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Critique de film
Le film

Les Envoûtés

(The Believers)

Partenariat

L'histoire

Suite au décès accidentel de sa femme, le psychiatre Cal Jamison (Martin Sheen) quitte Minneapolis avec son jeune fils Chris pour s'installer à New York. Officiant pour la police, il se retrouve embarqué dans une enquête sur un meurtre d'enfant dont la mise en scène fait penser à un sacrifice rituel. Il doit parvenir à entrer en contact avec le principal suspect, un enquêteur du NYPD qui a visiblement sombré dans un délire paranoïaque. C'est ainsi qu'il découvre qu'au cœur de New York est célébré un culte jamaïcain : la Santeria...

Analyse et critique

Après une ouverture assez saisissante (nous y reviendrons plus bas), John Schlesinger démarre son film "en douceur" sur un récit criminel d'apparence classique, utilisant le décor de New York dans la tradition du thriller policier comme il a pu déjà le faire avec Marathon Man. Mais l'intrigue évolue et verse dans le fantastique, le New York moderne s'ouvrant sur un monde parallèle trouble et inquiétant. Cal découvre qu'au cœur de la cité, à l'ombre des gratte-ciel, se cachent des quartiers secrets, interdits, tout un monde souterrain où l'on pratique la Santeria, culte d'origine jamaïcaine dont le syncrétisme religieux le rapproche du vaudou.


Schlesinger se plaît dès lors à montrer le réel que l'on connaît se déchirer et s'ouvrir sur autre chose. Des serpents sortent des entrailles d'un homme, des araignées s'échappent d'une plaie au visage et un simple jouet devient un possible objet de passage entre deux mondes. Cette métamorphose du quotidien est très bien rendue par la photographie soignée de Robbie Müller. Sous sa caméra, New York glisse et se transforme. Les immeubles rutilants et les architectures modernes laissent entrevoir des quartiers anciens et décrépis, le port voit apparaître des carcasses de bateaux piqués par la rouille, les rues pleines de vie cèdent la place à des espaces abandonnés.

Le scénariste Mark Frost imagine deux mondes qui coexistent et dont la frontière devient peu à peu poreuse. Le monde moderne et cartésien du New York se voit ainsi contaminé par celui empli de magie et de croyances des adeptes de la Brujeria. Cette idée d'un monde magique enfoui qui ne demande qu'à surgir, on la retrouvera dans Twin Peaks que Frost créera avec David Lynch quelques années plus tard. Elle n'est pas non plus sans rappeler - la magie en moins - Marathon Man et ses anciens Nazis qui œuvrent dans l'ombre et surgissent dans le monde jusqu'ici tranquille de Dustin Hoffman, Cal découvrant de son côté un culte secret que l'on imagine là aussi tentaculaire.


On peut toutefois considérer ces références comme des raccourcis faciles de la politique des auteurs, ce principe étant il faut bien le dire un classique du thriller et du cinéma fantastique. L'idée même d'un culte vaudou pratiqué sur le sol américain est également dans l'air du temps avec Wes Craven, qui tourne L'Emprise des ténèbres (The Serpent and the Rainbow) l'année suivante, et surtout Angel Heart qui sort quelques mois auparavant. Mais alors qu'Alan Parker s'amuse simplement à mixer l'imagerie du film noir avec le fantastique, Schlesinger propose quelque chose de plus inquiétant, proche dans l'esprit du Rosemary's Baby de Roman Polanski. Ce que le film décrit au travers du vacillement de l'esprit rationnel du héros, suite à la contamination du réel par la magie, c'est la fragilité et la subjectivité du monde tel qu'on le perçoit. Ce qui importe, ce n'est pas tant qu'une secte puisse exister dans les entrailles de la ville, c'est que le réel que l'on croît connaître n'est qu'une apparence et qu'il suffit d'un rien pour que notre perception du monde change. Le monde tel que perçu et compris par Cal n'est que le produit de sa culture WASP, une croyance comme une autre alors même que l'Amérique s'imagine que cette vision est universelle. Lorsque Schlesinger filme Chris allumer un cierge en mémoire à sa mère, sa caméra s'attarde sur un prêtre préparant l'office puis sur la sculpture d'un Christ sanglant : deux plans qui montrent que l'imagerie et les croyances catholiques n'ont rien à envier à celles des cultes jamaïcains.


Au-delà de son aspect fantastique qui permet d'évoquer la fragilité et la subjectivité de notre vision du monde, Les Envoûtés raconte combien notre vie même est fragile. Le film s'ouvre sur une scène quotidienne qui bascule d'un coup dans le drame alors que la femme de Cal s'électrocute par accident. A partir de là, le monde du psychiatre bascule et les visions fantastiques du film peuvent être perçues comme l'extension de son drame intérieur. Peut-être que ce n'est pas la magie qui contamine le monde WASP mais la vision de ce monde par Cal qui se trouve transformée suite à la disparition brutale de celle qu'il aime, incapable qu'il est de trouver du sens à ce qui est arrivé.

Cal cherche peut-être une réponse à cette absence de sens et à sa culpabilité en s'imaginant que tout est déjà écrit, inéluctable. C'est ce que laisse entendre la mise en scène de Schlesinger. Ainsi, dans la séquence d'ouverture, la caméra suit Cal terminant son footing mais s'attarde sur une camionnette de livraison de lait puis sur des briques posées sur un perron. Il émane de ces plans anodins - un poil plus long qu'il n'est de coutume - une étrange tension. On sent qu'un danger guette, mais on ne sait pas d'où il va surgir. Or c'est la brique de lait qui va se révéler être par une suite de circonstances l'objet du drame domestique qui va coûter la vie à la femme de Cal. Le film joue ainsi beaucoup sur des éléments imbriqués, sur des répétitions. L'image de Martin Sheen essuyant le lait renversé va ainsi être répétée plus tard, une flaque de sang remplaçant l'innocent liquide. Si l'accident domestique stupide laisse penser que le monde est régi par l'absurde et l'arbitraire, le film - et c'est là qu'il rejoint le besoin de Cal de trouver du sens là où il n'y en a pas - va peu à peu imposer au contraire un univers où tout se tient, où tout fait sens. Il laisse entrevoir un univers tenu par des lois magiques, par des règles que notre esprit cartésien ne peut comprendre. Le fait que la séquence de de l'accident domestique soit immédiatement suivie par une autre montrant un rituel africain ne fait pas immédiatement sens, mais cette juxtaposition laisse entendre qu'en vérité tout est lié par une longue chaîne de cause à effet. Et le spectateur devra attendre la fin du film pour vraiment percevoir les connexions invisibles du récit.


C'est cette idée, bien plus que les quelques effets horrifiques parsemés ça et là, qui rend le film de Schlesinger angoissant. Ce faisceau d’événements apparemment disjoints mais qui emprisonne petit à petit Cal et Chris et ne leur laisse guère d'échappatoire. Faisceau auquel répond cette secte tentaculaire qui étend son pouvoir à chaque couche de la société, Cal découvrant comme la pauvre Rosemary que chaque voisin peut cacher un membre du culte. Les Envoûtés ne se mesure en rien au chef-d’œuvre de Polanski, mais sa mise en scène soignée et sa manière d'opérer tranquillement son glissement progressif vers le fantastique en font un bon petit film de série.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 24 novembre 2015