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Critique de film
Le film

Le Mystère Picasso

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Analyse et critique

Henri-Georges Clouzot vient de remporter deux grands succès publics (Le Salaire de la peur et Les Diaboliques) et surprend son monde (et notamment le public du Festival de Cannes où le film remporte un Prix spécial) avec ce documentaire sur Picasso. Clouzot est depuis toujours un amateur de peinture et, dès ses vingt ans, l'œuvre de Picasso le marque profondément. Ils se rencontrent, s'apprécient, et le cinéaste lui montre un jour ses dessins que le peintre juge avec sévérité, lui prodiguant au passage ce conseil : « Ne dessine pas en regardant, regarde après ! » Soit en substance : « Concentre-toi sur ton œuvre et ne découvre qu'ensuite le rapport qu'elle entretient avec ton modèle. » Le Mystère Picasso est l'occasion pour Clouzot d'explorer cette méthode, d'essayer de percer le mystère du peintre, le mystère de la création.

Picasso commande un jour des crayons-feutres aux Etats-Unis. Il découvre en les utilisant que les traits traversent sa toile. Il raconte cette anecdote à Clouzot et le cinéaste a alors l'idée d'utiliser ce défaut pour réaliser un documentaire qui montrerait le peintre en action. Avec le chef opérateur Claude Renoir (petit-fils d'un autre peintre célèbre), il donne rendez-vous quotidiennement à Picasso dans les Studios de la Victorine, à Nice, et se lance dans ce projet sans plan préétabli, pensant au départ ne réaliser qu'un court métrage. Le dispositif du film est très simple, composé en deux temps. Dans une première partie, profitant que les traits de crayons apparaissent sur le dos de la toile, Clouzot filme plein cadre cet envers. A l'image, la peinture semble ainsi se créer sans intervention humaine, apparaissant comme par magie à la surface de la toile. Il y a dans ce dispositif un jeu sur la place du spectateur, la toile de la peinture renvoyant tout naturellement à l'écran de cinéma. Derrière cette surface on imagine le créateur, peintre ou cinéaste, que l'on va pouvoir révéler en faisant passer le spectateur de l'autre côté du miroir. Il a pu voir l'œuvre qui se crée en direct, il est maintenant invité dans l'espace où s'opère cette création, invité à rencontrer la personne dont elle émane.

Dans la deuxième partie, Picasso est cadré de dos alors qu'il peint d'autres toiles. Mais comme Clouzot est aussi artiste et créateur sur ce film, il se met lui aussi en scène, indiquant au peintre combien de pellicule il lui reste dans le chargeur, le prévenant qu'il n'a plus que cinq minutes pour terminer sa peinture. Lorsque le cinéaste s'inquiète à haute voix du fait que le spectateur puisse être amené à penser, par la grâce du montage (dirigé par Henri Colpi), que le peintre a exécuté sa toile en dix minutes alors qu'il y a passé cinq heures, il montre le film en train de se faire, comme Picasso montre comment il construit une peinture. La blancheur de la toile et le noir du crayon peuvent aussi être vus comme résumant à merveille la mise en scène selon Clouzot. Le cinéaste renforce toujours les contrastes : si ses personnages ne sont jamais noirs ou blancs, ses images, quant à elles, jouent sur une opposition très forte entre la lumière et l'obscurité, une tradition expressionniste que le cinéaste revendique pleinement au risque de passer aux yeux de certains pour un "passéiste" ou un "suiveur". Clouzot ne cesse de travailler sur la lumière, qui est aussi primordiale chez lui qu'elle ne l'est chez Lang ou Franju.


Avec ce film, le cinéaste se laisse également porté par son goût pour les expériences formelles, des expérimentations qui marqueront de plus en plus son cinéma. Il passe du noir et blanc à la couleur, du quasi-silence (simplement le crissement du feutre sur la toile) à la musique de Georges Auric, du 1,37 au Cinémascope. Ce jeu sur le cinéma et la forme est l'un des plaisirs de ce film singulier, même si ce qui marque avant tout c'est bien la découverte du travail du peintre, la création à l'œuvre. Picasso retouche, utilisant ses premières esquisses comme des palimpsestes, et l'on ne peut s'empêcher par la suite à la vue d'une de ses toiles d'imaginer toutes celles disparues mais qui demeurent, tapies sous l'œuvre terminée. Le Mystère Picasso est une œuvre unique, totalement marginale, expérimentale, et qui demeure aujourd'hui l'un des plus précieux témoignages sur l'acte de créer.

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Par Olivier Bitoun - le 15 janvier 2018