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Critique de film
Le film

Zatoichi 3 : Masseur Ichi Enters Again

(Shin Zatôichi monogatari)

Partenariat

L'histoire

Ichi rencontre Tame, un ami d’enfance, musicien qui parcourt les villages en compagnie de sa femme et de son fils. Alors qu’ils égrainent leurs souvenirs autour d’une bouteille de saké, l’auberge où ils ont fait halte est attaquée par une bande de hors-la-loi. Lors de l’altercation, Tame parvient à remarquer un tatouage ornant la main d’un des brigands. Ichi, après une enquête rapide, retrouve les voyous et fait la rencontre de leur boss, qui s’excuse et rembourse l’argent volé. Les deux amis reprennent leurs routes respectives. Ichi est bientôt pris à partie par le frère du boss Kanbei, tué par Ichi au cours de l’épisode précédent, qui réclame vengeance. Le combat entre les deux hommes est stoppé par Yajuro Banno qui se révèle être l’ancien maître d’armes d’Ichi.

Analyse et critique

Masseur Ichi Enters Again est le premier épisode en couleur de la saga. Outre une rupture esthétique, le récit change également par un arrêt temporaire du vagabondage d’Ichi qui fait halte dans son village natal après avoir écumé les petite routes du Japon. Le frère de Kanbei fait office de lien romanesque avec les épisodes précédents, ombre du personnage machiavélique qui pourchassait Ichi dans The Tale of Zatoichi Continues. La continuité des trois épisodes est donnée par la présence de Minoru Inuzuka au scénario, auteur qui signera en tout sept des films de la série.

Tanaka Tokuzo, réalisateur des séries Asakichi et Heitai Yakuza avec Shintaro Katsu (ils tourneront une vingtaine de films ensemble), futur metteur en scène de Zatoichi The Fugitive (épisode 4) et Zatoichi’s Vengeance (épisode 13) fait le pont entre les deux tendances initiées par Misumi et Mori, alliant et la tragédie et l’action. Cette fusion est incarnée dans le film par le personnage de Yajuro, le maître d’Ichi. L’apprentissage du sabre, son talent inné pour le maniement des lames, est l’origine des maux qui vont accabler Ichi durant sa vie de vagabond. Ichi se trouve dans le film confronté à la genèse de cet art meurtrier, don et malédiction. En revenant après quatre années d’absence dans son village natal, Ichi se rend chez son maître, chez sa grand-mère adoptive et sur la tombe de ses parents. Un retour aux sources qui lève le voile sur le passé de notre héros, mais qui a surtout pour fonction de le confronter à ses propres démons. Les combats sont à la fois sa seule protection contre le monde et sa fatalité, une malédiction qui rattrape Ichi encore et toujours. Ichi se met à pleurer sur la mort d’un homme qu’il vient de tuer, puis un sourire éclaire son visage assombri alors qu’il aperçoit une bande de garnements s’amusant au bord de la route. Ichi recherche toujours l’innocence de l’enfance, échappatoire au monde des ténèbres qu’il arpente. Ichi est terrassé par les remords d’avoir rejoint le monde des yakuzas, même s’il est évident que c’est le seul monde dans lequel il peut évoluer sans être confiné à la catégorie sociale à laquelle le condamne son handicap. Vivre à la marge est la seule voie possible pour un être qui refuse d’être perçu comme un masseur aveugle, qui refuse d’être aliéné par sa cécité. Et ses talents de sabreur sont son entrée dans ce monde, ce qui lui permet d’être perçu autrement que comme un handicapé sans valeur. Il y a certainement de l’orgueil dans cette conduite, mais c’est surtout la volonté d’être libre qui porte Ichi. Mais ce don de combattant n’est pas sans effet sur le bien-être de notre héros. Son art du sabre est sa porte de sortie, mais également sa perte morale : « j’ai fait des choses que je n’aurais pas du faire ». Par ses doutes, ses affres, le personnage d’Ichi s’étoffe considérablement, s’épaissit psychologiquement. Masseur Ichi Enters Again est la conclusion d’une trilogie de la présentation. Si dans les deux précédents épisodes on entrevoyait le passé du personnage, ses hontes et ses faiblesses, ici ces dernières explosent à l’écran. Ichi va s’écrouler devant Yayoi, la sœur de Yajuro, amoureuse de lui. Il se maudit, se décrit comme un tueur, un joueur, un client de bordel. Il s’est mis au banc de la société et considère qu’il ne peut plus revenir dans le même monde que Yayoi.

