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Critique de film
Le film

Une blonde émoustillante

(Postriziny)

L'histoire

Il s'en passe des choses, durant cet été en Bohème au début des années 20, pour que Maryska (Magda Vásáryová) finisse par couper au grand dam de son coiffeur, et des autres hommes du village où son mari Francin (Jirí Schmitzer) travaille dans une brasserie, l'abondante toison qui fait sa légende.

Analyse et critique

Pour ceux d'entre eux restés au pays, on peut constater un certain essoufflement de la part des cinéastes de la Nouvelle Vague tchèque à partir du mitan des années 1970 (l’œuvre de VÄ›ra Chytilová, où Jirí Menzel joue, ferait exception). Menzel, sous une bonne forme apparente, a également subi ce sort. Passées ses premières réussites, ses films témoigneront d’un repli dans la pastorale ou, comme ici, la chronique nostalgique. Une Blonde Emoustillante adapte une fois de plus (ou de trop) Bohumil Hrabal (La Chevelure sacrifiée), qui a placé cette histoire campagnarde dans les années 20 de son enfance, dans la petite ville de Bohème Centrale (Nymburk) où il a grandi, peu après l’indépendance tchécoslovaque. L’émancipation de ce double pays de l’Empire austro-hongrois est évoquée dans le film. Elle participe du climat d’euphorie et d’insouciance qui y préside. L'écrivain et le metteur en scène qui l'adaptent lorgent, à hauteur d'adulte et non d'enfant, vers un vert paradis perdu.

Le film suit le quotidien estival d’un couple, Maryska et Francin, follement amoureux, liés à une brasserie qui fournit les auberges de la région en bière blonde. Si Francin se montre intraitable au travail avec les clients aubergistes qu’il somme de servir sa boisson selon les meilleurs standards, il révèle sa nature douce dans l’intimité avec son épouse. L’équilibre de leur foyer est momentanément rompu quand son frère Pepin (Jaromír Hanzlík ), revenu du front, et terriblement bruyant (un résultat des combats, mais aussi un défaut culturel), vient s’installer dans leur appartement. Cet épisode culminera, au propre et au figuré, par l’escalade par Maryska et son beau-frère d’une cheminée haute pour contempler la région… avant la descente conséquente, avec pompiers et tout le toutim, qui vaudra à celle-ci un alitement. Quant au double-sens de la blondeur, il trouve son autre instanciation dans une chevelure qui fait l’admiration du village et qu’elle finira par réduire – ce qui lui vaudra moult fessées en public de son mari qu’elle enquillera tout sourire (les politiques sexuelles sont ici assez néandertaliennes). Rien ne prête trop à conséquence dans ce film hédoniste et joyeux qui peine toutefois à ancrer cette humeur enjouée dans autre chose qu’une imagerie d’Épinal, pas si innocemment parsemée de gadgets.

Dès la police du générique, la mèche est vendue : c’est un film Jugendstil. Cette patine Art Nouveau se retrouvera tout au long du récit, car s’il y a une qualité indéniable à tout cela elle est esthétique. Le film est, avec Un été capricieux (autre Menzel mineur, d’ailleurs), le plus beau sur le plan pictural du cinéaste. Cette splendeur de presque tous les instants côtoie une vulgarité très tchèque, une grossièreté assumée (telle la bite d’un cheval qui pisse à l’avant-plan) caractéristique de Hrabal. Elle en constitue en fait l’autre pendant. Au moment de l’égorgement d’un cochon (avant que le film ne fasse montre pour quelques minutes d'une obsession pour la bidoche qui finit par ne plus être du tout appétissante), la caméra panote vers un tilleul, qu’elle cadre tandis que les cris de l’animal résonnent hors-champ. Une beauté entre Belle Époque et Années Folles (la nouvelle coupe de Maryska) révèle ici une imbrication inextricable avec sa violence, comme les charmes de cette villageoise épicurienne heureuse de l’attention qu’elle suscite sont vite matière à grivoiserie, une rudesse que le film montre sans vraiment la prendre en considération. Maryska redescendue de son extase, elle est mise au lit et en chaises roulantes. Seulement, elle n’est pas vraiment malade, elle fait semblant et les autres lui donnent le change. Cette difficulté du cinéaste à prendre celles potentiellement réelles de ses personnages au sérieux empêche le film de déborder du cadre charmant auquel il se restreint lui-même.

Malgré tout, ce charme opère indéniablement. Il ne fait pas de miracles et ce qu’il sert à défendre peut parfois prêter à discussion, mais ces limites admises, il n’y a plus grand-chose à y bouder : sûrement pas la lumière chaude, une direction artistique merveilleuse (qui fait un usage plus heureux d’un patelin tchèque à l’architecture ravissante que dans Mon cher petit village celui de son cadre autrement plus ingrat), des scènes de couples d’une tendresse et d’une sensualité typiques du cinéaste, la beauté naturelle (et peu cosmétique, témoin la peau de son visage) de Magda Vásáryová… Si Menzel a perdu une certaine force de frappe en préférant le bucolique et le passéisme à la reconstitution de périodes sombres (le graveleux reste mais la satire s’estompe), il a le mérite, dans cet égarement qui ne prête pas non plus trop à conséquence, de ne pas prendre tout cela vraiment au sérieux et de surtout œuvrer à peaufiner ses paysages d’art naïf pour assiettes avec tout le soin possible. Pour prendre la tâche plus au sérieux, il lui aurait fallu les sujets durs qu’il avait délaissés. Mais de là-bas à ici, sa délicatesse persiste. C'est quand elle peut (au détour de quelques étreintes) donner sa pleine mesure que Menzel rappelle ce dont il est capable au sommet de son art.

DANS LES SALLES

Une blonde émoustillante

de Jirí Menzel  (tchécoslovaquie, 1981)

DISTRIBUTEUR : MALAVIDA FILMS 
SORTIE LE
23 FEVRIER 2022

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 2 mars 2022