Trois films d’Ermanno Olmi, digne héritier du néo-réalisme italien, enfin édités en DVD chez Carlotta. L’occasion de redécouvrir une certaine idée de la Palme d’Or cannoise dans les années 70, mais aussi et surtout d’exhumer deux pépites rares que l’encombrante récompense dorée décrochée en 1978 eut malheureusement tendance à occulter…

Le Temps s'est arrêté
Réalisé par Ermanno Olmi
Avec Natale Rossi et Roberto Seveso
Directeur de la photographie : Carlo Bellero
Scénario : Ermanno Olmi
Musique : Pier Emilio Bassi

L'Emploi
Réalisé par Ermanno Olmi
Avec Sandro Panzeri, Loredana Detto, Mara Revel et Tulllio Kezich
Directeur de la photographie : Lamberto Caimi
Scénario : Ermanno Olmi et Ettore Lambardo
Montage : Carla Colombo
Musique : Pier Emilio Bassi

L’Arbre aux sabots
Réalisé par Ermanno Olmi
Avec Luigi Ornaghi, Francesca Morrigi, Omar Brignoli, Antonio Ferrari, Carlo Rota…
Directeur de la photographie : Ermanno Olmi
Scénario : Ermanno Olmi
Montage : Ermanno Olmi
Musique : Jean-Sébastien Bach

Quelques jours avant que le Festival Cannes ne déroule le tapis rouge pour son soixantième anniversaire, quelques critiques et journalistes étaient réunis par F3 pour disserter festival et Palmes d’Or. Entre deux horripilants poncifs de l’inénarrable Monique Pantel, Michel Ciment (Positif) et Emmanuel Burdeau (Les cahiers du cinéma) surent tout de même élever le niveau, et placer quelques avis constructifs, notamment à propos des palmes controversées des années 70 et 80. L’homme de fer, Chronique des années de braise, La classe ouvrière va au paradis, Yol… Autant de films dont on se demande, 30 ans plus tard, si l’honneur qu’il leur fût rendu lors des diverses remises de prix, ne devait finalement pas plus à leur discours politique qu’à leurs propres qualités cinématographiques. Débat toujours d’actualité aujourd’hui, à l’heure où nombre de cinéphiles se posent de légitimes questions sur les motivations profondes des récentes Palmes accordées à Michael Moore (Farenheit 9/11) ou Ken Loach (Le vent se lève)… Et alors que sort en DVD L’arbre aux sabots, Palme d’Or 78, la question se pose à nouveau. Que vaut, aujourd’hui, le film d’Ermanno Olmi, hors contexte cannois ? Sans forcément s’apparenter stricto-senso aux palmes les plus politiques de l’époque, L’arbre aux sabots traîne tout de même à son corps défendant, l’image de ces pensums seventies, ces films aux discours si inattaquables qu’on en oublierait presque de parler cinéma.

Paradoxalement, Ermanno Olmi a longtemps souffert (et souffre encore) de ce cliché alors que sa fresque paysanne évite soigneusement tout discours didactique ou politique. A l’époque, il fût d’ailleurs reproché au cinéaste cette neutralité de point de vue, de nombreux critiques estimant que la mise en scène naturaliste et trop peu engagée de l’Arbre aux sabots n’était finalement qu’acceptation et assouvissement aux traditionnels rapports de classe dominants (le propriétaire terrien) / dominés (les paysans). Héritier tardif du néo-réalisme italien, Olmi s’est souvent penché sur les petites gens, les classes populaires italiennes, sans pour autant marteler un discours violemment engagé. La mise en scène est impartiale, se contentant d’enregistrer le réel pour le servir au spectateur. Libre ensuite à lui de s’en faire sa propre histoire, et d’en tirer éventuellement une opinion politique. Assez proche dans ses thématiques du 1900 de Bernardo Bertolucci, l’Arbre aux sabots n’en a ainsi pas la rage revendicative : malgré une approche réaliste de l’époque, le discours reste mesuré, pondéré, alors qu’à l’écran s’enchaînent les injustices... En cela, le film d’Olmi est à rapprocher du cinéma d’un Bille Auguste, autre palmé un rien fade dont les fresques sociales surent convaincre les jurés cannois.

