La
Condition de l’homme est l’une des plus longues fresques
cinématographique jamais réalisées. Trois parties,
sorties au Japon entre 1959 et 1961, totalisant neuf heures trente de
film et à la clef, le plus grand succès de Masaki Kobayashi.
Un succès jamais démenti, le film étant régulièrement
programmé à la télé japonaise, ainsi qu’au
cinéma, souvent même diffusé dans son intégralité.
Kobayashi est en 1957, année où il débute l’adaptation
du roman, un tout jeune réalisateur. C’est son intransigeance,
son perfectionnisme, sa volonté de fer, qui vont lui permettre
d’imposer ses vues et de mener à bien ce projet démesuré.
Il produit son film de manière indépendante, la Shochiku
refusant de le monter et se contentant d’en assurer la distribution.
Si Kobayashi s’est entièrement dévoué à
ce film, c’est que son sujet possède des résonances
intimes avec sa propre histoire, Le cinéaste a été
mobilisé au début de l’année 1942, envoyé
en Mandchourie jusqu’en 1944, puis aux îles Ryukyu avant d’être
fait prisonnier par les américains et interné dans un camp
de prisonnier d’Okinawa pendant près d’un an. A sa
libération, il réintègre la Shochiku et réalise
son premier film en 1952 après avoir été l’assistant
de Kinoshita. Kido Shiro, le directeur de la firme, permet alors à
plusieurs jeunes assistants réalisateurs de réaliser leurs
premiers films. Cette jeune génération (avec Oshima ou encore
Shinoda) s’affirme au travers d’œuvres politiques contestataires
et radicales, rompant avec un cinéma ronronnant au sentimentalisme
suranné qui est alors la norme dans le paysage cinématographique
nippon. Dès ses premières armes derrière la caméra,
Kobayashi parle de la société japonaise de manière
très critique, stigmatisant notamment sa récente histoire
expansionniste, décrivant des héros qui s’opposent
à l’ordre et à l’autorité au nom de vertus
morales transcendantes. En 1953, il réalise
Une pièce
aux murs épais (
Kabe atsuki heya) d’après
Kobo Abe, un film sur les crimes de guerre qui semble avoir été
interdit par les autorités américains pendant plus de trois
ans (à moins que ce ne soit la Shochiku qui ait préféré
ne pas sortir le film). Kobayashi y soulève la question des tribunaux
militaires, montrant que tandis que les simples soldats sont condamnés
en grand nombre, les véritables responsables échappent aux
jugements.
Le Procès de Tokyo,
Pavane
pour un homme épuisé,
Rivière noire
(Anata kaimasu, 1956) traitent eux aussi directement ou indirectement
du Japon de la guerre et de l’après guerre.
Kobayashi
voit dans le roman fleuve de Junpei Gomikawa (publié entre 1956
et 1958 en six volumes, qui deviennent à l’écran
trois parties elles-mêmes divisées en deux segments) l’occasion
de réaliser une œuvre totale sur le sujet, un pamphlet à
même de porter haut et fort sa voix humaniste et contestataire.
Junpei Gonikawa a été élevé en Mandchourie
et a connu de près les horreurs de l’occupation japonaise.
Farouchement antimilitariste, très critique, son roman La
Condition de l’homme reçoit un accueil retentissant
dans une population démunie qui ressent le besoin d’exorciser
un passé proche et douloureux. Grâce à la Shochiku,
bientôt suivie par d’autres grands studios, le cinéma
japonais abonde alors en œuvres critiques, dénonçant
les crimes de guerre, le totalitarisme, les exactions de l’armée,
la folie d’une politique expansionniste, mais peu sont aussi radicales
que La Condition de l’homme. Si dès le
début des années 50, ces films contestataires et antimilitaristes
fleurissent dans les productions indépendantes et celles des
majors, dans un même temps des œuvres au nationalisme exacerbé
refont leur apparition, réaction d’une partie de la population
japonaise ne supportant plus de voir son pays sous coupe américaine.
Ces films s’accompagnent souvent d’une vision idéalisée
de la période noire de l’impérialisme nippon, remettant
sur le devant de la scène le courage et la vaillance des militaires
japonais. Le film de Kobayashi est aussi une réponse à
cette résurgence nationaliste que le cinéaste exècre.
