Dans
sa période géorgienne, légèreté et
euphorie sont les deux mots qui viennent à l’esprit. On
sort comme enivré de ces films, saoulé et revigoré
par tant de liberté offerte. C’est que Iosseliani a une
tendresse toute particulière pour l’alcool qui délie
les langues et rapproche les gens. Il aime rassembler les convives autour
d’une table et on ne compte plus les banquets, les repas d’amis,
qui parsèment son œuvre. Mais souvent l’euphorie vire
à la nostalgie, nostalgie du temps qui passe, nostalgie des choses
disparues. Sans peur, sans véritables regrets, juste la simple
constatation que le monde change alors qu’on le préférerait
immuable. Le passage du temps et le passé revêtent une
importance grandissante alors que le cinéaste s’éloigne
de son pays natal, qu’une certaine noirceur le gagne. Le passé
est vu comme un moment où tout était possible, avant que
le monde ne sombre dans le fascisme et le communisme. Mais Iosseliani
ne l’idéalise pas, le vit comme un adulte qui pense à
ses primes amours, à ses erreurs, avec juste ce qu’il faut
de tendresse pour en faire de bons souvenirs. Et le réalisateur
de citer la bible : « Pourquoi les jours anciens sont-ils
meilleurs que ceux d’aujourd’hui ? », et d’y
répondre : « Parce qu’on ne les a pas vécus
». Ainsi, il aime recréer des mondes qui n’ont pas
réellement existé, mais plutôt des images reconstituées
de ce qui devrait être, comme le Paris réinventé
d’Adieu, plancher des vaches ! « Je
crois que recréer la réalité signifie que l’on
garde dans sa mémoire quelque chose qui a beaucoup d’importance
pour soi et que l’on juge nécessaire de le communiquer
au spectateur par un dialogue avec lui. »
Ce besoin de recréer le monde naît de son exil, ce qui
contraste avec l’aspect souvent documentaire de ses films géorgiens.
Mais on sent déjà poindre ce désir de prendre le
réel à rebrousse-poil et sous la légèreté,
cette tristesse qui va transformer son cinéma quelques années
plus tard. C’est que Iosseliani s’accommode mal du communisme
et de sa négation de l’individu : « La folie
des révolutions, c’est qu’un groupe de gens relativement
jeunes décide d’installer la vertu et le bonheur sur terre.
Mais, quand on veut rendre les humains justes, bons, libres et généreux,
il naît inexorablement le désir de les éliminer
tous. » Il est toujours du côté des clochards,
des vagabonds, des voleurs et des brigands. Il n’aime pas l’ordre
établi et valorise tous ceux qui s’y opposent. Bien entendu
la critique est moins radicale, moins ouverte, dans ses films géorgiens,
mais malgré le poids des autorités, jamais il n’abandonne
son amour de l’homme au profit de la valorisation du système.
Mais
cette sourde mélancolie, cette critique voilée, sont portées
par un souffle aérien donné par la précision d’écriture
du réalisateur. Ce n’est qu’après plusieurs
visions que l’on se rend compte de la finesse d’une construction
qui donne aux films cette incroyable sensation de liberté et
de légèreté. On peut être de prime abord
dérouté par l’absence d’histoire forte, mais
comme le souligne Gérard Brach (scénariste des Favoris
de la lune) : « Les histoires d’Iosseliani
sont presque des non-histoires, c’est du temps qui passe avec
des péripéties qui sont toutes passionnantes. »
Si d’Avril à Il était une
fois un merle chanteur, en passant par La Chute des
feuilles, le récit repose sur une fable qui accompagne
le spectateur doucement dans l’univers du cinéaste, dès
Pastorale la tendance à se faire croiser de
multiples mini-fictions prédomine. Cette liberté narrative
va se renforcer dans ses films de l’exil, où Iosseliani
passe du coq à l’âne dans ce qui semble être
un joyeux foutoir, fait se télescoper les époques et les
lieux, multiplie les personnages loufoques et hauts en couleur, comme
dans Lundi matin où l’on croise un facteur
tout droit sorti de Jour de fête, un travelo
dame pipi, une Gitane et son crocodile...
