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Critique de film
Le film

Un Homme traqué

(A Man Alone)

Partenariat

L'histoire

En plein milieu du désert de l’Arizona, après qu’il a été obligé d’abattre son cheval blessé, Wes Steele (Ray Milland) poursuit son chemin à pied jusqu’à ce qu’il tombe sur une diligence dont tous les passagers ont été massacrés, y compris une femme et une fillette. Il n’empêche que les chevaux sont encore en vie et que ça tombe très bien pour lui qui en était désormais privé. Il se dirige alors en direction de la ville la plus proche pour mettre au courant les autorités de ce dont il vient d’être témoin. Mais, à Mesa, au milieu d’une violente tempête de sable, les habitants, échauffés de ne pas voir la diligence arriver, ne cherchent pas à l'écouter en constatant qu'il monte l'une des bêtes qui tirait la voiture et l'accusent immédiatement de tous leurs maux. Wes est obligé de tirer sur un assistant du shérif pour se défendre. Poursuivi par une foule en furie, il parvient à se cacher dans un recoin de la banque où il surprend une conversation qui lui fait se rendre compte être en présence de ceux qui ont commis les assassinats de la diligence afin de pouvoir la cambrioler sans témoins, à savoir les hommes de celui qui a la ville sous sa coupe, le banquier Stanley (Raymond Burr). Alors que, surpris par les conspirateurs, Wes tente de s'enfuir, Stanley tue l'un de ses propres hommes afin de faire peser encore plus d'accusations sur l’étranger, qui réussit à s''éclipser de nouveau. Celui-ci entre subrepticement dans une maison par le cellier et y trouve refuge pour la nuit ; le lendemain matin, il s'aperçoit qu'il se trouve chez le shérif Gil Corrigan (Ward Bond), qui souffre de la fièvre jaune. Wes va tomber amoureux de la fille de ce dernier, la jolie Nadine (Mary Murphy), et va l'aider à soigner son père malgré les risques encourus. En effet, convaincus par Stanley qu'il s'agit du meurtrier, les citoyens n'ont qu'une idée en tête : le retrouver pour le lyncher...

Analyse et critique

Après Burt Lancaster et son plaisant Homme du Kentucky (The Kentuckian), un autre célèbre comédien se retrouve la même année à la fois devant et derrière la caméra pour un western au ton totalement différent et encore plus personnel. Et c’est donc au tour de Ray Milland de se lancer dans l’expérience après qu’il a été juste avant successivement à l’affiche en tant qu’acteur d’un excellent suspense signé Alfred Hitchcock, Le Crime était presque parfait (Dial M for Murder) aux côtés de Grace Kelly, puis de La Fille sur la balançoire (The Girl in the Red Velvet Swing) de Richard Fleischer avec pour partenaire Joan Collins. En tant que réalisateur, Ray Milland nous délivre pour son premier film un curieux western au ton absolument unique malgré une intrigue somme toute assez classique, sorte de mélange entre celles de L’Etrange incident (The Ox-Bow Incident) de William Wellman pour la description de la bêtise et de la violence d’une foule avide de lyncher sans jugement préalable, de La Cible humaine (The Gunfighter) de Henry King pour le personnage du gunfighter qui ne trouve pas un moment de répit à cause de tous ceux qui rêvent de se frotter à lui, et enfin de Quatre étranges cavaliers (Silver Lode) d'Allan Dwan ou Johnny Guitar de Nicholas Ray pour leur arrière-fond de dénonciation du maccarthysme paranoïaque, et plus globalement de toutes sortes de "chasses aux sorcières".

A Man Alone ! Un homme seul... ou presque, puisque après le premier tiers du film, il recevra l’aide de la fille du shérif tombée sous le charme de ce ténébreux étranger. Dès son arrivée à Mesa, Wes Steele est un homme accusé de tous les maux, surtout par le fait d’être étranger à la ville et de trainer derrière lui une "sale" réputation de tireur d’élite. Au départ, même nous, spectateurs, ne savons pas de quel côté se situe cet homme inquiétant et tout de noir vêtu, l’ayant vu sortir d’une de ses sacoches d’importantes liasses de billets. Viendrait-il de commettre un hold-up et serait-il en fuite ? Nous n’apprendrons son passé, qu’il semble fuir, que par bribes au fur et à mesure de l’avancée de l’histoire. Voici un étrange western placé d’emblée, plus que ne le fut tout autre avant lui, sous le signe de la mort. Une mort ou une atmosphère délétère que l’on trouve au détour de chaque séquence, tout du moins durant la première demi-heure quasiment muette. Dès la première scène, le personnage joué par Ray Milland passe sa main sur la jambe de son cheval et la retrouve fortement ensanglantée ; il est obligé d’achever l’animal. Dans la foulée, il doit tuer un serpent qui allait le mordre. Puis, arrivant près d’une diligence renversée, il découvre quatre cadavres alentour dont une femme. A l’intérieur, un plan sur les genoux d’une petite fille que l’on devine immédiatement morte elle aussi. Un massacre de victimes innocentes : rarement des images aussi crues nous avaient été délivrées auparavant au sein d’un western. Puis Wes arrive en ville la nuit alors que s’élève une tempête de sable ; les rues sont presque désertées, seuls quelques ombres furtives se faufilent le long des murs. Suite à plusieurs malentendus, Wes doit tirer sur l’adjoint du shérif et se voit accusé quelques minutes après d’avoir tué un autre homme. De plus, on apprend en même temps que lui que la tuerie de la diligence a été perpétrée, non par des Indiens, mais par les hommes à la solde d’un notable de la ville afin de supprimer les témoins de leur méfait. Par un malheureux concours de circonstances, les meurtriers arrivent à convaincre leurs concitoyens de la culpabilité du nouveau venu... Un vrai cauchemar pour ce dernier !