La
Condition de l’homme s’affiche comme une vaste
fresque historique qui décrit par le menu l’expansionnisme
japonais et les horreurs perpétrées par le gouvernement
impérial lors de l’occupation de la Mandchourie. Le film
se déroule entre 1943 et 1945, mais brosse en fait un portrait
qui dépasse ces trois années de guerre. Le film débute
en Mandchoukouo, un état créé par le japon dans
le sud de la Mandchourie occupé dès 1932. Le Japon entend
tout d’abord, comme on le voit dans le film, prendre le contrôle
des gisements de fer et de charbon de la région. La Mandchoukouo
est également imaginé comme un avant poste pour l’invasion
du nord de la Mandchourie. Près de quatre millions de japonais
viennent s’installer en Mandchoukouo et se sont des milliers de
familles qui bientôt vivent dans la région. Kaji et Michiko
représentent ces populations civiles poussées à
s’installer dans la région afin d’asseoir la domination
japonaise. En 1943, le Japon a plus que jamais besoin de matière
première et la population chinoise est soumise à un véritable
esclavagisme des temps modernes. Les fronts se multiplient, l’armée
américaine avance inexorablement dans le Pacifique, la pression
soviétique se fait sentir sur la frontière chinoise. Au
Japon les bombardements ravagent le pays tandis que la population civile
meure de faim. Tout au long des trois films, les échos de la
deuxième guerre mondiale se font entendre. C’est la capitulation
de l’Allemagne, la prise d’Okinawa, autant d’échecs
militaires qui ne semblent cependant pas arrêter la folie guerrière
dans laquelle s’est engouffré le gouvernement japonais.
Comme Kaji qui s’enfonce toujours plus loin dans l’horreur,
le Japon ne semble pouvoir sortir de cet engrenage autodestructeur.
Kaji, ancien civil, soldat malgré lui, partage le sort de tous
les japonais, en devient le symbole. Civil entraîné dans
une guerre qu’il ne comprend pas, son visage émacié
témoigne de la faim qui tenaille le pays et ses opinions reflètent
celles d’une population en souffrance qui croit de moins en moins
dans le destin divin d’un pays inventé de toute pièce
par les généraux. Soldat, il est le témoin des
exactions de l’armée japonaise et de la folie suicidaire
de jeunes gens embrigadés et guidés par l’esprit
archaïque du bushido. Kaji n’est pas au départ un
dissident, un rebelle. Il ne remet pas en cause son gouvernement, l’engagement
de son pays dans la guerre, mais seulement l’inhumanité
des procédés. Ce sont le spectacle de destructions aveugles,
les souffrances, qui vont aiguiser son regard et le forcer à
remettre en perspective ce qu’on lui a sournoisement inculqué.
Hiroshima le 6 août 45 et l’entrée de l’U.R.S.S.
en Mandchourie le 8 août entraînent la reddition du gouvernement
japonais le 15 septembre. Kaji, comme des milliers de soldats, erre
alors dans la Mandchourie où les milices chinoises se développent
et traquent les soldats en déroute. Il est perdu, comme l’est
la population d’un pays détruit par des idéaux bellicistes.
Il est déboussolé à l’image d’un Japon
forcé de remettre en cause ses fondements et le statut divin
de son empereur. La démesure du projet, sa longueur seule, permettent
d’appréhender le Japon dans sa complexité sociale
et historique et plus largement de démonter l’implacable
mécanisme du fascisme et du militarisme, de l’embrigadement
et de la négation de l’homme.
Le
film va bien au-delà de l’aspect historique et touche à
la noirceur même du genre humain que l’on peut éprouver
à chaque décennie, dans chaque partie du monde. Le but
de Kobayashi, au-delà de laisser exploser sa haine d’un
gouvernement qui a mené son pays au désastre, est d’explorer
ce qu’il y a de plus sombre en l’homme, sa capacité
à s’engouffrer dans l’horreur, à se délecter
de sa puissance tortionnaire. Kobayashi, au travers du regard de Kaji,
va nous mener au bout de l’enfer. Dans la première partie,
Kaji voit ses idéaux humanistes se heurter à l’horreur
concentrationnaire d’un camp de prisonniers chinois. C’est
un idéaliste qui pense un temps pouvoir changer les choses de
l’intérieur mais qui va vite se trouver confronté
à un système qui interdit toute pensée critique.
