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Critique de film
Le film

The Commitments

L'histoire

Jimmy, un jeune Irlandais fanatique de musique soul, voudrait faire partager sa passion au tout Dublin et décide d'organiser une grande campagne de recrutement afin de constituer un groupe. Entre la midinette roucoulante et le joueur d'harmonica essoufflé, il parvient, après plusieurs jours d'audition dans son pavillon de banlieue, à mettre sur pied une formation qu'il baptise « Les Commitments ». Le chanteur Deco, à l'imposant physique, la superbe choriste Imelda et le trompettiste vieillissant Joey font partie des douze élus. Devenu opérationnel, le groupe part à la conquête de Dublin. Mais, de concert en concert, rivalités et jalousies opposent les musiciens et minent la petite équipe...

Analyse et critique

The Commitments, c’est d’abord l’univers du romancier Roddy Doyle, ancien professeur dans les quartiers populaires irlandais, qui décrit avec gouaille et humour les déboires d’une famille prolétaire, les Rabbitte, dans ce qui constitue une véritable trilogie sur le thème de la débrouillardise : dans The Commitments (1987), le fils, Jimmy Rabbitte Jr., tente de monter un grand groupe musical à partir de rien ; dans The Snapper (1990), la fille, Sharon, tombe malencontreusement enceinte mais elle veut garder le bébé à tout prix et refuse de dire à sa famille qui est le père ; dans The Van (1991), le père, Jimmy Rabbitte Sr., se retrouve au chômage et décide de créer un food-truck avec un ami. Mais c’est bien le talent de cinéaste d’Alan Parker qui a rendu cet univers célèbre dans le monde entier. En effet, The Commitments, malgré un faible succès en salles (sauf en Irlande !), est rapidement devenu culte, ce qui a permis à la productrice Lynda Myles de continuer sa « saga Roddy Doyle » à l’écran, cette fois avec Stephen Frears (The Snapper en 1993, The Van en 1996).


Pour Alan Parker, The Commitments est avant tout une bouffée d’oxygène : en 1990, quand Lynda Myles l’appelle pour ce projet d’adaptation, il sort de toute une série de films au sujet éprouvant : la folie dans The Wall (1982), Birdy (1985) et Angel Heart (1987), le racisme des Etats du Sud dans Mississippi Burning (1988) et les camps de concentration anti-Japonais en Amérique durant la Seconde Guerre mondiale dans Bienvenue au Paradis (1989). Certes, le milieu pauvre décrit par Roddy Doyle dans sa trilogie peut paraître déprimant, avec ces prolétaires victimes de la crise économique, mais c’est avant tout le dynamisme, l’esprit d’initiative et la joie de vivre qui dominent. En somme, on l’aura compris, Parker vient se ressourcer dans une œuvre qui lui rappelle ses propres débuts ; des débuts d’homme d’une part, puisqu’il vient lui-même d’un milieu prolétaire qui lui a donné, comme à ses héros, un grand moteur pour réussir : la soif de reconnaissance... et d’argent ; des débuts de cinéaste d’autre part, puisque parmi ses premières œuvres figurent deux manières de comédies musicales, Bugsy Malone (1976) et Fame (1980). Et c’est bien sûr ce dernier film qui sert de référence absolue à The Commitments, aussi bien sur le plan thématique (l’apprentissage musical, la jeunesse enthousiaste) que sur le plan formel (le mélange de naturalisme quasi-documentaire et de discrète stylisation).


Outre le plaisir que l’on peut prendre à écouter les grands standards de la soul joué avec enthousiasme par de jeunes gens, plaisir relatif toutefois car, après tout, on n’est pas obligé d’être amateur de cette musique, le plaisir absolu que dégage The Commitments vient de son naturel, sur tous les plans :

- Naturel sur le plan du casting : Parker engage des comédiens amateurs qui sont avant tout des musiciens en devenir (le film leur mettra d’ailleurs le pied à l’étrier dans le monde du disque), ce qui lui permet de filmer de vraies séances de travail et de vrais concerts « en live », donnant à son œuvre une authenticité imparable.


- Naturel au niveau de la figuration et de l’environnement : Parker pose sa caméra dans la banlieue populaire de Dublin et demande aux autochtones de « jouer leur rôle » ; nous voyons ainsi des enfants (des myriades d’enfants !) jouer dans la rue, faisant fi de leur pauvreté, nous les voyons chahuter lors des concerts, éclater de rire pour de vrai... Y a-t-il plus beau spectacle ? The Commitments, en effet, est avant tout un hommage à la jeunesse. En réalité et sans s’en rendre compte (magie et fonction premières du cinéma depuis Lumière), Parker fait œuvre d’historien : il enregistre pour les décennies futures une Irlande du Sud qui ne sait pas encore qu’elle va disparaître. L’Irlande du Sud déclassée, celle d’avant le ministre des Finances Charlie McCreevy, pays pauvre qui va bientôt ouvrir ses frontières aux entreprises de haute technologie américaines (entre autres), les appâtant par des exemptions fiscales et des salaires bas, générant une modernisation accélérée, aussi bien sur le plan des emplois que sur le plan urbain. Depuis lors, fini la boue, les routes, les ruelles et les barres HLM défoncées qu’on voit encore dans le film ! Fini les files interminables au Pôle Emploi local ! Mais fini aussi la solidarité, place à l’individualisme bourgeois. Les Irlandais, qui adorent ce film, doivent aujourd’hui le regarder avec un certain pincement au cœur.