Noir c’est noir et d’ailleurs la mise en scène et la photographie ressemblent plus à celles d’un film noir que d’un western, tout folklore propre à ce dernier genre ayant été évacué par la même occasion. Voilà une ville (et plus globalement un Far West) où probablement aucun petit garçon n’aurait aimé vivre en l'ayant découvert par le biais de ce western ! Une atmosphère menaçante qui tire parfois Un homme traqué vers une ambiance onirico-fantastique grâce aussi à une musique, signée du grand Victor Young, entêtante et originalement orchestrée ainsi que par l’utilisation du Trucolor, un procédé photographique en couleurs que l’on connaissait surtout depuis la sortie du célèbre et magnifique Johnny Guitar de Nicholas Ray et qui apportait déjà à ce dernier une part de son inoubliable et irréelle poésie. L’éclairage nocturne des rues alors qu’une tempête de sable les balaie, l’apparition diaphane de Mary Murphy descendant à la cave en robe blanche immaculée, la maison à laquelle on peut accéder par un abri souterrain situé dans le jardin, etc... de nombreux éléments qui justement nous font aussi parfois penser être devant un film fantastique. Bref, un ton tout à fait original et unique, pour tout dire sacrément intrigant. La suite, à partir du moment où les langues se délient, est plus classique mais n’en continue pas moins de nous captiver malgré la presque totale absence d’action, un rythme d’ensemble assez lent (cependant sans longueurs) et une intrigue qui se se poursuit à partir de là en quasi-huis clos nocturne et "claustrophobie". Le faible budget alloué au film fait d’ailleurs que les quelques bagarres et fusillades qui émaillent l’histoire se révèlent assez maladroites surtout à cause de cascadeurs peu chevronnés. Qu’il n’y en ait qu’à dose homéopathique n’est finalement pas une mauvaise chose, d’autant que Ray Milland s’avère assez mal à l’aise lorsqu’il s’agit de mettre en boite des séquences mouvementées.

La deuxième partie du film se déroule donc quasi-intégralement à l’intérieur de la maison du shérif dans laquelle s’est réfugié le fugitif. On y suit alors assez longuement et sans aucun ennui la romance qui s’établit entre les personnages interprétés par Ray Milland et Mary Murphy, cette dernière nous surprenant assez agréablement alors qu'on l’avait trouvée assez fade dans Sitting Bull de Sidney Salkow. Son personnage est d’ailleurs très intéressant, celui d’une jeune fille à la féminité refoulée pour s’être exclusivement occupée d’un père possessif et qui va rêver en cachette devant la malle des vêtements de sa mère défunte. Le père, c’est Ward Bond dans un de ses rôles les plus nuancés, celui d’un homme de loi fatigué et vulnérable qui s’est laissé corrompre par le banquier véreux qui domine la ville uniquement par amour pour sa fille et afin de ne pas retomber dans la pauvreté qui a couté la vie à son épouse. Sa confession à sa fille pour lui expliquer cet état de fait est extrêmement touchante ; il se rachètera une conduite et retrouvera sa fierté in extremis de la plus belle des manières, tout comme le héros du film qui ressortira de cet imbroglio la tête haute ou du moins en semblant avoir retrouvé une certaine tranquillité (ou plutôt un répit car sa réputation de tireur d’élite continuera probablement à lui attirer des ennuis). Parmi les seconds rôles, on remarque surtout Raymond Burr dans la peau du banquier malhonnête ainsi que Lee Van Cleef dans celui de son homme de main. Les autres habitants sont plutôt décrits en portrait de groupe, une foule haineuse et violente qui ne pense qu’à trouver un bouc émissaire à ses problèmes pour pouvoir déverser sa colère à son encontre en décidant de le lyncher. La même foule que dans The Fury, The Ox-Bow Incident ou Johnny Guitar ; la même qui ne voit pas (ou ne veut pas voir) la corruption ambiante qui l’entoure, préférant s’en prendre à un homme esseulé et étranger à leur ville et qu’elle accuse de tous leurs maux.

Même si son film n'est pas totalement abouti, Ray Milland nous délivre donc un étrange et honorable western d’atmosphère au charme assez envoutant. Sombre mais sensible, sobre mais sans temps morts, tout à fait inhabituel et au final somme toute très humain. Dommage qu’en tant que comédien, Ray Milland, tout du moins dans le domaine du western, me laisse toujours un peu sur ma faim, trouvant qu'il lui manque un peu de charisme pour me rendre son personnage encore plus captivant. Enfin, indépendamment de la qualité du film, il est encore dommage de constater que, après avoir travaillé durant des années à la Paramount, le comédien ait dû aller sonner à la porte d’un petit studio ayant un peu perdu de son prestige pour pouvoir se mettre derrière la caméra. Mais comme nous le disions déjà à propos de The Kentuckian, les Majors de l'époque n'aimaient pas que les comédiens se mêlent de ce qui ne les regardait pas, à savoir la mise en scène et (ou) la production. Quoi qu'il en soit, les résultats (les films d'acteurs) sont là et se révèlent dans l'ensemble plutôt intéressants même si manquant de maturité technique. Une curiosité fortement recommandée en tout cas que cet Homme traqué !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 3 janvier 2020