Pour tous ceux qui aiment être déroutés, le cinéma
d’Otar Iosseliani est un Eldorado. Il faut se laisser aller, ne
surtout pas y chercher de psychologie, juste éprouver pleinement
le plaisir d’être constamment surpris par des films où
tout est possible, où rien n’est interdit. Et ce coffret
contenant ses premières œuvres est une entrée fantastique
dans un univers si personnel et si riche.
LES FILMS
AVRIL (Aprili, 1961)
Avril est le travail de fin d’études de
Iosseliani au V.G.I.K., la plus prestigieuse école de cinéma
de l’ex-URSS. Auparavant, il signe deux courts métrages,
Aquarelle (1958) et Le Chant de la fleur introuvable
(1959). Dans ce second court métrage, c’est déjà
l’opposition entre le naturel et ce qui est fabriqué par
l’homme qui est en jeu : un montagnard essaye de faire pousser
des fleurs, mais elles ne sont jamais aussi belles que celles, sauvages,
de sa montagne.
Avril s’ouvre sur le réveil d’une
ville au son des instruments de musiciens qui parsèment la ville.
La journée commence en musique, au son des flûtes (on en
voit toute une panoplie, du hautbois aux instruments traditionnels).
Les villageois, vêtus de blanc (ce qui semble être la tenue
des travailleurs), commencent à arpenter les rues. Ils marchent
tous dans la même direction, comme les souris attirées
par le joueur de flûte de Hammelin. Au chat et à la souris,
c’est à cela que jouent nos deux amoureux. Ils se courent
après dans les ruelles du village, insouciants à la marche
des travailleurs. Des personnes habillées de noir font leur apparition.
Ils transportent des meubles, et semblent marcher dans la ville sans
but, simplement pris d’une sorte de frénésie. Alors
que les amoureux essaient de s’embrasser, à chaque fois
ils sont interrompus par ces hommes, ce qui provoque l’exaspération
de la fille et la première dispute du couple. Les porteurs de
meubles se font de plus en plus encombrants et c’est le garçon
qui s’énerve à son tour. La campagne, toute proche,
offre un havre aux amoureux qui viennent s’abriter sous un grand
arbre, entouré de moutons et de la musique des bergers.
Ils quittent leur vieille masure pour un immeuble flambant neuf. Beaucoup
de personnes emménagent en même temps. Une danseuse et
sa mère, un athlète, des musiciens en tous genres... Un
appartement est même empli d’un véritable orchestre.
Iosseliani nous présente tout ce beau monde dans des petites
saynètes à la Tati. Le grand élan moderne communiste
brise clairement les individualités, et en premier lieu les artistes,
car déjà le cloisonnement des nouvelles habitations rompt
avec la liberté qui était la leur dans les ruelles et
à la campagne. Notre couple entre dans l’appartement vide
et à chaque fois qu’ils essaient de s’embrasser,
ils sont interrompus par un symptôme de la modernité :
la lumière d’une ampoule, l’eau qui coule d’un
robinet, les flammes de la gazinière. Mais à part ces
interruptions déjà évocatrices des malheurs à
venir, tout est encore tranquille.
Mais ce calme est brutalement interrompu par un brouhaha : les porteurs
de meubles débarquent ! Ils envahissent l’immeuble et déposent
mille et un meubles qui encombrent les appartements. Dans cette cacophonie,
les musiciens ne s’entendent plus jouer et sont abattus. Avec
les meubles, les portes se ferment et se verrouillent. Seuls le couple
et les musiciens, demeurent dans des appartements vides. Un voisin bossu,
tentateur, grinçant à chacun de ses mouvements comme un
vieux meuble, s’inquiète de cet ascétisme et pousse
les amoureux à s’équiper. Les voisins complotent
et chuchotent, s’inquiétant de la non-conformité
du couple au nouveau dogme moderne en vigueur. Devant leur résistance,
ils viennent en catimini déposer une chaise. L’engrenage
est enclenché et le couple va dès lors occuper son existence
à l’acquisition compulsive.
