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Critique de film
Le film

Le Mangeur de citrouilles

(The Pumpkin Eater)

L'histoire

Jo (Anne Bancroft) a cinq enfants. Cette jeune femme, dont c’est le second mariage, rencontre un jour l’écrivain Jake Armitage (Peter Finch) duquel elle s’éprend amoureusement. Elle quitte alors son mari pour épouser Jake, alors que sa carrière prend son envol. Deux enfants naîtront de ce troisième mariage et Jo s’installera bon an mal an dans la maternité. A sa huitième grossesse, son mari se révolte et la force à l’avortement. En pleine dépression nerveuse, Jo consent à se faire stériliser, pensant ainsi sauver son mariage. Elle se rend compte que son mari la trompe et que la maitresse de celui-ci est enceinte, alors qu'elle-même vient de se faire stériliser.

Analyse et critique

Le mariage est un bonheur paisible, espéré et attendu, qui peut se transformer en terrible enfer si les attentes de chacun se révèlent diamétralement opposées au fil des années. C'est toute la problématique de ce mélodrame puissant, aux thèmes passionnants, à l'orée des mutations sociologiques des années 60. Le film adapte un roman de Penelope Mortimer qui usait de la fiction pour relater ses amours tumultueuses (remariage, adultères, enfants illégitimes) à travers une héroïne perturbée incarnant son double de papier. A l'écran il s'agit d’Anne Bancroft, femme en terrible manque d'affection qui compense sa peur du vide en multipliant les grossesses et les maris. Le troisième (Peter Finch) semble être le bon, prêt à accepter cet amour étouffant et une maisonnée bruyante d'enfants. Anne Bancroft incarne un personnage qui ne peut passer le cap amené par l'évolution des mœurs et qui s'accroche maladivement à son statut de femme d'intérieur et de mère, seule manière d'exprimer sa féminité.

Jack Clayton appuie cela dès l’ouverture dans son dispositif de mise en scène. On voit ainsi Anne Bancroft dépitée après le départ de son mari, déambuler tel un spectre dans leur demeure vide, l'absence des enfants à ce moment-là renforçant son « inutilité ». Sur le score mélancolique de George Delerue s'amorcent alors des flashbacks au détour des pièces de la maison qu'elle arpente, nous faisant ainsi remonter dans le temps à une époque où le bonheur familial et conjugal était idéal, malgré des signes avant-coureurs du drame (dont une première tromperie avec une toute jeune Maggie Smith). Le retour au présent montre alors cette cellule brisée par les années de ce vécu, les enfants grandissant et le mari se consacrant à la réussite de sa carrière, faisant remonter les angoisses de Jo. La force du film tient grandement à la performance incroyable d'une Anne Bancroft au bord de la rupture. Si cette anxiété trouve son explication dans la vie de Penelope Mortimer (qui a subi un inceste dans son enfance), elle garde tout son mystère au sein du film grâce à la prestation fascinante de l'actrice. Tour à tour sûre de sa féminité et séductrice, elle peut se désagréger dans l'instant si l'équilibre de son foyer vacille, notamment quand elle soupçonnera son mari d'adultère. Possessive jusqu'à la folie (dont une scène mémorable où elle reproche à son psychiatre de partir en vacances...), c'est bien sûr inversement dans son trop plein d'amour qu'elle s'aliène progressivement son mari superbement joué par Peter Finch.

Clayton multiplie les effets montrant le fossé s'établissant entre eux, en jouant de leurs deux silhouettes constamment décalées dans la profondeur de champs ou le découpage, quand ce n'est pas tout simplement une cinglante répliquequi vient foudroyer l'autre, comme la scène d'une grande noirceur où Finch découvre que sa femme a, malgré les précautions, à nouveau réussi à tomber enceinte. La situation semble inexorable tant tout est fait pour rendre cauchemardesque l'institution du mariage à travers d'étranges rencontres (étonnante séquence où une femme guettée par la folie interpelle Anne Bancroft dans un salon de coiffure) ou le personnage absolument répugnant et inquiétant que joue James Mason, dont la présence renvoie à Derrière le miroir de Nicholas Ray qui explorait des thèmes similaires. Il est, lui, un pendant violent et menaçant d'Anne Bancroft, prêt à d'autres extrémités pour sauver son couple.

Le film aborde tous ces thèmes sans fard, autant dans le script de Harold Pinter qui semble vraiment préserver l'essence du livre (on parle ouvertement d'avortement, de frigidité, de perversion...) que dans les situations osées que se permet un Jack Clayton très inspiré. Anne Bancroft, qui perd ses nerfs en plein Harrods, une rixe conjugale d'une brutalité étonnante ou encore les séquences sexuelles fort appuyées étonnent vraiment pour un film de 1964. Après avoir poussé ses personnages à se faire tant de mal et se dire tant d'affreuses vérités, le film se conclue sur une surprenante touche positive avec l'apaisement enfin atteint d'Anne Bancroft. Alors que toutes les tentatives de changements forcés avaient ramené le couple à la case départ, un échange final tout simple laisse tout de même une note d'espoir pour l'avenir car l'amour ne semble pas éteint entre eux, ce qui est l'essentiel. Anne Bancroft sera saluée pour sa performance du prix de la meilleure actrice à Cannes et aux Golden Globes, et sera nominée à l'Oscar.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 9 février 2024