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Critique de film
Le film

Waterloo

Partenariat

L'histoire

De l’abdication de Napoléon Bonaparte, en avril 1814, à la bataille de Waterloo : les Cent-Jours vu à travers l'opposition de Bonaparte et du Duc de Wellington, commandant en chef des forces alliées contre l'Empereur.

Analyse et critique

« […] Le Français est sûr de lui parce qu'il croit exercer, tant par son esprit que son physique, une séduction irrésistible sur les hommes comme sur les femmes. L'Anglais est sûr de lui parce qu'il est le citoyen de l’État le mieux organisé du monde, parce qu'en tant qu'Anglais, il sait toujours ce qu'il doit faire, et qu'il a conscience que tout ce qu'il fait en tant qu'Anglais est indiscutablement bien fait. [...] » Cet extrait de Guerre et Paix de Léon Tolstoï, le plus grand roman du monde, résume le ressort principal de Waterloo : le duel à distance entre deux esprits : l'un romantique et tumultueux, celui de Napoléon, et l'autre pragmatique et impassible, celui du duc de Wellington. L'acteur et réalisateur soviétique Sergueï Bondartchouk (orthographié au générique « Bondarchuk »), mesure en Panavision la démesure d'une partie d'échecs sur la scène de la grande histoire.


Bondartchouk a le sens du gigantisme, il a consacré sept ans à une adaptation grandiose, en 70 mm, de plus de sept heures, de Guerre et Paix, sortie en URSS en1966. D'emblée le film est considéré comme une somme visuelle, une adaptation fidèle en esprit à son modèle. C'est l'un des films les plus chers de l'histoire. Une réussite totale, et un Oscar du meilleur film étranger qui suscite l’attention de Dino De Laurentiis, le producteur italien, mêlée lui aussi à une adaptation de Guerre et Paix, celle de King Vidor, sortie en 1956. Le producteur transalpin ambitionne de réaliser une oeuvre aussi démente sur l'épisode des Cent-Jours. Il décide de s'associer, à l'occasion de « la détente » entre l'Est et l'Ouest, avec une compagnie de production russe : Mosfilm. (1) La production se donne les moyens d'égaler Guerre et Paix. Le film bénéficie du concours de 16 000 soldats de l'Armée rouge. Pour les décors des scènes de batailles, tournées principalement en Ukraine, les Russes n'hésitent pas à transplanter 5 000 arbres et à araser des collines. Les intérieurs fastueux sont tournés à Rome, d'autres extérieurs, encore, en Italie, notamment la séquence d'acclamation à Grenoble. Le spectateur français doit donc faire l'effort pour accepter un décor légèrement décalé, et surtout un casting international, rassemblant des acteurs britanniques, américains, italiens et soviétiques, s'exprimant tous en langue anglaise. Le tournage s’étale sur plus de 28 semaines, le budget s'élève à plus de 38 millions de dollars, une somme considérable pour en film tourné en Union Soviétique. Le résultat final a au moins le mérite de mettre en valeur ses moyens colossaux. Les scènes de batailles sont réalisées en simultané par cinq caméras ; certains plans sont tournés depuis un hélicoptère ou une tour d'une trentaine de mètres. Mais l'essentiel de Waterloo ne se résume pas, heureusement, à sa mise en oeuvre. Le film, malgré ses défauts, est aussi une réussite sur le plan artistique, il est l'une des plus puissantes évocations guerrières jamais vues au cinéma.

« Je suis la France, et la France c'est moi. »

La construction du film est abrupte, fragmentée - elle est due au scénariste irlandais H.A.L. Craig -, elle a cependant le mérite d'être totalement orientée, crescendo, vers un seul but : faire une apothéose de la bataille-titre. Le film s'ouvre sur un plan de bottes frappant un sol de marbre : une image minimaliste, la guerre vue d'abord par le bout de la lorgnette. Acculé par ses maréchaux au Château de Fontainebleau, l'empereur Bonaparte signe son acte d’abdication le 6 avril 1814. Dans la cour du Cheval Blanc il fait ensuite ses adieux à la Garde impériale : il embrasse avec émotion l’étendard. C'est le départ pour l'île d'Elbe, une principauté italienne sur la même latitude que la Corse. Le générique débute à la 11e minute. L'histoire, ou plutôt, « la légende », est découpée en grands tableaux elliptiques. Louis XVIII, qui a succédé à Napoléon à la tête de la nation, apprend, dés la séquence suivante, le retour le 15 mars 1815 de celui que les Britanniques ont surnommé « L'ennemi du genre humain ».

Napoléon est incarné par Rod Steiger. On peut le regretter. L'acteur, peu subtil, fait les gros yeux et déborde de fureur. Il est heureusement sauvé par sa sincérité. Steiger est peu à même, à mon sens, d'incarner la nature souveraine de Napoléon, capable de réconcilier les contraires. Le film prend de grandes libertés avec l'histoire ; Napoléon rencontre les troupes du maréchal Ney, qui a promis de le mettre dans une cage de fer, sur la route de Grenoble. Il retourne les soldats à sa cause par son seul charisme. La caméra filme sa main, en gros plan, se déployer et se replier dans le dos, en un long mouvement ample et majestueux. La main symbolise le pouvoir souverain de l'esprit sur l'action, l'autorité. Napoléon est ici un médiateur entre les hommes et les dieux. Le 6 mars, escorté par les troupes envoyées contre lui, l'empereur est acclamé à Grenoble - la Provence, fidèle au roi, ne lui a pas réservé un très bon accueil. Louis XVIII fuit Paris peureusement et sans honneur. Orson Welles, monolithique, campe en deux courtes scènes un roi fainéant et adipeux. La partition de Nino Rota donne dans le grave (il est conseillé par Wilfried Josephs, le compositeur britannique, pour les airs militaires). Bondartchouk, cinéaste expressif, recherche le maximum de sensations : effets de grand angle et de téléobjectifs, de très gros plans, des travelling et des zooms. Mais reste encore sur la réserve.

