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Critique de film
Le film

Traversons la Manche

(Dangerous when Wet)

Partenariat

L'histoire

La famille Higgins possède une ferme en Arkansas, ce qui n’empêche pas ses membres d’être obnubilés par leur bonne santé ; ils ne passent pas une journée sans faire de sport, finissant leur entrainement par quelques longueurs dans leur idyllique point d’eau. Seulement leur domaine ne leur rapporte plus grand-chose et il leur faudrait d’autres bêtes. Heureux hasard, un voyageur de commerce (Jack Carson) passe dans les environs ; il fait de la publicité pour une boisson tonifiante. Repérant la pulpeuse ainée, Katie (Esther Williams), il a dans l’idée de se servir de ses immenses qualités de nageuse pour promouvoir son produit. Réticente au départ, elle se fait néanmoins convaincre : elle sera sponsorisée pour participer à une course nautique, non moins que la traversée de la Manche à la nage. Arrivée en Europe, notre agricultrice-nageuse est poursuivie par les assiduités d’un riche playboy français (Fernando Lamas) ; ses chances de gagner la course s’amenuisent faute à sa romance en cours qui s'avère très chronophage...

Analyse et critique

Charles Walters, au cours de sa carrière presque entièrement effectuée à la MGM, aura eu beaucoup plus d’affinités avec la comédie musicale qu’avec la comédie classique. Effectivement, la plupart des comédies vaudevillesques de Walters valent surtout ce que valent leurs scénarios et leurs comédiens, le réalisateur se reposant avant tout sur eux et ne faisant pas forcément beaucoup d'efforts sur la forme. Hormis Ne mangez pas des marguerites, la plupart d'entre elles s’avèrent au final un peu ternes et mal rythmées, que ce soient The Tender Trap (Tendre piège) avec Frank Sinatra et Debbie Reynolds, Ask Any Girl (Une Fille très avertie) avec David Niven et Shirley MacLaine, voire même son dernier film, Walk Don’t Run (Rien ne sert de courir) avec Cary Grant et Samantha Eggar. Il n’en va pas de même pour ses comédies musicales, au contraire pour beaucoup mémorables et pour certaines faisant même partie des plus exquises de l’équipe MGM d’Arthur Freed aux côtés de celles de Vincente Minnelli, Stanley Donen ou George Sidney, les 4 mousquetaires du musical. Citons notamment Easter Parade avec Fred Astaire et Judy Garland, The Belle of New York avec Fred Astaire et Vera-Ellen - à qui Damien Chazelle rendra un bel hommage à travers la plus belle séquence de La La Land, celle dans l’auditorium -, le splendide et touchant Lili avec Leslie Caron et Mel Ferrer - dont on attend toujours qu’il sorte sur support numérique -, ou encore le superbe High Society avec l’inoubliable quatuor réunissant - excusez du peu - Grace Kelly, Frank Sinatra, Bing Crosby et Louis Armstrong.


Traversons la Manche, son intrigue aussi ténue et idiote soit-elle, est lui aussi un véritable délice de tous les instants, la comédie musicale probablement la plus réussie avec Esther Willams aux côtés du Bal des sirènes (Bathing Beauties) et La Chérie de Jupiter (Jupiter’s Darling), tous deux réalisés George Sidney, ainsi que Match d’amour (Take Me Out to the Ballgame) de Busby Berkeley. Le scénario de Dorothy Kingsley - qui en plus d’avoir écrit les meilleurs films avec Esther Williams a aussi signé d’autres belles réussites du genre comme Les Sept femmes de Barberousse mais surtout le superbe Kiss Me Kate - raconte l'histoire d'une famille de fermiers - prenant le temps de faire de l'exercice chaque matin - qui s'inscrit dans une compétition sportive destinée à traverser la Manche à la nage, le gain de la course pouvant leur servir à s’acheter un taureau reproducteur ! Autant dire le postulat de départ le plus invraisemblable et incongru qui soit ! Le film se clôturera d'ailleurs durant un bon quart d'heure sur ce morceau de bravoure qu'est cette course harassante et prenante qui verra évidemment la victoire du personnage interprété par Esther Williams avec notamment un très beau travail à la photo de Harold Rosson, le chef opérateur nous gratifiant de quelques superbes plans dont ceux de l’arrivée de la course en pleine nuit sur les côtes anglaises, les spectateurs attendant sur les quais avec des lumières à la main.


