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Critique de film
Le film

Les Bas quartiers

(Up the Junction)

L'histoire

Dans les années 60 à Londres, une jeune femme (Suzy Kendall) qui veut couper court avec ses origines aisées, s'installe dans le quartier populaire de Battersea à la recherche d'une réalité sociale plus crue. Elle trouve un boulot dans une usine et se lie d'amitié avec deux sœurs, Rube (Adrienne Posta) et Sylvie (Maureen Lipman) qui lui font partager leur quotidien entre pubs, flirts et virées en moto. Elle rencontre Peter (Dennis Waterman) qui, lui, n'aspire qu'à une meilleure vie...

Analyse et critique

Grand classique anglais des sixties, Up the junction est en quelque sorte un prolongement des préoccupations du free cinema qui domina le cinéma anglais au début de la décennie. En dépit de thèmes communs, l'époque a cependant changé et à la constante impasse sociale, au noir et blanc blafard et à la province sinistre, souvent cadre du free cinema, Up The Junction se distingue par son décor londonien foisonnant, l'usage de la couleur et une tonalité plus libérée (dans le langage, les tenues flashy et le rapport au sexe) témoignant de l'évolution des mœurs d'alors. Le film est l'adaptation d'un roman culte de Neil Dunn qui connut une première version produite pour la télévision et réalisée par Ken Loach. Vénéré par la jeunesse anglaise, le livre (et par extension le film) est un vrai marqueur culturel qui a inspiré un de ses plus grands morceaux au groupe anglais Squeeze dans les années 80, avec l'éponyme single Up the junction, et tout fan de Pulp ne manquera pas de faire le rapprochement entre l'intrigue de Neil Dunn et les paroles de Jarvis Cocker sur leur grandiose Common People.

L'histoire dépeint le destin de Polly Dean (Suzy Kendall), jeune fille de bonne famille qui, lassée de l'hypocrisie de son milieu nanti, décide de se confronter à la "vraie" vie en quittant les quartiers huppés de Chelsea pour ceux plus populaires de Battersea, le titre Up the Junction signifiant (physiquement comme symboliquement) la traversée pour passer de l'un à l'autre. Si ce fait ne nous est concrètement pas tout à fait révélé immédiatement (malgré l’illustration explicite de la séquence d’ouverture où la caméra survole Londres et nous laisse voir cette transition), la distinction et le port de notre héroïne la démarque immédiatement dans son nouveau milieu où elle a rapidement trouvé un emploi à l'usine.

Durant tout le film, Polly n'aura de cesse de fuir toute trace de son confort passé, sacrifiant sa longue chevelure et ses tenues élégantes pour une allure plus criarde et une coiffure garçonne, choisissant l'appartement et les meubles les plus miteux au désespoir même de ses nouvelles amies. La mise en scène de Peter Collinson (réalisateur dont on se souvient surtout pour l'excellent film de casse L'Or se barre avec Michael Caine) adopte ainsi le regard de Polly pour offrir une vision pittoresque et radieuse des quartiers populaires londoniens : pubs enfumés où l’on discute, drague et chantonne entre deux pintes, marché aux fripes grouillant, l'usine où règne une belle complicité et solidarité féminines. Collinson oscille entre la rêverie pure et le réalisme poétique, bien aidé par une bande-son fabuleuse signée par le groupe Manfred Mann, eux-mêmes vraies icônes de ce Swingin' London.

Le ton bascule progressivement avec la romance de Polly et de Peter (Dennis Waterman), archétype du working class hero bien décidé à s'extraire de son milieu. C'est la réserve et la distinction de Polly qui l'attirent en premier lieu, ce qui donnera plus tard une scène de séduction absolument délicieuse. Emmenant Polly dans la chambre délabrée de son ancienne demeure, Peter lui avoue, intimidé, qu'il n'ose l'embrasser de la manière rustre dont il s’y serait pris avec une autre, et lui chuchote un "seduce me" qui conclut la scène par un langoureux baiser. Peu à peu va néanmoins se manifester le fossé qui sépare Polly de Peter et par extension de ce milieu où elle se plaît tant. Ce train de vie modeste et austère, elle le savoure sans le savoir à la manière d'un anthropologue car elle a connu le luxe tandis que Peter, qui n'a vécu que dans ce qu'il considère comme une fange, rêve constamment d'ailleurs - mais de manière tout aussi superficielle, comme le montre la conclusion.

Les aspects les plus glauques s'exposent alors comme pour montrer l'envers du décor, avec son lot de violence conjugale, une sordide séquence d'avortement ou encore la mort qui surgit de manière inopinée et cruelle... La conclusion laisse un certain goût amer et ambigu où l'on ressent comme un impossible rapprochement des différentes couches sociales, autant à cause de la bienveillance hautaine des nantis que des idées arrêtées des plus démunis. Le film est une manière percutante et moderne d’illustrer le clivage de classe si ancré et difficile à surmonter de la société anglaise.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 4 mars 2022