Le rapprochement n’est d’ailleurs pas innocent, et pas forcément flatteur. Qui aujourd’hui se souvient de Bille Auguste ? Qui aujourd’hui donnerait encore, par deux fois, le précieux trophée au pâle héritier d’Ingmar Bergman ? C’est un peu la question que l’on se pose devant L’arbre aux sabots. Baigné par la musique de Jean-Sébastien Bach, magnifiquement cadré, photographié avec un soin maniaque, le film enchaîne des plans dignes des maîtres flamands, quelque part entre Johannes Vermeer et Pieter Bruegel. Formellement, le film est indéniablement impressionnant et d’une tenue remarquable. Mais cela fait-il un (bon) film pour autant ? D’un académisme bon teint, entretenu par une lenteur contemplative rapidement excédante, le film est pris au piège de son esthétique. Et malgré quelques beaux passages (dont une magnifique scène sur une barge, et une évocation franchement réussie de l’enfance), L’arbre aux sabots ne convainc pas, quelque part entre ennui et conformisme alors que tous les ingrédients étaient réunis pour un drame poignant.

Surprise de taille donc, quand vient le moment de se pencher sur L’emploi et Le temps s’est arrêté du même Ermanno Olmi, que l’on peut retrouver sur le coffret récemment édité par Carlotta. Débarrassé des carcans conventionnels du "réalisateur de festival", Olmi s’avère un cinéaste passionnant. Pas forcément révolutionnaire, tant les deux films présentés ici répondent au cahier des charges de l’hommage étudié au néo-réalisme italien, mais pour le moins talentueux et enthousiasmant.

Honneur au Temps s’est arrêté, premier long-métrage d’une longue carrière (toujours en cours : après un passage à vide au mitan des années 80, Ermanno Olmi vient récemment de sortir un Centochiodi inédit en France). En 1958, Olmi a 27 ans. Fils de paysans, embauché chez Edison après des études aux Beaux-Arts, Olmi réalise des courts-métrages depuis 5 ans dans le cadre des activités de loisirs de l’entreprise. Il décide alors de développer l’un d’eux pour en faire un long, l’histoire d’une amitié naissante entre deux hommes dépêchés dans les Alpes pour y surveiller un barrage hydroélectrique. Cette rencontre improbable entre un vieux briscard un rien bourru et un jeune étudiant venu se faire un peu d’argent de poche accouche d’une histoire simple, pour ne pas dire minimaliste, mais dont le sens du détail, et l’humanité chaleureuse, emportent le morceau. Porté par deux excellents acteurs amateurs (comme dans la plupart des films du réalisateur), le film est une ode à la rencontre, à l’ouverture aux autres, au partage.

Le tout est ténu, et risque peut-être, à qui ne voudrait pas s’y abandonner, d’ennuyer tout autant que l’Arbre aux sabots. Il se dégage pourtant de ce film une énergie joyeuse, magnifiée par un scope noir et blanc du plus bel effet, radicalement différente de l’ascèse de la Palme d’Or 78. Ludique (le running gag de l’étagère, entre autres détails), optimiste, solaire, le film dégage une énergie réjouissante qui l’empêche de sombrer dans l’apathie inhérente à un sujet aussi austère. On en ressort au contraire exalté, et surpris par la faculté du cinéaste à nous intéresser par touches subtiles aux destins ordinaires de ces deux héros du quotidien. La mise en scène, précise, joue sur le détail, faisant d’un échiquier un ressort dramatique, d’un sommier un accessoire comique et des Alpes le décor d’une des plus belles histoires d’amitié vues depuis longtemps. Tout sauf un huis-clos étouffant : une vraie bouffée d’air frais, vivifiante et poétique.

Deux ans plus tard, Olmi réalise L’emploi, l’un de ses films les plus connus, et les plus célébrés par la critique (même si Jacques Lourcelles par exemple n’y voit qu’un intérêt très relatif, preuve qu’Olmi n’a jamais fait l’unanimité : "le film parut à la sortie d’une grande nouveauté, mais n’est rien d’autre en définitive qu’un avatar très tardif du néo-réalisme… La dédramatisation extrême et l’abstraction du récit finissent par rendre le personnage totalement indifférent…"). On rétorquera au critique que c’est son abstraction même qui rend le film, et son héros, si attachants, leur conférant une touche d’universel assez bouleversante. Sandro Panzeri, là encore un acteur amateur, est d’une vérité confondante, et l’on n’oubliera pas de sitôt le regard triste qu’il pose sur sa ville, et sa vie future.