Le film s’intéresse ainsi à la place de l’aveugle, paria de la société japonaise. Le refus de Yajuro de donner la main de sa sœur à Ichi, ne fait que renforcer l’exclusion d’Ichi du monde tout en appuyant l’hypocrisie de ce monde des « honnêtes hommes ». Ce Sensei en tant que samouraï ne peut pas voir sa sœur avec un paria, un aveugle, un joueur. Alors qu’il est lui-même à l’origine de fourberies sans nom, complice de tueurs et de kidnappings. Le samouraï, élite sociale voulue par le shogunat des Tokugawa, se révèle être la quintessence de la duperie et du mal, alors qu’un yakusa sait faire preuve d’humanité et de pardon, comme le montrent les personnages d’Ichi et du frère de Kenbei. Ce dernier veut combattre Ichi non pour venger véritablement son frère, dont il connaît les actes honteux, mais parce qu’il est inadmissible qu’un aveugle, un homme en bas de l’échelle sociale, ait pu tuer un voyant, qui plus est chef yakuza. Mais lui saura entendre raison. Ichi vient d’accepter à la demande de Yayoi de devenir un nouvel homme, de quitter les Yakusas, de devenir honnête et de renaître. Cette notion de renaissance deviendra l’un des leitmotivs d’Ichi dans ses futurs épisodes, dès qu’il entend remettre dans le droit chemin des êtres égarés. Alors qu’Ichi se voit prendre une nouvelle route, le frère de Kenbei vient le provoquer en duel. Toujours la même fatalité qui rattrape Ichi, impossible espoir de voir un jour sa route changer de direction. Nous assistons alors à la magnifique attente d’un combat qui n’a pas lieu et qui se résout par la parole, l’échange et un jet de dé ! Le film, suite aux promesses de Yayoi et du frère de Kenbei, se fait optimiste, véritable respiration, promesse d’un espoir et d’un renouveau envisageable. Mais par sa seule mise en scène, Tanaka nous fait comprendre que cet espoir ne peut qu’être déçu. Ichi et Yayoi sont constamment séparés à l’image, ils ne parviennent pas à se rapprocher dans le cadre. Quand ils sont ensemble dans un même plan, la distance entre eux deux est extrême, le réalisateur mettant autant d’espace vide que possible, repoussant les visages à la frontière du cadre. Il y a une frontière impossible à traverser pour Ichi, et ces rêves d’une vie normale ne sont que des songes qu’il devra accepter d’abandonner.

Au rayon action, Tanaka filme les combats avec une caméra très peu mobile, captant de manière frontale des enchaînements et des chorégraphies magnifiques, fluides et savantes. Le réalisateur semble s’effacer devant la beauté de ces rituels martiaux, se contentant de s’approcher au plus prêt des corps en mouvement. Avec ce troisième épisode, Tanaka fait faire un grand pas en avant à ces scènes, et la saga va dès lors s’évertuer à dépasser ce modèle. Tanaka signé également de très belles scènes sylvestres, calmes et mélancoliques à l’image du film. Ce troisième Zatoichi est un long chant funèbre, que la partition d’Akira Ifukube, belle est discrète, achève de rendre élégiaque. Un épisode grandiose, sombre et passionnant, dont les dernières paroles feront écho tout au long de la saga. Alors qu’il quitte Yayoi, poursuivant sa route d’errance et de mort, Ichi déclare, acceptant sa destinée de tueur : « Je suis ce genre d’homme ».

Introduction et sommaire des épisodes

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 16 octobre 2005