti et de Michelangelo Antonioni se superposent à des images fixes et mouvantes du film et de son tournage. Le plus intéressant demeure néanmoins la petite séquence loufoque du « jeu du cordonnier », absente du montage final du film. Pour tout ceux qui pensent qu’Antonioni est un sinistre bougre dénué d’humour.

Entretien avec Michelangelo Antonioni, (11 mn) : interviewé pour la télévision française, sous l’œil de Monica Vitti, Antonioni revient, dans un français impeccable, sur les enjeux modernistes de son film.

Cinéma, cinéma « Monica », (9 mn) : l’actrice s’arrête sur les rapports qu’elle a entretenu avec l’auteur de L’Avventura, qui fut, un temps, son compagnon.

Bande originale : un grand moment comique involontaire. Il s’agit de la bande annonce internationale du film. Question : comment appâter le chaland avec une œuvre aussi exigeante que L’Avventura ? Réponse : en se focalisant sur la dimension supposé érotique du film. En résulte une bande annonce sensationnaliste, au montage « coup de poing » et au commentaire orienté.

A noter également la présence d’un livret de 22 pages retraçant l’expérience épique que constitua le tournage du film, et un beau packaging au graphisme soigné.

Les éditeurs zone 2 auront mis du temps avant de nous proposer un film de Michelangelo Antonioni. Il est souhaitable que ceux qui s’occuperont des autres longs métrages du Maestro, le fassent avec autant d’application que Les éditions Montparnasse, auteurs d’un fort bel ouvrage.

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