Au
fur et à mesure qu’ils accumulent les objets, leurs tenues
se teintent de noir. Quand ils sont dans la rue, les villageois qui
demeurent à l’écart de cette activité les
regardent d’un air circonspect. Les cadenas s’accumulent
à la porte. Après les meubles, vient le règne de
l’électricité : aspirateur, frigo, fer, ventilateur...
les élèves dépassent le maître ! Les amoureux
passent leur temps à ranger, nettoyer, dépoussiérer.
Ils se mettent à se disputer pour une assiette cassée,
puis pour des raisons de plus en plus futiles et absconses. Dans ces
moments là, ils grincent comme grinçait le bossu. Ils
ne s’embrassent plus mais se battent. Le bruit de l’électricité
a gagné tout l’immeuble, et les musiciens ne peuvent plus
jouer. Les artistes ne succombent toujours pas à l’appât
de la possession, mais se retrouvent incapables de créer dans
cet univers.
Dans cette fable, ce « conte moderne » comme il
l’appelle, Otar Iosseliani retrouve une certaine magie propre
au cinéma muet. Mais c’est surtout l’influence de
Tati qui se fait ressentir, avec ce même amour du détail
poétique et de l’incongru, ainsi que dans cette volonté
de donner à l’espace sonore une importance prépondérante.
Il n’y a quasiment pas de parole, du moins de parole intelligible
(dans Adieu, plancher des vaches, Iosseliani répétera
ce procédé). Ce sont la chorégraphie des gestes,
les sons, la musique, qui importent et font avancer le récit.
Les bruitages accentués créent une véritable musique
(la « marche des passants ») ou engendrent par leur exagération
des effets burlesques (le grincement du bossu). Ils ont également
valeur métaphorique, comme le premier meuble du couple, qui semble
véritablement respirer. La musique est bien sûr omniprésente.
Le plus souvent elle se base sur de simples notes éparses, ou
sur le murmure de chants géorgiens traditionnels.
La mise en scène brille surtout par l’utilisation d’ellipses
particulièrement pertinentes : la construction de l’immeuble
est à ce titre exemplaire, tout comme la progression des disputes
dans le couple, marquée au sein d’une scène unique
fluide où la succession du temps est simplement posée
par les changements de vêtements. Ces ellipses permettent à
Iosseliani de donner au film des rythmes différents selon les
saynètes, de marquer le fait que le temps ne passe pas de la
même manière lorsqu’on se laisse aller au délire
consumériste.
Iosseliani s’amuse de la soi-disant toute-puissance de la modernité,
exacerbée par le cinéma de l’ère soviétique.
Il réalise un véritable pamphlet contre le matérialisme,
contre ceux qu’il aime à nommer « les bûcherons
». Ceux-ci symbolisent dans l’imaginaire de l’auteur
le plaisir pris à la destruction. Ainsi dans Avril,
il y a une fabrique de meubles et en face une forêt qui n’est
plus que souches d’arbres. Mais au-delà d’une œuvre
critique, c’est aussi et surtout une fable sur la dissolution
de l’amour dans le rythme carnassier des journées qui passent
et se ressemblent. Pour Iosseliani, il faut savoir se protéger
de cette spirale. La fraternité, l’amitié, sont
autant de remparts à opposer à la voracité du temps.
Il faut apprendre à cultiver son bonheur, consacrer son existence
à se donner du plaisir, à en donner aux autres : «
S’asseoir autour d’une table, dire aux gens des choses
agréables, boire et chanter ensemble, c’est ça,
la culture. » Une morale simple, mais qui tranche radicalement
avec le mouvement vers le futur imposé par les autorités
soviétiques et sa volonté de briser les individualités
pour les regrouper en une seule et même masse tournée vers
un objectif commun. Le film fut ainsi logiquement interdit par les autorités
soviétiques.
