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Critique de film
Le film

Le Jeu du faucon

(The Falcon and the Snowman)

Partenariat

L'histoire

Chris Boyce (Timothy Hutton) est un employé de RTX, une société d'électronique qui a des contrats de développement avec l'armée et la CIA. Suite à une erreur de transmission, il tombe sur un télex décrivant des actions illicites menées par l'agence à l'encontre d'un ministre australien jugé trop à gauche. Les erreurs de transmission se poursuivent et il découvre peu à peu les agissements de l'agence contre la presse, les syndicats et des gouvernements étrangers démocratiquement élus. Ecoeuré, il décide de voler des informations sur des satellites espions que RTX fabrique pour le Pentagone et des les remettre aux Russes. Il contacte son ami d'enfance, Andrew Daulton Lee (Sean Penn), un dealer à la petite semaine qui accepte de rentrer en contact avec l'ambassade russe afin de leur proposer un marché...

Analyse et critique

En 1975, Chris Boyce et Andrew Daulton Lee (les Falcon et Snowman - comprendre dealer - du titre original), deux hommes issus de la bonne bourgeoisie, confient à l'ambassade russe des informations sur des satellites espions utilisés par l'armée américaine. Ils continuent à fournir à l'URSS des informations de première importance jusqu'à leur arrestation deux ans plus tard. L'affaire défraie la chronique : les deux apprentis espions ont jeté le discrédit sur les services de renseignement et de sécurité américains et l'on ne sait rien des raisons qui les ont poussés à trahir leur pays. Le journaliste Robert Lindsey se plonge dans l'affaire et en tire un roman bientôt adapté au cinéma par un scénariste alors novice, Steven Zaillian, futur auteur des scripts de La Liste de Schindler, Mission : Impossible, Gangs of New York ou Le Stratège.

Le Jeu du faucon n'est pas à proprement parler un film d'espionnage. La façon dont Chris et Andrew récupèrent des informations et les font passer au camp adverse est traité très succinctement. Le film ne s'attarde guère sur cet aspect de l'histoire, le comment reposant essentiellement sur la négligence des services américains et sur le fait que, complètement naïfs et irresponsables, Chris et Andrew ne correspondent pas au profil de l'espion classique et deviennent imprévisibles. La façon dont ils parviennent à faire sortir des documents de première importance au nez et à la barbe de la CIA et à les remettre au KGB tient finalement plus de la comédie que du récit d'espionnage, la mise en scène de John Schlesinger appuyant sur ce registre plutôt que sur l'usage du suspense qu'il limite à quelques courtes séquences.


On comprend dès lors que le vrai sujet du film, c'est ce qui a pu pousser Chris et Andrew à livrer des renseignements aux Russes. Et la piste qu'explore le film, la clef qu'il propose pour comprendre ce mystère, c'est la volonté de rompre avec un environnement WASP étouffant (Chris est le fils d'un ancien agent du FBI, Andrew celui d'un médecin) et avec l'autorité du père. Il y a certes une part d'idéologie chez Chris (Andrew agit, lui, par appât du gain), qui se révolte lorsqu'il découvre le jusqu’au-boutisme de son gouvernement dans la lutte anti-communiste. Choqué par le fanatisme anti-rouge d'anciens agents ou militaires qu'il côtoie, écœuré par les actions secrètes et les manipulations de la CIA, Chris se sent obligé d'agir lorsqu'il découvre que son pays est prêt à trahir ses idéaux affichés de liberté et de justice pour asseoir sa domination sur la scène internationale. En s'opposant à cette Amérique des faucons, il rompt avec l'idéologie la plus conservatrice de son pays, mais aussi avec sa famille et son père qui l'incarnent.

La trahison des deux hommes revêt ainsi l'apparence d'un défi lancé aux pères. Cette figure paternelle, elle se retrouve aussi bien dans le chef de famille autoritaire et autocratique que dans la nation, les deux se confondant très vite dans le film, comme dans cette scène emblématique où le père de Chris le pousse à entonner un chant patriotique. Défier le père devient pour Chris l'équivalent de défier son pays, son gouvernement et ses incarnations. Avant même de découvrir les malversations des services secrets, Chris est déjà dans un mouvement de rupture vis-à-vis de sa famille. Entré au séminaire pour devenir prêtre, il brise cette voie toute tracée en abandonnant ses études. Dans cette scène qui ouvre le film, il ouvre les yeux, refusant de continuer à être ce fils sage et obéissant que l'on devine qu'il a été pour devenir enfin lui-même. Il quitte l'ombre de l'église pour gagner avec son faucon apprivoisé la lumière et le grand air, le rapace prenant son envol dans le ciel bleu. Cette séquence - au symbolisme assez lourd, il faut en convenir - montre que Chris est dorénavant capable de refuser ce qui est considéré comme acquis, d'abord le dogme religieux, bientôt la parole de la nation. A peine rentré chez lui, il provoque d'ailleurs son père en se moquant des interventions de Richard Nixon et de ses alliés politiques lors de la procédure d'impeachment lancée par le comité judiciaire de la Chambre des représentants. Comme il remet en cause ses croyances religieuses, Chris doute des institutions de son pays.

Ce que met en scène le film, c'est bien moins une histoire d'espionnage qu'une Amérique qui se désagrège de l'intérieur. Le Jeu du faucon montre une nation tellement marquée par le Vietnam, les dérives de la guerre froide, le Watergate que même ses plus emblématiques représentants - des WASP fils de médecin ou de représentants du pouvoir - en viennent à douter et à trahir car elle-même a trahi ses idéaux, les a pervertis. Le générique pose d'emblée l'enjeu du film, montage confrontant des images de l'Amérique triomphante (des pom pom girls souriantes, la conquête spatiale) à son envers (Nixon, le Vietnam) et qui insinue même un doute sur la mort de certaines de ses icônes (Martin Luther King, John Lennon). Virulente critique de l'Amérique, de ses institutions et de ses fourvoiements politiques, Le Jeu du faucon surprend à un moment où le cinéma hollywoodien a plutôt le petit doigt sur la couture du pantalon, saluant l'héroïsme et la droiture du bon peuple américain face au perfidies du bloc soviétique.


Le sujet est passionnant, malheureusement la mise en scène de Schlesinger ne lui rend pas particulièrement justice. Le cinéaste se contente de stéréotypes, de clichés, que ce soit dans sa description d'une cellule familiale, des espions russes ou d'un service de la CIA. Empêché par sa volonté de coller à l'enquête précise de Robert Lindsey, Schlesinger n'ose ni la caricature, ni le réalisme et se retrouve coincé dans une zone médiane peu satisfaisante. Malgré la mollesse de la mise en scène, Le Jeu du faucon se suit néanmoins sans déplaisir et se révèle être une captivante réflexion sur l'Amérique.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 24 novembre 2015