Avant ce passage réellement très efficace qui rappelle un peu la séquence de la remontée de la Tamise dans Million Dollar Mermaid, nous aurons eu droit à un festival délectable de petits plaisirs coupables avec entre autres le harcèlement de Esther Williams par Fernando Lamas alors qu’il en va de même pour Jack Carson poursuivi par les assiduités de Denise Darcel (ce qui rétablit l’équilibre pour les futures féministes cabochardes voulant tomber à bras raccourcis sur le film) ou encore le clin d’œil aux "voyeurs" d'Esther Williams face caméra faisant tomber un rideau sur l’écran au moment où elle se rend compte que nous allons tous la voir se déshabiller pour enfiler un maillot de bain noir ultra-sexy. Mais aussi niveau musical avec les chansons euphorisantes de Johnny Mercer et Arthur Schwartz : I got outta bed on the right side, la première scène chantée par l’ensemble de la famille Higgins, filmée dans une campagne idyllique ; la superbe séquence onirique voyant notre sculpturale nageuse avec Tom et Jerry et d’autres délicieuses créatures animées représentant les personnages de l’intrigue et notamment Fernando Lamas en pieuvre, scène ne déméritant pas face à celle ayant réunie Jerry et Gene Kelly dans Escale à Hollywood (Anchors Aweigh) ; Ain't Nature Grand qui donnera l’occasion d’un excellent numéro musical "choral" avec chacun des protagonistes reprenant la mélodie, Charlotte Greenwood en profitant pour nous démontrer qu’à 63 ans elle faisait toujours preuve d’une aussi grande souplesse, faisant le grand écart sans aucune difficulté et reprenant son impressionnant lever de jambes qu’elle nous avait déjà octroyé à plusieurs reprises à la Fox, dans Down Argentina Way d’Irving Cummings par exemple ; In My Wildest Dreams, la chanson que susurre le playboy interprété par Fernando Lamas pour avoir un espoir de faire tomber la nageuse dans ses bras ; enfin I Like Men par Barbara Whiting qui fait opposition la même année avec Kathryn Grayson chantant avec virulence I Hate Men dans Kiss Me Kate.


Ajoutez à toutes ces réjouissances les couleurs "jouissivement" outrancières et irréelles du Technicolor (les bleus de l'eau entre autres), l’absurdité jubilatoire du scénario, la beauté éclatante d’Esther Williams qui aura rarement été aussi ravissante que ce soit en maillot de bains, en vêtements décontractés ou en habits de ville, l'accent français d’une amusante Denise Darcel (l’une des femmes du sublime Westward the Women de William Wellman), l’enjouement jamais pris en défaut de Jack Carson reprenant ici les rôles habituellement dévolus dans les films avec Esther Williams à Red Skelton, Victor Mature ou autre Jimmy Durante, les non moins énergiques et sympathiques William Demarest (le père), Donna Corcoran et Barbara Whiting (les deux sœurs cadettes d’Esther Williams), et enfin beaucoup d'humour ainsi qu'une mise en scène peu avare en vitalité... Bref, 90 minutes de bonne humeur et à l'arrivée une sorte de petit chef-d’œuvre du genre ! A noter, pour les amateurs de vie privée des stars hollywoodiennes, qu'Esther Williams épousera son partenaire Fernando Lamas plusieurs années plus tard, le comédien ayant été lui aussi un champion de natation en Amérique du Sud. A signaler également pour ceux qui salivent devant les ballets aquatiques dans les films d’Esther Williams que celui-ci en est dépourvu, la prochaine collaboration entre la nageuse et le réalisateur allant rattraper le coup de la plus spectaculaire des manières.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 24 décembre 2019