LA CHUTE DES FEUILLES (Giorgobistve,
1966)
Après Avril, Iosseliani réalise La
Fonte, un documentaire réalisé en 1964 sur son
expérience en usine, salué à sa sortie par Georges
Sadoul. Ce dernier insiste d’ailleurs sur l’accent mis,
non pas sur les machines, mais sur les hommes qui y travaillent. Pas
de glorification des gestes de l’ouvrier, mais un intérêt
constant porté aux petits faits quotidiens. La genèse
en quelque sorte de La Chute des feuilles, son premier
long métrage.
Naum Kleiman, dans l’interview présenté en bonus
du DVD, explique que le titre original fait allusion au mois d’octobre,
le mois du vin. Mais le titre se double clairement d’une référence
historique, mais également cinématographique. Iosseliani
rend ainsi hommage à Dovjenko, l'un de ses maîtres qui
fut d’ailleurs son professeur pendant ses années au V.G.I.K..
Naum Kleiman va plus loin encore, en précisant qu’en Géorgie,
Octobre est le mois de Saint Georges, le saint patron du pays, à
qui on ne peut mentir. Et effectivement, il y a un aspect religieux
dans cette Chute des feuilles, le film s’ouvrant
et se fermant sur la vue d’un monastère : on peut mentir
au peuple, mais pas à Dieu. Car dans ce film, il est question
d’honneur, de dignité, de résistance aux ordres
ridicules et à la hiérarchie corrompue.
Le début du film nous plonge dans la vie d’un petit village
où l’on suit avec précision les étapes de
la fabrication du vin et dans un même mouvement sa consommation..
Scènes sans paroles, sans intrigue, tournées entièrement
vers la description minutieuse et amoureuse de cette société
vinicole à l’écart du temps. Cette attention portée
aux gestes et aux méthodes, tranche avec l’opacité
de la fabrication vinicole qui régnera plus tard. Pour l’heure,
le travail semble serein, on crée et consomme et chante dans
un même élan. Rupture, c’est l’arrivée
des deux amis, Niko et Otar, qui quittent la campagne pour aller travailler
en ville. La douceur et la langueur du vin disparaissent, laissant place
au rythme effréné d’un monde moderne et efficace.
Otar est prêt à prendre à bras le corps cette nouvelle
vie. Il soigne son apparence, sermonne Niko pour ses chaussures mal
cirées, sa tenue débraillée. Très vite les
deux personnages sont typés, et très vite Iosseliani ,
par
la voix de la mère d’Otar, marque sa position : «
Pourquoi mets-tu cette chemise noire... j’ai honte de te voir
sortir comme ça ! ». Et l’on sait depuis Avril
ce que représente le noir dans l’univers du réalisateur...
Le silence de la campagne a cédé le pas aux brouhahas
continus des radios officielles. Le régime est omniprésent
par d'incessantes interventions vantant les réussites extraordinaires
des plans quinquennaux. Cette propagande se brisera lorsque le cinéaste
aura montré avec ironie ce qui se cache derrière ces exploits,
quand la quantité n’est pas un problème à
obtenir tant il est simple d’obtenir 10 litres de vin en diluant
un ballon...
Niko est naïf et pur. Il déclare tout de go à son
employeur qu’il lui arrive de boire, de jouer, qu’il a juste
eu passable à son diplôme vinicole, qu’il ne fait
pas de sport. Otar, lui, s’empresse de déclarer qu’il
n’a aucune de ces tares, et qu’il a eu une mention très
bien ! Dès que Niko prend ses fonctions, les premiers conseils
qui lui sont prodigués par ses supérieures, c’est
qu’il faut savoir s’imposer aux ouvriers. « L’ouvrier,
ben… c’est l’ouvrier. » Le peuple a été
trahi par les élites, les petits chefs dénigrent leur
travail et leurs mœurs. Niko, malgré son statut de diplômé,
va faire des ouvriers ses amis. C’est de là qu’il
vient, hors de question pour lui de renier par carriérisme ceux
parmi lesquels son père travaillait. Il se fond dans cette petite
société qui a transporté avec elle les enseignements
et le mode de vie de la campagne. On y triche avec l’autorité,
on se réserve des espaces de liberté et de détente,
on donne discrètement du vin à de vieux paysans fauchés
et surtout, le soir venu, on s’installe autour de bonnes tablées.