Un système qui crée ses gardiens en manipulant la peur
ou en exacerbant les sentiments patriotiques. Un système érigé
sur des valeurs traditionnelles tellement ancrées dans les esprits
que rien ne semble pouvoir le freiner. D’où vient le fait
que Kaji ait pu garder intacte sa capacité à ouvrir les
yeux, à conserver son libre arbitre ? On ne le saura pas et c’est
peut-être l’un des défauts du film de nous poser
son héros comme l’un des derniers représentants
d’un humanisme étouffé, une icône surgie de
nulle part. Une critique à tempérer cependant car il n’est
pas non plus décrit comme un héros mais comme un être
parfois faible, parfois soumis, parfois aveuglé qui acceptera
certaines compromissions, sera même parfois amené à
des actes qui contredisent ses idéaux.
Le spectateur découvre avec Kaji l’horreur du système,
mais c’est une scène à la force d’évocation
rare qui va déclencher le processus de révolte et de dégoût
qui ne va plus nous quitter jusqu’à la fin de cette fresque.
Surgissant d’un train, une masse grouillante de prisonniers chinois
miséreux s’épanche sur la terre aride comme le sang
d’une plaie. La puissance de cette image est le point culminant
de la première partie. Jusque là Kaji parvenait, malgré
le rejet farouche de ses idées humanistes par une hiérarchie
qui ne voit dans les ouvriers et les prisonniers chinois que des animaux,
à trouver quelques échos auprès de ses compatriotes.
Mais ce flot ininterrompu de souffrance qui se déverse du train
étouffe par son ampleur une possible contestation. Au milieu
de la corruption, de la barbarie, du plaisir pris à soumettre
les plus faibles, la voix de Kaji se fait de plus en plus faible, inaudible
jusqu’à devenir un faible râle. La spirale est enclenchée,
et plus rien ne peut l’arrêter. Kaji va dès lors
s’enfoncer de plus en plus bas dans l’ignominie, l’absolu
de l’horreur.
Torturé
par la Kempétaï (les services spéciaux de l’armée
japonaise), incorporé de force dans l’armée, Kaji
trouve encore la force dans la deuxième partie de s’opposer
au code du bushido qui nourrit la philosophie de vie des militaires
japonais, clamant autour de lui qu’il ne faut pas mourir inutilement.
Il tente de dénoncer les brimades des jeunes recrues, effrayé
par le fait que des citoyens japonais connaissent un sort similaire
à celui de la population chinoise. Kaji fait encore partie de
l’oppresseur, certes contraint, mais il bascule inexorablement
du côté de l’opprimé. Kaji n’est pas
présenté comme un opposant à la guerre. Seulement,
il ne peut accepter la victoire de son pays au prix du renoncement à
toute valeur humaniste. Pour lui, si son pays gagne dans ses conditions,
c’est qu’il est mort. Alors que les chinois, civils ou militaires,
sont traités de manière de plus en plus inhumaine, Kaji
se rend compte que les japonais ne sont pas à l’abri. Il
devient alors flagrant pour lui que la supériorité raciale
du peuple japonais sur les chinois brandit comme étendard n’est
qu’un leurre, que dans ce système l’humain, quelque
soit son camp, n’est que du bétail. Alors qu’il croit
au début que les brimades, les humiliations, les violences ne
sont le fait que de quelques supérieurs sadiques, Kaji doit bientôt
se rendre à l’évidence qu’elles sont consubstantielles
au fonctionnement même de l’armée. Cet aspect universel
de la capacité de l’homme à se détruire trouve
son aboutissement dans la troisième partie où Kaji est
fait prisonnier par l’armée soviétique. Alors que
dans la première partie ses prises de position le stigmatisaient
comme un communiste aux yeux de ses compatriotes, le voilà soumis
à ceux-là même qui censément incarnent ces
idéaux. Bien sûr, l’horreur est la même et
ne connaît pas de frontière.
