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Critique de film
Le film

Une affaire de coeur : La tragédie d'une employée des P.T.T.

(Ljubavni slucaj ili tragedija sluzbenice P.T.T.)

L'histoire

Pourquoi une employée de la Poste serbe est-elle retrouvée au fond d'un puit ? (Ne lisez pas cette critique si vous ne voulez pas des éléments de réponse.)

Analyse et critique

Une affaire de cœur s’ouvre par trois cartons demandant ce qu’il adviendra des institutions existantes avec l’avènement de l’homme nouveau. Le film commence ensuite en indiquant pourtant un des domaines où il est le plus malaisé d’innover : la sexualité humaine. Dušan Makavejev s’est fait un nom en Occident grâce au regard caustique et sceptique qu’il portait sur les régimes socialistes de l’Est (sa réputation flétrira quand il appliquera la même acidité aux régimes capitalistes de l’Ouest). La Yougoslavie, que Makavejev décrivait comme 100% marxiste (50 % Karl, 50 % Groucho), était un régime plus libre que la Russie soviétique… peut-être pas assez pour un libertaire rabelaisien que sa posture radicalement anti-idéologique rendait parfois idéologue, qui cherchait moins à apporter des réponses sur ce qu’est la bonne vie qu’à faire part d’interrogations qui lui paraissaient insolubles. C’est un homme qui n’était bien nulle part et la profondeur du malaise qu’il explore et circonscrit a (par chance pour lui à ses débuts) échappé à la critique quand il pouvait être simplement perçu comme un brave dissident comme on les aime quand ils ne sont pas de chez nous. Avec ce second long-métrage, il impose la forme de montage (inspirée de Godard, des nouveaux cinémas des années 1960, plus lointainement d’Eisenstein et de Dziga Vertov, dont il cite Enthousiasme pour en offrir un contrepoint(1)), mêlant didactisme documentaire parfois quasi-, parfois pseudo- scientifique, à l’artificialité assumée, et fiction où le réel s’immisce volontiers. Le film annonce la double-méthode de son chef-d’œuvre, W.R. : ou les mystères de l’organisme, dont l’héritage était récemment écrasant dans Bad Luck Banging or Loony Porn de Radu Jude. Si Jude ne s’y est pas trompé en matière de cul au mieux savant, au pire sachant, l’humeur en roue libre de la fin des années 1960 et du début des années 1970 serait un point de comparaison valide pour l’ère hystérisée qui s’est ouverte.

En 1967, nous n’y sommes pas encore tout à fait, et si une belle jeune femme joue avec de la nourriture, ou qu’un raccord grivois passe de ses fesses à deux œufs, ce n’est pas non plus la bacchanale actionniste éprouvante de Sweet Movie. Mais peut-être il y a-t-il là quelque chose de plus proche encore, en fait, de nous que la décompensation malaisante à venir : la morosité devant la stagnation d’un niveau de vie. Le film se présente comme une étude de cas à partir d’un fait-divers. Izabela (Eva Ras), splendide téléphoniste, pas vraiment prude (deux mois sans amant, c’est beaucoup pour une Hongroise, explique-t-elle à son nouvel amoureux turc) est retrouvée au fond d’un puit. Nous apprendrons que le coupable est son petit ami, Ahmed (Slobodan Aligrudic), un inspecteur sanitaire installé à Belgrade après l’armée. Il vit chichement, en sous-location dans une mansarde, sa loyauté au Parti n’est plus à prouver, il met un point d’honneur à ne pas boire. Izabela paraît apprécier cela chez lui : qu’il ne soit ni riche, ni ambitieux, plus sérieux qu'elle. Un seul hic : environ une fois par an, une crise de nerfs le prend, le lançant dans des jours et des nuits de cuite hallucinée. Lors de la première qu’il vit en couple avec Izabela (déjà usée par ses absences professionnelles fréquentes, la manière dont il transforme peu à peu en boniche), il tente de se jeter dans un puit. Elle l’en empêche, mais s’y retrouve jetée à sa place (le caractère volontaire ou non de l’homicide ne paraît même pas clair au coupable). La mort d’Izabela permet à Makavejev de traiter un thème central et dérangeant de son œuvre : le caractère puissant de la vie sexuelle, qui peut autant s’avérer libérateur que destructeur, l’imbrication d’une pulsion de vie et de mort où la folie guette.