Toute en subtilité, la mise en scène d’Olmi procède par fines touches, alternant une mise en scène réaliste (la cellule familiale filmée à la manière d’un documentaire) avec quelques scènes, franchement réussies, aux confins du fantastique (les scènes de bureau kafkaïennes, filmées au grand angle), le tout avec une pointe d’humour et d’ironie désabusée qui n’est pas sans anticiper, toutes proportions gardées, le Playtime de Jacques Tati (notamment lors de l’embauche effective de Domenico). Là encore, Olmi ne martèle jamais son propos, n’assène pas de vérités, mais fait passer comme en contrebande une certaine vision, désenchantée, de son pays - en voie d’industrialisation, et de déshumanisation.

Mais L’emploi, c’est aussi et surtout une histoire d’amour. 90 minutes d’une rare intelligence sur la naissance du sentiment amoureux, sur les corps qui se rapprochent, les yeux qui se croisent, les mains qui se frôlent, les trains que l’on rate pour rester, encore un peu, avec l’être désiré. La plus vieille histoire du monde, en quelque sorte, mais racontée avec une telle finesse, un tel sens du timing (au contraire de L’arbre aux sabots, qui dilate le temps jusqu’au cliché) et un tel talent, que chacun pourra s’y retrouver. Sandro Panzeri, mais aussi la très belle Loredana Detto sont pour beaucoup dans l’émotion distillée par le film. Ils sont inoubliables, à l’image de ces deux films rares, malheureusement occultés par une Palme d’Or plus qu’encombrante.




Image
: Résultat contrasté pour le coffret - très belle restauration pour les deux films les plus anciens : L’emploi et Le temps s’est arrêté, avec notamment une gestion des contrastes très soignée. Edition plus passable de l’Arbre aux sabots, correcte mais parfois instable, granuleuse, et à la définition pas forcément extraordinaire. Dans l’ensemble, le coffret reste un morceau de choix, au regard de la rareté des films, et de l’effort éditorial.

Son : Comme d’habitude, préférer la VO de l’Arbre aux sabots à la VF, franchement moins bien équilibrée côté ambiances. Les deux VOs monos de L’emploi et Le temps s’est arrêté sont de leur côté tout à fait honorables.
Carlotta
Zone 2
Chapîtrage animé et sonore
Langues : Mono Italien / Français
Sous titres : Français non imposés
Format cinéma : 2.35:1 (Le temps s'est arrêté)
Format vidéo
: 16/9 compatible 4/3
Format : 1.33:1 (L'arbre aux sabots et L'emploi)
Format vidéo
: 4/3
Conversation avec Ermanno Olmi autour de
Trois fois vingt minutes d’entretien avec le réalisateur italien (dirigées par le critique de cinéma Tatti Sanguineti), pour évoquer Le temps s’est arrêté, L’emploi, et L’arbre aux sabots. Filmée de nos jours, cette longue interview revient en détail sur la genèse des trois films présentés dans le coffret Carlotta. Olmi multiplie les anecdotes, rapprochant entre autres sa mise en scène du documentaire, expliquant le rôle de sa grand-mère dans sa passion pour la fiction, justifiant son choix de toujours tourner avec des acteurs amateurs, son choix du noir et blanc etc. L’éloquence du cinéaste est contagieuse, et l’on ressort de ces soixante minutes d’entretien avec une vision nette et précise du « style Olmi », et de la philosophie de sa mise en scène.

Bande-annonce de L’arbre aux Sabots et de L’emploi.

Dialogue entre un vendeur d’almanachs et un passager
: réalisé 4 ans avant son premier long-métrage, ce court déploie déjà quelques thématiques chères au réalisateur : la ville italienne, les petites gens, l’industrialisation des années 50… Là encore, l’amour des personnages porte le film, déjà formellement très soigné. Intéressant.

Scène coupée (muette) de L’emploi.
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