Menu
Critique de film
Le film

Sabotage à Berlin

(Desperate Journey)

Partenariat

L'histoire

Lors de la Seconde Guerre mondiale, un bombardier de la RAF s’écrase au cœur de l’Allemagne. Les rescapés, menés par le lieutenant Forbes, traversent alors le pays le plus rapidement possible afin d’avoir une chance de rentrer chez eux. Mais entre l’armée allemande qui est à leurs trousses et les attentats qu’ils commettent en plein Berlin, leur chemin de retour ne fait que commencer...

Analyse et critique

Avec Dive bomber en 1941, la collaboration entre le réalisateur Michael Curtiz et l’acteur Errol Flynn prend fin. Après une série de onze films, parmi lesquels il ne figure pas une seule mauvaise production, c’est donc la fin d’une époque pour les deux hommes qui vont toutefois continuer, chacun de leur côté,  à rayonner de tout leur éclat encore quelques années au sein de la Warner Bros. Conscient que Flynn ne peut plus supporter Curtiz (et vice-versa), Jack Warner sollicite alors les talents de son ami Raoul Walsh pour diriger quelques films avec la star. Le réalisateur a signé un contrat d’exclusivité avec la firme depuis 1939 et son aura brille dans toute l’industrie. Les succès obtenus par des films merveilleux, tels que Les Fantastiques années 20 et La Grande évasion (qui va enfin starifier Humphrey Bogart juste avant Le Faucon maltais de John Huston), lui ont donné une stature que personne ne remet en cause. Pour Raoul Walsh, les années 1940 et 1950 vont être prodigieuses et feront de lui l’un des plus grands cinéastes de l’histoire d’Hollywood. Pour l’heure, remplaçant le tout puissant Michael Curtiz sur La Charge fantastique, et réalisant au passage un pur chef-d’œuvre d’aventures et d’émotions, le cinéaste se lie d’amitié avec Flynn. Leur collaboration durera le temps de sept films, parmi lesquels figurent quatre œuvres inoubliables, stupéfiantes de beauté et d’inventivité : La Charge fantastique, Gentleman Jim, Aventures en Birmanie, et dans une moindre mesure Saboteur sans gloire. Bien qu’inférieurs, les trois autres films seront néanmoins de savoureux moments de cinéma : Sabotage à Berlin, Du sang sur la neige et La Rivière d’argent, ce dernier manquant de peu d’être un grand film. En somme, un parcours filmographique commun à la hauteur (si ce n’est plus) de l’inoubliable collaboration Curtiz-Flynn. Devant la caméra de Walsh, grâce à sa passion et sa capacité à rendre les acteurs encore meilleurs, mais aussi grâce à l’indéfectible amitié liant les deux hommes, Errol Flynn va tenter d’incarner des rôles parfois plus sombres, plus matures et, en prenant conscience qu’il est un acteur aux multiples facettes, il dépasse régulièrement son image d’aventurier sans peur et sans reproche. S’il avait ponctuellement pu le prouver devant la caméra de Michael Curtiz, de Frank Borzage ou encore d’Anatole Litvak, c’est bien Raoul Walsh qui va lui permettre de s’envoler vers d’autres sommets.