Car il y a bien un grain de folie, une tendance schizoïde, dans un film qui mêle histoire de la dératisation et de l’art obscène, citations de propagande soviétique et d’images de moments peu réjouissants de son histoire mouvementée, qui juxtapose l’érotisation des corps et leur dépeçage clinique. Comme une dialectique sous excitants qui ne saurait plus où donner de la tête et où l’ambition explicative se perd dans un tournis absurde. Si Makavejev convoque les maîtres soviétiques des années 20, la filiation est formelle et non plus militante : il n’y a pas d’enthousiasme collectif dans la vie d’Izabela et d’Ahmed qui se replient, à un prix finalement délétère, dans l’intimité des corps et de leurs sensations. Les explications d’un « sexologue » et d’un « criminologue » deviennent quant à elles sujettes à caution, elles sont pour le cinéaste un spectacle de plus (on peut y voir un refus de la pédanterie ou, de manière plus déplaisante, l’expression d’une tendance assez anti-intellectuelle(2)). Makavejev n’enfonce pas non plus ces figures, il se contente de les traiter en matériaux, au même titre que des images qu’il retravaille à même la pellicule (de manière loin d’être innocente : celle d’un cerveau).

Il y a l’obscénité, le grivois – et comment cela s’imbrique avec la haute culture (des toiles à considérer ou non comme de la pornographie, un recours à l’Aida de Verdi qui a peut-être inspiré Roger Avary pour Les Lois de l’Attraction), le mineur et le majeur, la trivialité du quotidien et la pompe du discours étatique. Les frustrations sociales tentent de se résoudre dans la sexualité mais, comme souvent chez Makavejev, les femmes risquent plus gros dans ce défoulement. Izabela est harcelée au travail par un jeune collègue insistant et libidineux (elle lui cède pour finir, visiblement deux tiers ou trois quarts pour que cela cesse, un tiers ou un quart par manque, son amant étant au loin). Elle dont le corps était l’objet d’une attention constante de son vivant garde ce privilège d’une manière plus morose dans la mort : elle subit froidement une autopsie suite à sa noyade. Makavejev n’est pas un libertaire béat, un naïf des remous que provoquent la libération des mœurs et de ce sujet d’étude à la catatonie de Carole Laure chez des communards psychotiques, il révèle quelque chose d’angoissant sur ce que l’érosion des normes permet vraiment. C’est un vrai cinéaste du bizarre, irréductible à une vision du monde articulée de façon très cohérente, mais qui ce faisant échappe à toutes les récupérations. Bref, un artiste et pas un éditorialiste, ce dont on a toujours besoin en plus grande quantité et qu’on oublie pour les meilleurs moins vite. Qu'on l'aime ou non, on n'oubliera pas Makavejev de si tôt - en fait, il y a de moins en moins de raisons de le trouver daté.

(1) L'iconoclasme de Vertov détruisant à l'image une église se voit comme retourné contre lui-même. Il y a le caractère ravageur de l'agit-prop', mais plus le projet qui le sous-tendait. C'est aussi la limite de ce cinéma (et de la Nouvelle Gauche en général).

(2) C'est cette incapacité à prendre les discours très au sérieux, à défendre une chose ou son contraire, qui le sauvera quand il consacrera un film (ou presque) à Wilhelm Reich : voudrait-il sincèrement lui rendre hommage qu'il se montre incapable de vraiment valider le psycho-babillage et les concepts vaseux du genre l'orgone. Il est trop frivole pour chercher à convaincre, trop versatile pour se montrer réellement doctrinaire (alors qu'il le voudrait sûrement).

DANS LES SALLES

Dušan Makavejev cinéaste charnel
TROIS filmS de Dušan Makavejev (YOUGOSLAVIE, 1965-68)

DISTRIBUTEUR : MALAVIDA FILMS / SORTIE LE 5 JANVIER 2022

La Page du distributeur

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Par Jean Gavril Sluka - le 5 janvier 2022