Menu
Critique de film
Le film

Lettres d'amour

L'histoire

À Argenson en 1855, deux clans s'affrontent : la "Société" des nantis autour du préfet et de sa femme Hortense, et la "Boutique" des commerçants représentés par Zélie Fontaine. Celle-ci, amie d'Hortense, accepte de lui servir de boîte aux lettres pour son courrier amoureux...

Analyse et critique

Lettres d’amour est le second des quatre films que Claude Autant-Lara tourne avec l’actrice Odette Joyeux, suivant Le Mariage de chiffon (1941) et précédant Douce (1943) puis Sylvie et le fantôme (1946). Chacun des films se fend d’un romantisme piquant et de marivaudage mâtiné d’une critique sociale acerbe, toutes ces nuances passant idéalement à travers la présence tendre et mutine d’Odette Joyeux. L’histoire se déroule dans la province du Second Empire, et en représente certains clivages sociaux. La noblesse locale est représentée par la "Société" naviguant autour de la figure du préfet face à la "Boutique", bourgeoisie commerçante et prolétaire, que représente Zélie Fontaine (Odette Joyeux). L’opposition se révélera tout d’abord à travers l’enjeu de la nomination d’un substitut du Procureur nommé par l’Etat et pour laquelle chacun des camps cherchent à imposer son candidat. C’est l’occasion d’égratigner le pouvoir centralisé, davantage dans les bureaux ministériels qu’entre les mains de l’empereur (Jean Debucourt), puisque malgré son soutien à Zélie, le cousin de celle-ci n’obtiendra pas le poste tant convoité. En effet, à Paris se joue également une lutte de pouvoir où l’Etat souhaite soumettre les barons de province trop arrogants et imposer des agents plus dociles. La romance vient s’immiscer dans ces jeux de pouvoir et cette lutte de classe.

Le modeste François du Portal vit une romance adultère avec Hortense (Simone Renant), épouse du préfet qui va mettre fin à la liaison lorsqu’une lettre de leur correspondance passionnée disparaîtra et risquera de la compromettre. C’est Zélie, boîte aux lettres du courrier amoureux d’Hortense, qui en subira l’opprobre et constatera le mépris de son amie. Les dialogues acerbes de Jean Aurenche tissent le mépris des notables pour lesquels la disgrâce est inconcevable, au point d’y sacrifier les faibles, amie ou amant. Le rapprochement peut cependant se faire naturel et invisible pour les classes inférieures, plus naturellement sincères dans leurs sentiments. Zélie tombe ainsi amoureuse de François à la seule lecture des mots enflammés qu’elle intercepte pour son amie. Ces lettres avivent un romantisme enfoui depuis un mariage malheureux et un veuvage, et c’est cette sensibilité qui séduira un François penaud face au tort qu’il lui a causé. L’usage du quiproquo est romantique en diable, Zélie assumant les accusations dont elle est faussement victime pour signifier dans son mensonge qu’elle est une femme passionnée et amoureuse. Le vaudeville potentiel est absent puisque la duperie va toucher François alors qu'il découvre le portrait flamboyant que Zélie se fait de l’auteur des lettres. Un même ressort narratif prend un autre tour entre Zélie et Hortense de par ses intentions très différentes. Hortense, par mépris de classe, fait passer son amant pour un prestigieux officier, François n’étant qu’une distraction surtout pas présentable au vu de sa modeste condition. Zélie usera du même subterfuge, mais c’est la beauté et l’ardeur des lettres de François qui le lui font imaginer sous ses mêmes traits de bel officier. Hortense rehausse son amant aux yeux des autres car ce qu’il est ne lui convient pas, Zélie l’embellit car ce qu’il est à travers ses mots la touche.

La blondeur et la beauté sophistiquée de Simone Renant ne sont là que pour opposer un contraste au charme plus sobre, candide et discret d’Odette Joyeux. Les enjeux sociaux et sentimentaux se confondent constamment ; et naturellement en tombant sous le charme de Zélie, François se transforme aussi. Même sous forme de malentendu, les jugements qu’il rend au tribunal local le dévient du mépris aristocratique et parisien et peu à peu il prend le parti des classes populaires. Claude Autant-Lara filme d’ailleurs très différemment sa réaction face à Hortense et Zélie lorsqu’il comprend qu’il a été réinventé par leur mensonge. Il l’apprend à l’extérieur, dans une alternance de plans d’ensemble et de plans américains sur un pont, une manière de signifier la distance morale et sociale qui le sépare d’Hortense, et la discussion se terminera abruptement. Quand, dans la scène suivante, Zélie flattera son ego en l’imaginant plus majestueux qu’il ne l’est, le quiproquo s’estompe pour ne traduire dans l’alternance de gros plans en champ/contre-champ que l’amour naissant entre eux. Zélie ne sait pas que l’objet de son affection est bien face à elle, et François s’en découvre un nouveau, plus authentique et passionné. Claude Autant-Lara glisse donc brillamment de la saillie caustique au récit sentimental, cette dimension sociale rendant plus consistants et affirmés les personnages avant de les mettre à nu dans la romance.

C’est particulièrement vrai pour Odette Joyeux, si fleur bleue en coulisse et terriblement vindicative en surface pour répondre au mépris aristocratique. La péripétie finale, où la maîtrise de la danse quadrille est source de défi entre la "Société" et la "Boutique", est à ce titre savoureuse et salue la force de caractère et l’astuce de Zélie. Ce sera d’ailleurs l’occasion d’un excellent numéro comique de Julien Carette en maître de danse, habitué des emplois loufoques pour Autant-Lara. Sans être forcément le meilleur des quatre films du duo Autant-Lara/Joyeux (on attribuera ce titre au merveilleux Sylvie et le fantôme), Lettres d’amour est un pur délice qui prolonge jusque dans sa scène finale l’enjeu entre fierté et aveux amoureux de la plus belle des façons.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 17 mai 2021