D’autre part, entre 1942 et 1945, excepté Gentleman Jim, Errol Flynn ne va quasiment tourner que des films contribuant à soutenir l’effort de guerre. Il faudra attendre la toute fin de l’année 1945 pour que l’acteur apparaisse de nouveau dans autre contexte, avec San Antonio. Incapable d’intégrer l’armée et de s’engager sur le front de la Seconde Guerre mondiale (les médecins lui ayant prédit une mort imminente s’il ne stoppait pas son train de vie), atteint notamment de troubles cardiaques, persuadé qu’il est un mort en sursis, Flynn perçoit autrement sa carrière et le sens de sa vie. Plus que jamais, ses relations avec la Warner se détériorent, et plusieurs fois Raoul Walsh doit arrondir les angles entre l’acteur et l’intransigeant Jack Warner. Néanmoins, le succès considérable de La Charge fantastique prouve une fois encore que Flynn est l’un des acteurs préférés du public. Au sommet de sa gloire, il entame donc un deuxième film avec Walsh, cette fois-ci destiné à soutenir le moral américain concernant son double engagement dans la guerre : contre les Japonais dans le Pacifique, et contre l’Allemagne et l’Italie en Europe. Hollywood est à ce moment-là très concerné par les conflits qui secouent le monde entier, et tous les studios se lancent dans le film de propagande ou tout au moins de soutien à l’effort de guerre. Certains acteurs ne s’engageant pas au combat, souvent pour cause de problèmes de santé ou d’engagement familiaux, incarnent alors des héros de guerre à l’écran. John Wayne tourne une demi-douzaine de films de cet acabit : Les Tigres volants et Alertes aux marines pour la Republic, Retour aux Philippines pour la RKO, sans oublier Quelque part en France et surtout Les Sacrifiés pour la Warner. De son côté, Cary Grant participe à Destination Tokyo et Humphrey Bogart à Convoi vers la Russie, Passage pour Marseille et Echec à la Gestapo, tous produits par la Warner. Les réalisateurs les plus prestigieux comme les plus anodins y prennent part. Même la Universal va jusqu’à orienter la saga de l’homme invisible avec un Invisible Agent hautement antinazi. Que ce soit contre le Troisième Reich ou l’empire du Japon, Hollywood a bien compris qu’il lui fallait prendre part au conflit d’une manière ou d’une autre. Incarnant l’aventurier intrépide aux yeux du grand public, à la fois dans les westerns et dans les films de cape et d’épée, Errol Flynn se doit alors d’interpréter l’image de l’homme d’action plongé dans la tourmente de la guerre. Cependant, sa participation à cette mode cinématographique se fera sous différents auspices, nuançant certains points et multipliant les sujets différents. Il tournera de ce fait certains films parmi les meilleurs du genre.

Deuxième collaboration Raoul Walsh / Errol Flynn, Sabotage à Berlin emprunte un ton et une tenue générale très éloignés des habituels films de guerre tournés en ce début des années 1940. En effet, se dégage de l’ensemble une certaine légèreté, à peine nuancée par quelques séquences plus dramatiques, et avant toute chose une envie d’emmener le spectateur sur des monts encore rarement atteints concernant le cinéma d’action. De fait, Raoul Walsh ne réalise rien de moins que l’un des plus percutants films d’action des années 1940, principalement grâce à une mise en images terriblement efficace, et qui influencera sans aucun doute un grand nombre de classiques tournés ultérieurement : les premiers James Bond avec Sean Connery (pour l’enchainement des péripéties et certains morceaux de musique), Indiana Jones (pour les Nazis lancés aux trousses des héros), Quand les Aigles attaquent (pour les déguisements allemands, ainsi que pour la fuite en avant explosive et décomplexée), mais aussi Mad Max (pour la scène où deux voitures manquent de se rentrer dedans au croisement d’une route et d’un panneau indicateur)… Walsh réinvente complètement le film de guerre et le transforme en film de commando avant l’heure, tout en retirant à son scénario une grande part de sa gravité. En effet, les héros semblent se sortir de la moindre embûche avec audace et bons mots, tout en commettant des actes de sabotage hautement improbables. Sabotage à Berlin va jusqu’à prendre des airs de bande dessinée où les méchants Nazis sont régulièrement mis en échec par les intelligents Alliés. Il ne s’agit cependant pas de mauvais goût ici, mais tout simplement de la volonté de réaliser un pur film de divertissement hors pair. Le discours en sera bien entendu inévitablement diminué, voire émoussé. C’est un choix, certes discutable en ces temps troublés, mais caractéristique d’une mentalité va-t-en-guerre alors très en vogue au sein des grands studios hollywoodiens.

