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Critique de film
Le film

Le Moment de vérité

(The Karate Kid)

L'histoire

Daniel LaRusso (Ralph Macchio) et sa mère quittent la côte Est des États-Unis pour aller s’installer en Californie. Si ce déménagement permet à celle-ci d’exercer un travail qui lui plaît, il en va tout autrement pour Daniel qui devient très vite la victime des harceleurs du lycée, encouragés dans leurs actes par un maître d’arts martiaux qui chante constamment les vertus de la force. Mais Monsieur Miyagi (Pat Morita), le gardien japonais de l’immeuble où résident Daniel et sa mère, n’est pas seulement capable de réparer une plomberie défectueuse. Nonobstant son grand âge et sa frêle allure, il possède lui aussi une parfaite maîtrise des arts martiaux et Daniel a tôt fait de trouver en lui un père spirituel.

Analyse et critique

Deux suites - trois si l’on inclut le spin-off féminin/féministe dans lequel Hilary Swank succède à Ralph Macchio -, un remake - avec Jackie Chan dans le rôle du mentor -, une comédie musicale, des jeux vidéo, un nouveau remake prévu, nous dit-on, pour l’année prochaine, et, chose absolument inédite, une série dérivée avec les mêmes acteurs principaux un tiers de siècle plus tard (pour être franc, cette production Netflix, intitulée Cobra Kai, est parfois languissante, mais là n’est pas la question)... Qu’on le veuille ou non, sans être Star Wars ou Indiana Jones, la saga Karate Kid constitue un chapitre marquant de l’histoire du cinéma de la fin du XXe siècle et du début du XXIe.

Du cinéma populaire, diront certains. Mais il n'est pas sûr qu’ils aient raison. Un professeur de philosophie à qui nous avions offert le DVD du film original a attendu plus d’un an avant de condescendre à le voir. Pensez donc : karaté ? kid ? un peu de sérieux, que diable ! Mais le même nous a avoué que, depuis qu’il a condescendu à le voir, il cite ce film régulièrement, chaque fois qu’il doit traiter devant ses élèves la question de la connaissance.

Il faut bien admettre qu’à première vue, le premier Karate Kid avait toutes les allures d’un « film d’exploitation », d’un plagiat. Un Rocky pour teenagers, dénoncé comme tel en maintes occasions par Sylvester Stallone... Même réalisateur : John Avildsen. Même compositeur : Bill Conti. Et la chanson You’re the Best, qui accompagne la victoire du jeune héros, avait été écrite à l’origine pour Rocky III (Stallone avait finalement opté pour le Eye of the Tiger du groupe Survivor). En gros aussi, même histoire, celle de la revanche d’un exclu à travers une compétition sportive qu’il n’avait a priori aucune chance de gagner.

Mais au moins trois choses ont permis à Karate Kid d’être très vite bien plus qu’un produit de consommation courante. La première, c’est que, si conventionnelle qu’elle puisse paraître, l’histoire qu’on nous raconte est dans une large mesure un récit autobiographique. Robert Mark Kamen, le scénariste par qui tout est arrivé, s’est inspiré d’un article de journal, mais aussi d’un épisode qu’il avait lui-même vécu dix ans plus tôt. Tabassé par une bande de petites frappes alors qu’il s’en revenait de l’Exposition Universelle de New York, il avait décidé d’étudier les arts martiaux pour éviter que pareille mésaventure ne se reproduise, et le nom Miyagi, qui est celui du personnage interprété dans le film par Pat Morita, n’était autre que celui du maître de son maître. Originaire d’Okinawa, Chojun Miyagi avait fondé une école de karaté où se combinaient techniques japonaises et techniques chinoises. Il y a donc au cœur de Karate Kid une incontestable sincérité.

Le second élément essentiel du film, c’est que ce parcours de dignité reconquise est aussi une métaphore de l’histoire des États-Unis. À leur manière, Daniel LaRusso et sa mère sont des immigrants. Ils quittent New York pour la Californie, où la vie promet d’être plus facile, et elle finira peut-être par l’être, mais cette Californie se révèle être une contrée beaucoup moins accueillante qu’on ne pouvait le croire. Bien évidemment, Karate Kid n’est pas le premier film construit sur ce schéma, mais on ne saurait oublier que ce motif « Go West » est peut-être l’essence même du rêve américain.

Le troisième élément qui a contribué à imposer rapidement Karate Kid comme un classique est la manière dont y est traité le thème de l’apprentissage, et qui renvoie, même si cela n’est jamais dit ouvertement, au Ménon de Platon. On sait que, dans ce dialogue, Socrate amène un esclave à découvrir par lui-même qu’un carré ayant pour côté la diagonale d’un premier carré a exactement deux fois la surface de celui-ci. Si l’esclave peut découvrir la chose, c’est qu’il l’avait déjà en lui. Toute connaissance est donc en fait une réminiscence, à mettre en rapport avec l’immortalité de l’âme. Car comment pourrait-on connaître, ou simplement apprendre à connaître, ce qu’on ne connaît pas du tout ? Tout le monde, bien sûr, n’accepte pas aisément ce principe platonicien et d’aucuns soulignent que c’est Socrate qui a fait tout le travail et qu’il a pratiquement dicté à l’esclave, sans qu’il s’en aperçoive, toutes ses réponses. Une interprétation « moyenne » consiste alors à dire que l’esclave ne sait pas que c’est à partir de la diagonale d’un carré qu’on peut tracer un carré de surface double, mais qu’il a en lui et que nous avons tous en nous les « cases mentales » prêtes à accueillir une information de ce type.

Et c’est bien ce qui se passe dans Karate Kid. Quand Daniel LaRusso demande à Monsieur Miyagi de lui enseigner le karaté, celui-ci lui commande dans un premier temps de faire quelque chose qui n’a strictement rien à voir, mais que n’importe qui est en mesure de faire et qui est donc déjà en chacun de nous. Il faut peindre une palissade en prenant simplement soin d’effectuer des gestes qui ne s’éloignent pas de la verticale, et cirer des voitures en effectuant un geste toujours circulaire. Daniel obéit, mais finit par protester : visiblement, Monsieur Miyagi se moque de lui et l’exploite. Mais éclate alors la révélation : ces gestes qu’il accomplit désormais mécaniquement ne sont autres que les gestes fondamentaux du karaté. Il sait déjà, il savait déjà le karaté sans le savoir. Est résumé dans cette scène le paradoxe qui est au cœur de toute pédagogie bien conçue : pas de pédagogie sans pédagogue, pas de grand sportif sans coach, mais - illusion ou réalité, peu importe - le disciple doit avoir le sentiment qu’il a tout découvert, ou presque, par lui-même. Après quoi Miyagi n’aura même pas à enseigner à Daniel la position qui lui permettra de continuer le combat avec une jambe paralysée ; Daniel l’aura intégrée sans même s’en rendre compte.

N'allons pas prétendre que le film résout le mystère de la connaissance. Mais, à travers ce qui ressemble fort à une gigantesque mise en abyme, il a l’immense mérite d’en présenter la complexité sans jamais l’exposer ouvertement. Morale pratique de l’histoire pour tous les lycéens et étudiants préparant un examen ou un concours : oubliez le but vers lequel vous tendez ; trouvez dans le programme ce qui résonne en vous directement ; le reste suivra.

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La fiche IMDb du film
Par Frédéric Albert Lévy - le 3 novembre 2022