La Raison et Le Fracas

Les armées britanniques du flegmatique duc de Wellington (excellent Christopher Plummer, dont la longue et mince silhouette s'oppose à la carrure de Rod Steiger) sont en garnison en Belgique. Ici est greffée artificiellement une romance anecdotique entre un jeune officier et une jeune duchesse. Comme est greffé, après le départ des troupes, un épisode « humoristique », un peu lourd, au sujet d'un soldat qui cache un porcelet. Volonté sans doute de brasser toute la gamme des émotions de la part des auteurs. Ces scènes n'ont pas d'autre intérêt que de créer l'attente du spectateur impatient de voir les ennemis en découdre. Chacun connaît la fin, mais le film a l'intelligence de créer du suspense autour des stratégies utilisées par chacun. Comment Napoléon va-t-il échouer ? Tel est le ressort du suspense.

Napoléon inflige au nord une retraite au maréchal Blücher parti rejoindre l'armée britannique. Il envoie le maréchal Grouchy à sa poursuite. Une séquence voit alterner des plans de Bonaparte et Wellington, leurs pensées se succédant en off. La partie d'échecs a maintenant commencé. Bondartchouk filme depuis une fenêtre une aube rose, celle du dimanche 18 juin 1815. Napoléon veut en découdre dès 9h, mais la boue rend le terrain impraticable, les maréchaux lui demande quatre heures pour évoluer sur un terrain plus sec. Ce genre de détail rend le suivi des événements passionnant. Les Britanniques se postent sur les collines, qui sont pour le cinéaste le moyen de composer des plans d'armées dans la verticalité, même si à cause de Victor Hugo, le lieu de la bataille est connu pour n'être qu'une morne plaine. L'iconographie napoléonienne a été étudiée dans le détail, Bondartchouk retrouve la grandeur, la fougue, la lumière incandescente des grands peintres du Premier empire. La reconstruction des décors et des costumes est rigoureuse. Le spectateur le plus pointilleux doit reconnaître un grand souci d’authenticité.

Désormais les deux ennemis sont en vis-à-vis, une longue-vue à la main. Au lieu-dit Hougoumont à 11h35 sonne le premier coup de canon. Nous sommes à la 77e minute du film et durant presque cinquante minutes une bataille grandiose va nous subjuguer : charges de cavaleries, combats au sol, tirs de canons. La fumée dessine une fresque guerrière aux accents lyriques. Bonaparte admire Wellington, qui admire Bonaparte. Pour le Français, les qualités de l'Anglais sont la prudence et le courage ; pour l'Anglais, le Français provoque une irrésistible attirance. Soudain la cavalerie déferle dans la plaine au ralenti, imitant le fameux Scotland Forever ! (1881) de la peintre britannique Elizabeth Thompson - l'une des principales inspirations pour cette bataille. Un effet baroque qui interroge le destin des hommes et le rôle de la providence dans ce carnage, cette furie et ce fracas. Le réalisateur démultiplie ses effets. Un travelling arrière réalisé depuis un hélicoptère montre les défenses en carré britanniques cernées par la cavalerie française" , un plan à couper le souffle, le dynamisme géométrique est sidérant. De même qu'un fameux long travelling surplombant du ciel le champ de bataille. Du plus lointain le cinéaste va aussi au plus proche : des plans voient souffler l'haleine des chevaux. La raison froide de la stratégie a pour pendant la lutte sans répit des armées.Un jeune cavalier jeté à terre s'interroge au milieu du charnier : « Pourquoi ? »

La chute de l'Aigle

Le spectateur attentif peut remarquer quelques rares défauts de facture : d’inévitables ombres portées de caméras, et des cavaliers aux premiers plans dont le mouvement trahit qu'ils sont sur des chariots. La bataille, elle, tient en haleine. Napoléon finit par prendre l'ascendant et croit un instant gagner la bataille, quand soudainement l'avant-garde prussienne « passant par-là » apparaît derrière une colline. Bientôt les Prussiens renforcent le contingent britannique. L'armée française est acculée. Le dernier carré vers 22h est sommé de se rendre, un certain Cambronne s’exclame : « La Garde meurt mais ne se rend pas ! » et lâche un fameux: « Merde ! » C'est ensuite un long silence sur le charnier. Les historiens réviseront le déroulement et le détail des événements racontés dans ce film, mais j'en suis certain seront également transportés par cette vision démentielle du crépuscule d'une idole.

(1) Le site Wikipedia donne un certain nombres d'informations de production tirés d'un guide illustré de 28 pages publié à l'occasion de la sortie du film.

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La fiche IMDb du film
Par Franck Viale - le 2 mars 2018