En face, du côté des décideurs, toute l’activité
de l’usine tourne autour du respect du plan. Les quantités
improbables exigées doivent être respectées, vaille
que vaille, il en va de l’honneur des décideurs
de
l’usine. Celle-ci est constamment envahie par des militaires,
des scouts, des touristes en tous genres qui viennent visiter ce parangon
de modernité, sous les commentaires lénifiants d’une
usine qui se gargarise de toujours produire plus que ne le prévoyait
le plan. La fierté est dans le nombre, pas dans la qualité.
L’opposition entre ces deux mondes, ces deux conceptions du travail,
éclate lorsque les ouvriers se sentent trahis quand on leur demande
de mettre une imbuvable piquette en bouteille. C’est un véritable
affront qui leur est fait, un déni de leurs valeurs. Pour Iosseliani,
que peut-il y a avoir de plus grave qu’un mauvais vin ! ! ! La
critique du régime se fait véritablement acerbe à
l’image de cette réplique assénée par un
décideur à un Niko révolté : « Ce
n’est pas un temps où on a des principes. »
Iosseliani prend fait et cause pour Niko qui incarne l’honnêteté,
le refus de la duperie, pour toutes ces personnes qui conservent des
qualités humaines face à la corruption et au carriérisme.
Il n’en faut pas plus pour que le film soit invisible jusqu’en
1968. Et la réalité de rejoindre la fiction, quand le
bureau de censure voit dans le numéro 49, porté par le
tonneau de vin tourné, une attaque envers le régime :
on est alors dans les célébrations du 50ème anniversaire
de la révolution.
Iosseliani a un don certain pour rendre sa mise en scène la plus
discrète possible. Celle-ci se révèle d’une
précision savante, mais jamais le cinéaste ne se gargarise
de ses trouvailles, ne les mets crânement en avant. De même,
c’est avec discrétion et légèreté
qu’il glisse ses splendides idées, comme celle d’un
mur qui se construit pierre par pierre sur le chemin de Niko et qui
à la fin du métrage va lui cacher son aimée qu’il
observait subrepticement chaque matin, vision chargée de promesses.
IL ETAIT UN FOIS UN MERLE CHANTEUR (Iko shashvi
mgalobeli, 1970)
Iosseliani, après une Chute des feuilles plus
ouvertement critique, revient avec cet Il était une fois
un merle chanteur à la forme de la fable. Le titre renvoie
d’ailleurs à la première phrase des contes géorgiens
: « Il était une fois un merle chanteur, et voici ce
qu’il racontait… » Guia est percussionniste dans
un orchestre de Tbilissi. Toujours en retard, il est pris en grippe
par le chef d’orchestre qui veut se débarrasser de cet
irresponsable. C’est que Guia ne fait que flâner et flirter
sans se soucier de grand-chose.