Son
parcours dans l’enfer va crescendo, tandis que sa solitude, son
isolement, sont de plus en plus palpables. Dans la dernière partie,
le film quitte l’analyse politique et historique pour n’être
plus qu’un itinéraire mental, le spectateur accompagnant
Kaji dans la folie qui le gagne. Il n’est plus alors question
de société mais juste question d’un homme détruit
par ce qu’il a vécu. C’est alors que la mise en scène
de Kobayashi est la plus belle, plus formellement aboutie et expérimentale,
presque onirique. Le film devient au-delà du constat de l’échec
du parcours de Kaji, l’émanation d’une délivrance
intérieure. Perdu, condamné, il sent au plus profond de
lui qu’il incarne l’espoir dans un monde devenu fou. Sa
lente plongée dans l’horreur n’est pas parvenue à
briser son humanisme et les épreuves n’ont fait que renforcer
son intégrité et ses idéaux. Dans ce monde barbare,
cela veut dire qu’ailleurs d’autres peuvent reprendre le
flambeau. Si mentalement Kaji surmonte l’horreur, c’est
que plus qu’un personnage plongé dans la guerre, il est
l’incarnation d’idéaux, le symbole de la prise de
conscience d’un pays. La Condition de l’homme
est tout autant un parcours au travers de l’histoire d’un
pays que l’itinéraire mental d’un homme qui cherche
désespérément à échapper à
son destin, qui doit trouver au fond de lui les raisons de croire encore
à l’humanité alors qu’il est plongé
dans une horreur indicible. C’est une lutte contre la tentation
de l’homme à se transformer en son propre oppresseur. C’est
un combat contre son emprisonnement par la société, et
de manière plus générale contre un destin posé
comme inéluctable et immuable, thèmes que l’on retrouve
dans un film comme Harakiri
(Seppuku,
1962) autre œuvre qui dénonce l’archaïsme d’un
système japonais basé sur un code de l’honneur inflexible
et liberticide. Kaji est celui qui s’échappe, qui fuit,
qui cherche un chemin qui mènerait à un nouveau monde.
Il est un mouvement qui s’oppose, imperceptible dans la masse
des hommes, à celui généralisé d’une
humanité vouée à la destruction et l’oppression.
Mais aussi faible soit-il, ce geste est celui qui porte l’espoir
et la vie. Kaji ne cesse d’échouer, de retomber à
chaque fois plus bas, mais se faisant l’absolu de son parcours
en ressort grandi et universel. Au début, Kaji se trouve confronté
à ce que l’on pourrait circonscrire au monde du travail.
Le poids de la hiérarchie, les brimades, la peur qui entraînent
la méfiance et la délation, toutes choses certes ici exacerbées
mais qui sont le lot de millions d’individus. Il est ensuite confronté
à l’émanation d’un système politique
fasciste et raciste, où les chinois sont réduits à
l’esclavage. Parqués dans des trains, enfermés dans
des cages, rabaissés à l’état d’animaux
vivant dans la boue et leurs défécations, réduits
à de simples objets sexuels, toute humanité leur est niée.
C’est ensuite l’aliénation par l’armée
qui vient montrer que cette négation de l’homme n’est
pas liée à une politique raciale mais est l’émanation
d’un système dans lequel l’humain, quel qu’il
soit, n’a plus droit de citer. La servitude, la destruction de
l’individu fut-il membre du « peuple élu »,
éclate aux yeux de Kaji. Du système économique
à celui de l’armée, Kobayashi nous montre qu’il
n’est nul besoin qu’une société sombre dans
le fascisme pour détruire l’homme. Harakiri
et Rebellion
(Joi-uchi,
1967) sont d’autres exemples d’un Kobayashi qui dénonce
l’autorité et toute forme d’aliénation.
Cette
vision est tellement radicale que parfois La Condition de l’homme
sombre dans un cynisme total. Quelques êtres seulement nous sont
montrés comme étant du même acabit que Kanji. C’est
bien peu face à la masse déferlante de sadiques, de tortionnaires
qui inonde le film. A tel point que même l’évocation
de la vie des prisonniers nous inspirent parfois plus de dégoût
que d’empathie. Heureusement, aussi dure, âpre et effrayante
soit-elle, La Condition de l’homme est aussi
un film optimiste. Un optimisme incarné par le parcours de Kaji,
dans son rejet de plus en plus total de la mécanique inhumaine
de son pays. Si au début, Kaji « joue le jeu », essaie
d’améliorer les choses de l’intérieur, il
est amené à se rendre compte de l’impossibilité
de concilier son humanisme au fonctionnement des institutions militaires.
