Menu
Critique de film
Le film

Le Salon de musique

L'histoire

Biswambhar Roy, un Zamindar - seigneur féodal de sa région - vit ses derniers jours dans son palais décrépit, presque entièrement ruiné. Il se remémore les années passées, où il donnait de grandioses réceptions dans son salon de musique, invitant les artistes les plus réputés d'Inde. Méprisant son voisin Ganguli, un parvenu, il a brulé sa fortune et sacrifié sa famille pour le prestige et pour satisfaire sa passion des arts.

Analyse et critique

Si Satyajit Ray connut un grand succès public en Inde avec son premier film, La Complainte du sentier, il ne rencontra pas la même réussite avec le second volet de La Trilogie d’Apu, L’Invaincu, qui fut un échec public. Le cinéaste doit alors trouver un sujet qui convaincra les producteurs de parier sur lui et lui garantira un succès public. Ray choisit d’adapter Le Salon de musique, un roman à succès de Tarasankar Bandyopadhyay, un récit incluant musique et danse, éléments traditionnels des succès cinématographiques populaires en Inde. Ray y voit aussi l’opportunité d’une utilisation moins artificielle qu’à l’habitude des numéros musicaux, ainsi que celle de mettre en valeur la musique classique indienne.

Le récit met en scène Biswambhar Roy, un seigneur féodal ruiné et dépassé par son temps qui a fait le sacrifice de ses derniers deniers et de sa famille à sa passion pour la musique, et aux réceptions somptuaires qu’il donnait dans son salon. Ce personnage de noble enfermé dans son palais, qui ne comprend pas le monde qui l’entoure, évoque évidemment Le Guépard qui sera tourné cinq ans plus tard par Visconti. Ray ne comptait pas, au départ, s’intéresser autant au personnage de Roy, pensant se concentrer plus fortement sur la musique. C’est une pause dans le tournage, occasionnée par l’indisponibilité de l’acteur principal Chhabi Biswas, qui lui donnera l’idée de creuser plus profondément le personnage, tout en tournant un autre film, La Pierre philosophale. Ray fait de Roy un personnage attachant, et nous percevons son empathie évidente pour lui. Il est un protecteur des arts et se comporte dignement avec son personnel. Son absence totale d’intérêt pour les considérations matérielles en fait un être touchant, presque enfantin, au point que sa femme a peur de le laisser seul et lui rit au nez lorsqu’il dit qu’il doit rester au palais pour « surveiller le domaine ». Son épouse - comme beaucoup de femmes chez Ray - est le personnage fort du couple, celui qui comprend le monde qui l’entoure, et elle materne son mari qui, lui, est totalement déconnecté du monde. Mais Ray n’occulte pas la partie plus négative de la personnalité du Zamindar, imbu de sa personne et enfermé dans des valeurs féodales révolues.


Cela se traduit par son attitude systématiquement méprisante vis-à-vis de son voisin Ganguli, un personnage a priori plutôt négatif, incarnant surtout la réussite matérielle. Roy vit à ses crochets mais reste, au moins dans son esprit, son supérieur socialement. Pourtant Ganguli est, lui, un personnage de son temps, il est à l’heure de l’évolution de l’inde. C’est de chez lui que vient le bruit de la machine électrique, c’est lui qui achète des objets anglais, qui prête de l’argent. Il possède une maison moderne sans salon de musique, sans temple, sans fontaine, mais certainement plus moderne, moins décrépite que celle de Roy. Il se développe et interagit avec son époque, rencontrant les officiels anglais, quand Roy reste toujours seul chez lui. Ce dernier ne perçoit tout cela que de très loin du fond de son palais, du fond de son esprit aussi, enfermé dans les valeurs du passé.

Ces valeurs, elles s’illustrent évidemment à l’écran par les fêtes somptuaires que Roy donne dans son palais. C’est ainsi qu’il entretient, au moins dans son esprit, son prestige. Des fêtes qui lui permettent de démontrer à ses voisins, dont Ganguli, qu’il est le mieux éduqué d’entre eux, comme lorsqu’il l’humilie en lui rappelant qu’en tant qu’hôte, il doit être le premier à offrir un présent à la danseuse. Mais Roy n’est pas seulement attiré par le paraitre, il est vraiment fasciné par la musique, il la comprend et la pratique. Le Salon de musique est ainsi un des films les plus fascinants qui soient sur la passion. Elle dévore Roy au point qu’il mettra en danger sa famille pour une fête et se ruinera totalement, mais c’est aussi ce qui le tient éveillé, ce qui l’anime jusqu’à la fin. Une belle illustration de la force vitale et destructrice de l’art. Cette passion est aussi celle de Satyajit Ray qui tente de la transmettre au spectateur. Elle se traduit par de longs plans sur les artistes et de longues scènes de récital. Le cinéaste nous offre un film totalement fasciné par la musique. Cet aspect peut d’ailleurs constituer l'une de ses difficultés d’accès, la musique classique indienne n’étant pas des plus évidentes pour l’oreille du spectateur européen, mais l’effort pour passer outre cet obstacle est facilement récompensé par la réussite d’ensemble du film.

Le Salon de musique n’offrira pas totalement à Satyajit Ray le succès public escompté, même s’il sera suffisant pour conclure La Trilogie d’Apu. Il sera par contre l’un des films qui sera le socle, plus tard, de sa reconnaissance internationale. L’omniprésence de la musique et de la danse en fait en tout cas l'une de ses œuvres la plus singulière, peut-être la plus indienne de sa filmographie, qui mérite la découverte pour embrasser totalement la diversité de sa production.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 24 janvier 2023