- Naturel au niveau de la construction narrative : pas d’intrigue ici, juste la progression logique d’un groupe musical, des premiers tâtonnements à la prise de confiance, des premiers concerts minables en banlieue au succès dans la capitale. Le « suspense », si l’on peut dire, qui nous « tient » sans problème pendant deux heures, vient simplement des questions suivantes : Jimmy (Robert Arkins) va-t-il réussir à réaliser son rêve de manager malgré sa pauvreté, malgré l’incrédulité de son entourage ? Comment les membres du groupe, plutôt immatures, vont-ils réagir au succès ?


Mais ce plaisir naturel que dégage le film ne doit pas nous faire oublier la maestria de Parker : d’abord, il n’est pas donné à tout le monde de faire vivre à l’écran des dizaines (parfois des centaines) de personnages, cela demande du talent, et bien des cinéastes seraient incapables de cette générosité attentive envers le moindre figurant, du bébé râleur au grabataire enjoué. C’est le genre de talent que l’on retrouve, par exemple, au début du Parrain (la fête chez les Corleone). D’autre part, Parker a su se remettre en question après les débordements baroques et esthétisants d'Angel Heart ou Birdy, et il est allé, comme tout artiste prenant en maturité, vers plus d’ascèse. Sur ce plan, et dans un genre bien sûr très différent, The Commitments est aussi sec et résolu que Mississippi Burning. Grâce à un superbe travail de montage fait en commun avec le fidèle Gerry Hambling. l’énorme matière « documentaire » du film (des tonnes de pellicule, à partir de plusieurs caméras) se retrouve soumise à un rythme inflexible, un rythme très cut, donnant sur l’écran l’impulsion rapide et précise d’un métronome (la moyenne, dans les séquences collectives, étant d’un changement de plans toutes les quatre secondes), ce qui rend l’ensemble presque hypnotique. Hambling sera d’ailleurs nommé aux Oscars pour ce montage magistral - d’autant plus magistral que discret.



Par ailleurs, The Commitments s’inscrit pleinement dans le travail d’auteur de Parker, dont la thématique principale (c’est-à-dire l’obsession) est celle de l’emprisonnement. Cet emprisonnement est ici teinté d’un humour bouffon du type « affreux, sales et méchants » (pensons à cette brute épaisse qui devient à la fin le batteur du groupe !), mais on sait depuis l’antiquité que l’ironie bouffonne est une arme imparable pour dénoncer ce qui ne va pas dans la société. Voir entre autres le montage itératif sur les multiples auditions ratées et sur les répétitions chaotiques du groupe, hoquet narratif certes comique, mais qui suggère cependant à quel point il est laborieux de réaliser son rêve dans un environnement défavorisé. En réalité, la thématique « parkerienne » de l’emprisonnement transparaît à chaque image du film puisque ces jeunes comédiens sont vraiment cloisonnés dans leur environnement pauvre et viennent tous de là : autour d’eux, tout n’est que passerelles grillagées, ruelles encaissées et mal éclairées, appartements étroits et encombrés, barres HLM ou salles de répétition délabrées. Qui plus est, le cinéaste a délibérément filmé en hiver l’humidité et l’absence de soleil, renforçant ce sentiment d’oppression et de gêne constantes. Pourtant, pas de misérabilisme dans ce film. Le sentiment d’emprisonnement est heureusement compensé par la vitalité aussi bien physique que langagière des Irlandais (quel argot incroyable ! personnellement, je n’aurais pas pu suivre le film sans sous-titres), mais justement tout est là : l’essence du film est bien celle de l’éclosion.


De The Commitments à Cendrillon, il n’y a en effet qu’un pas : nous avons bien sous les yeux de vilains petits canards qui, par un coup de baguette (musicale), s’épanouissent dans la lumière. Toute la progression visuelle du film, qui pourrait passer inaperçue au premier coup d’œil, est d’aller du plan moyen naturaliste au gros plan soigné, presque glamour, au fur et à mesure que le groupe avance « dans les échelons » et maîtrise l’art de jouer ensemble. Mais comme pour Cendrillon, le charme n’est pas fait pour durer et le carrosse finit par redevenir citrouille : le groupe explosera en plein vol à cause de violentes mésententes internes. Amer sur le coup, Jimmy n’en retire pas moins une certaine philosophie, apprenant le caractère éphémère de toute gloire. Du reste, peu importe d’être célébré, dira le membre du groupe le plus vieux et le plus sage, ce qui compte, c’est de s’être engagé dans une aventure nouvelle et surtout, d’avoir appris à relever la tête. Ce qui compte, comme pour Cendrillon, c’est d’être passé à l’âge adulte.


En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 16 mars 2021