Mais, d’un autre côté, Walsh ne commet pas l’erreur de rendre ses héros totalement invincibles. Certains mourront, d’autres seront blessés, et le chemin de retour vers l’Angleterre ne sera pas de tout repos. Plus que des militaires dopés à l’adrénaline, ce sont des personnalités conscientes de leur sort que l’on croise dans ce film. Ce sont en réalité des hommes obligés de faire un travail qu’ils n’aiment pas, mais en le faisant le plus efficacement possible afin de rentrer chez eux et de reprendre leur vie. Cette conscience de la guerre, avec tout ce qu’elle implique, rend Sabotage à Berlin différent de beaucoup d’autres films de cette période, dans lesquels on croisait souvent des individus entièrement dévoués à leur cause. Plus que servir la patrie, il s’agit ici de survivre dans un voyage si désespéré que chacun l’accepte en fin de compte avec le sourire aux lèvres, à chaque fois presque surpris de s’en tirer. On y voit des personnages secondaires parfois en souffrance, et l’on cite plusieurs fois les camps de prisonniers ou de concentration, même si le monde entier ignorait encore à l’époque quelle véritable horreur se tramait dans l’antre de la bête. La photographie très sombre privilégie les contrastes et les jeux d’ombres sur les visages ou certaines parties du décor, achevant de rendre le film plus adulte. Le fait que le récit se déroule presque totalement de nuit laisse davantage transparaître cette impression. Il faudra attendre la dernière ligne droite, avec cette course-poursuite sur les toits, puis en voiture, et enfin le jeu de massacre autour de l’avion qui décolle et où Flynn et Reagan avant-gardisent une attitude « Ramboesque », pour enfin voir le jour se lever. L’espoir renait et l’Angleterre n’est pas loin pour ces héros de l’ombre désormais en pleine lumière.

Par ailleurs, la Warner n’a pas fait les choses à moitié, faisant bénéficier au film de son savoir-faire mythique (montage, efficacité, rythme), d’une musique vigoureuse de Max Steiner, et d’un budget conséquent permettant à peu près toutes les péripéties. Le suspense est maintes fois relancé et les rebondissements s’enchainent à la perfection, avec quelques moments de pure terreur (la scène du repas durant laquelle les héros découvrent que leurs hôtes ne sont pas ce qu’ils semblent être). La distribution n’est pas en reste, échafaudant une solide association d’acteurs : Ronald Reagan apporte de l’humour et de la vigueur, l’excellent Alan Hale incarne de nouveau la grande gueule du groupe (mangeur et gouailleur, tel l’incontournable de « l’univers Flynn » qu’il a souvent été) et Arthur Kennedy, encore au début de sa carrière, est un discret mais bon second rôle. Enfin, il est presque superflu de préciser qu’Errol Flynn apporte son ombrageuse présence, tout en charisme et en énergie. Il faut le voir traverser cette vitre pour se jeter sur deux soldats allemands menaçant ses amis ! Plus que quiconque à l’époque, et avant que John Wayne ne le dépasse définitivement, Flynn incarnait le héros parfait, infatigable, celui que l’on a envie de suivre quoi qu’il arrive.

Pour finir, admettons sans détour que le message global délivré est aussi clair que sans nuance : il s’agit de casser du Nazi, de vaincre par tous les moyens, en ne s’accordant aucun répit jusqu’à la fin du conflit. C’est ainsi que le film se conclut sur une réplique lâchée dans l’enthousiasme typique de l’opinion publique et gouvernementale américaines du moment : « Maintenant l’Australie, on va faire la peau aux Japs ! » Il n’en demeure pas moins que, totalement maitrisé par un cinéaste au talent illimité et bâti sur des règles rythmiques simples mais inaltérables, Sabotage à Berlin demeure un excellent film d’action euphorisant et résolu à foncer jusqu’à la dernière seconde.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 15 janvier 2011