Le sujet du film est assez ambivalent. Il n’est pas toujours aisé
de comprendre comment Iosséliani voit son personnage, et c’est
tout l’intérêt d’un film qui permet à
chacun de se faire sa propre opinion de l’emblématique
personnage qu’est Guia. Il semble gaspiller sa vie, passe son
temps à courir, et ne mène jamais rien à bien :
« Je cours tout le temps, je n’ai pas une minute à
moi. » Il a toujours rendez-vous quelque part, prend mille
engagements, et au final est toujours en retard, jamais on ne peut compter
sur lui. Guia mène une vie qui part dans tous les sens. On sent
qu’il a des aspirations artistiques, mais il ne réussit
qu’à marquer les clefs sur la portée de l’œuvre
qu’il ne composera jamais. Il met en cause le bruit qui l’empêche
de travailler, qui l’oblige à quitter son poste de travail,
ces bruits de la ville qui l’attirent au dehors. Mais en même
temps il confesse que le silence l’étoufferait. Il a des
amis dans toute la ville, court plusieurs amours, mais ne parvient à
vraiment s’occuper de personne. Il fuit ses responsabilités,
ses engagements. Iosseliani
semble
gronder son personnage, le mettre en garde contre cette vie sans dimension,
sans but. Tout au long du film, Guia est à deux doigts de se
faire tuer. Un pot de fleurs tombe à deux pas de sa tête,
une trappe de théâtre manque de l’engloutir, des
gravats de l’ensevelir... la vie s’arrête souvent
brutalement, et il ne reste alors que les regrets de tout ce que l’on
a pu faire, de ce qu’on n’a jamais mené à
bien. A toujours remettre au lendemain on risque au final de ne rien
avoir laissé derrière soi (SPOILER
: la fable va s’avérer cruelle, quand on se rendra compte
à la fin du film que tout ce qu’a laissé Guia c’est
un clou planté dans un mur, où l’un de ses amis
accroche son chapeau, seul signe tangible de son passage sur terre).
Mais l’autre face de la fable est tout aussi importante. Guia
n’a-t-il pas pleinement profité de la vie ? Sa volonté
de ne pas participer à l’activité fourmillante et
créative (tous les figurants travaillent, s’activent) du
monde qui l’entoure est peut-être une manière de
se réapproprier le temps, de le plier à sa vie et non
d’en être l’esclave. Par cette manière de mener
sa barque, en désynchronisation avec la fébrilité
qui l’entoure, Guia impose sa personne et s’oppose à
une certaine futilité, une certaine absurdité du monde
qui l’entoure. C’est ce refus de s’immerger dans un
modèle social axé sur le travail et la production, qui
a certainement poussé les autorités soviétiques
à interdire le film à l’exportation pendant quatre
années (il sera finalement présenté à Cannes
à la Quinzaine des Réalisateurs). Guia ne peut être
endoctriné, le système est une entité qui ne veut
rien dire pour lui, et c’est cette simple affirmation de soi qui
en fait un personnage dangereux pour la dictature communiste. Ce mouvement
propre que Guia oppose à la marche du temps passe également
par l’observation constante du monde qui l’entoure, par
sa curiosité jamais rassasiée. Dès qu’un
appareil grossissant passe à sa portée, Guia se l’approprie
: microscope, télescope, caméra de cinéma, instrument
de géomètre. Il se précipite sur ces objets qui
lui permettent de regarder le monde autrement. Ainsi, Guia voit certainement
plus de choses que le commun des mortels. Il scrute, observe, mais ne
prend pas parti.
Il
était une fois un merle chanteur est porté par
son acteur principal, confondant de naturel, qui embobine le spectateur
aussi facilement que les protagonistes du film. Iosseliani refuse de
travailler avec des acteurs professionnels. Il favorise les vrais paysans,
musiciens ou clochards. Ce qui l’intéresse, c’est
de conserver ce qui est propre à un individu et non d’utiliser
une personne qui a endossé le costume de dizaines et de dizaines
de personnages. Comme toujours, le film est baigné de musique
: répétitions du conservatoire, concert de la troupe de
Guia et toujours les chants géorgiens que Iosseliani aime tant
et qui, d’Avril à Brigands Chapitre
VII (1996), forment un hommage vibrant à la culture
de son pays. En 1968, avec Vieilles Chansons Géorgiennes,
il réalise d’ailleurs un véritable poème
chanté en hommage aux paysans des petits villages de son pays.
Iosseliani favorise constamment les plans séquences. Pour lui,
les individus se révèlent dans tout leur égoïsme
lorsqu’ils sont soumis à un régime politique sévère.