L’humanisme ne souffre pas le compromis, et il va dès lors
voir ses idéaux se purifier et devenir les seuls buts de son
existence. Pour incarner à l’écran l’évolution
de cet homme, il fallait un interprète hors pair. C’est
acteur c’est l’acteur de prédilection de Kobayashi,
Tatsuya Nakadai. La richesse de son jeu, l’intensité qui
se dégage de chacune de ses apparitions semble à elle
seule porter le film. Bien sûr, la réussite de ce monument
ne tient pas à la seule prestation de Nakadai et c’est
la qualité de chacun des participants qui font de La
Condition de l’homme une œuvre unique. La partition
de Chuji Kinosita est des plus classiques et c’est dans l’utilisation
de la bande son que l’on trouve des expérimentations parfois
assez poussées, à l’image de gémissements
humains qui accompagnent la vision de monuments aux morts et forment
le chœur d’un requiem. Ce travail sur le son est cependant
en retrait par rapport à ce qui fait la force profonde du film,
à savoir la mise en scène de Kobayashi.
On
est habitué à l’artificialité du cinéma
de Kobayashi, son formalisme, l’utilisation des décors
de studios et des fonds peints. La Condition de l'homme
frappe d’abord par son réalisme, un souci documentaire
qui n’interdit cependant pas les fulgurances esthétiques.
Kobayashi utilise quelques effets stylistiques qui marqueront le cinéma
japonais des années 60 (travellings subjectifs, arrêts
sur images, cadrages obliques), des effets parfaitement intégrés
à une forme plus classique. Ceux-ci sont surtout sensibles dans
la dernière partie, accompagnant la folle dérive de Kaji.
Hallucinations, flash-back qui déconstruisent le récit,
audaces formelles s’adossent alors à l’approche documentaire
du cinéaste. La Condition de l’homme est
un film extrêmement réaliste, ce qui permet de nous immerger
complètement dans son aspect historique, tout en étant
une œuvre tout en poésie lyrique. Cette poésie est
l’émanation de Kaji, de sa vision du monde, de ses idéaux
et de leur confrontation violente au monde. L’œil de Kobayashi,
qui portera Harakiri
ou Kwaidan
vers des sommets visuels époustouflants, nous offre des cadrages
d’une beauté et d’une intelligence de composition
rares. Travaillant sur les diagonales, découpant son image en
autant de fragments qui déchirent Kaji et le monde qui l’entoure,
Kobayashi cherche au sein du plan, plus que dans le montage ou la construction
narrative, à représenter l’itinéraire moral
de son héros.
Yoshio
Miyajima signe une photographie splendide, utilisant parfaitement les
capacités offertes par le scope. Les paysages sont filmés
de manière incomparable. Les steppes, les étendues neigeuses,
le désert, la boue, la pluie, les ciels… il se dégage
une force peu commune de cette terre sur laquelle les hommes s’agrippent
et rampent. Un rapport très fort au monde s’instaure et
tandis que Kobayashi s’intéresse aux transformations physiques
de son héros, il les met en rapport avec celles de la matière
terre : tour à tour sèche, boueuse ou se couvrant de neige,
elle épouse le parcours de Kaji, allant de la crasse à
la pureté. Kobayashi excelle, plus que dans un récit qui
peu parfois se révéler assez manichéen, à
nous restituer des gestes et des visages d’un côté,
des paysages de l’autre, les rapports qui lient l’homme
au monde. Kobayashi poursuivra dans cette voie dans ses réalisations
suivantes, délaissant la profusion au profit de l’épure
et de la stylisation.
La Condition de l’homme c’est près
de dix heures de cinéma d’une rare intensité, un
film qui vous prend dès les premières minutes pour ne
plus vous lâcher. Une oeuvre lyrique, idéaliste, un poème
humaniste, un violent cri de révolte, une longue et belle réflexion
sur l’homme, La Condition de l’homme est
un film indispensable, même si on peut lui préférer
des films plus formellement et thématiquement aboutis comme Harakiri
et Rébellion.
Mais si le film peut nous sembler parfois trop pesant, trop vaste, trop
manichéen ou tout simplement trop lourd à porter, force
est de constater que tout esprit critique s’efface devant la puissance
d’évocation rare qui se dégage de ce monument de
cinéma.