Les individualités sont exacerbées, et le plan séquence
permet au cinéaste de retisser les liens entre les gens. Il évite
les gros plans qui appuient les personnages et préfère
les englober dans un seul et même mouvement. Cette figure deviendra
prépondérante pendant sa période française.
En 1974, René Clair, président du Festival de Cannes,
sort bouleversé de la diffusion d'Il était une
fois un merle chanteur. Iosseliani ne pouvait rêver plus
bel hommage que celui venant d’un réalisateur qu’il
considère comme l'une de ses influences majeures.
PASTORALE
(Pastorali, 1975)
Pastorale prend pour cadre une troupe de musiciens
qui vient répéter durant un été dans le
calme d’un petit village des montagnes géorgiennes. Par
ce motif de l’orchestre, la musique prend dans le film la place
primordiale qu’elle occupe dans le cœur de Iosseliani. Il
a d’ailleurs effectué des études musicales au conservatoire
où il a appris le piano, la composition et la direction d’orchestre.
Le film s’ouvre sur un morceau de clavecin, et jamais la musique
ne quitte le film. Mais celle-ci n’est pas seulement un cadre
narratif, elle imprègne sa matière même, sa construction
: points et contrepoints (la transition brutale d’un bureau aseptisé
à la campagne la plus reculée…), longues plages
élégiaques et crescendo... Le titre renvoie bien entendu
aux pièces de musique champêtres, tout autant qu’à
l’évocation du mode de vie rural.
Pastorale est un film lent, où les actions se
comptent sur les doigts d’une main. Ce qui intéresse avant
tout le réalisateur, c’est l’observation minutieuse
d’un petit village géorgien, son quotidien discret: un
banquet, une dispute autour de la construction d’une maison, un
vol de briques... rien de très dramatique, mais des petits faits
qui remplissent la vie et donnent une impression de vérité
saisissante. Iosseliani s’attarde avec amour sur les gestes des
paysans, comme il s’attarde sur les répétitions
des musiciens. Un même élan porte la description de ces
deux sphères qui cohabitent.
Mais discrétion ne veut pas dire disparition, et le réalisateur
épingle avec rancœur le système des Kolkhozes et
met à bas les consignes arbitraires (il est interdit de faucher
les blés alors que les paysans en ont besoin), ou encore dévoile
les passe-droits des puissants et la servilité des petits chefs
(un gardien du Kolkhoze s’en prend à un simple villageois
pour une peccadille, et autorise un nanti à pêcher à
la dynamite…). Le film est de nouveau interdit par les autorités.
Peut-être pas pour ces petites critiques disséminées
dans le film, mais plutôt par son refus répété
de réaliser des œuvres galvanisantes. Il faut attendre 1982
pour que le film soit montré aux spectateurs soviétiques
et au Festival de Berlin d’où il repart avec le Prix de
la Critique Internationale.

Si le réalisateur évoque avec amour la terre qu’il
aime et ses habitants, il n’en fait pas une peinture idyllique.
Les querelles sont constantes et la mesquinerie est présente
à la campagne comme à la ville, alors même que l’on
s’attend à la vue du sujet à une classique opposition
entre les vraies valeurs de la campagne et la folie de la ville. La
peinture de ses deux mondes ne devient jamais leçon de morale.
Il n’y a d’ailleurs que peu de liens qui se nouent entre
les musiciens et leurs hôtes. Il y a bien plus de réserve
que d’échange. Même une bonne tablée tant
affectionnée par notre cinéaste, ne parvient pas à
unir dans un même élan les convives. Et si une histoire
semble se nouer entre un musicien et une jeune villageoise, elle n’est
qu’esquissée, ne débouche sur aucune idylle ni drame.
C’est que pour Iosseliani, tous ces personnages sont soumis à
un moule social, que ce soit celui de la paysannerie ou de la musique
professionnalisée. Chacun est dans sa sphère, nul ne s’ouvre
aux autres.