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Critique de film
Le film

La Neige était sale

Partenariat

L'histoire

Une ville d'Europe centrale occupée par les Allemands. Franck Friedmaier, petite frappe froide, cynique, choyée et crainte par sa maquerelle de mère, qu'il méprise car elle l'a délaissé petit, vit dans la toute-puissance et l'amoralité la plus totale. Une jeune fille pure, qui est sa voisine et l'observe depuis sa fenêtre, tombe amoureuse de lui...

Analyse et critique

Les années 1940, pour Georges Simenon furent peut-être les plus inspirées, les plus incandescentes. Les titres prestigieux s'y bousculent : Le Voyageur de la Toussaint, La Vérité sur Bébé Donge, Les Inconnus dans la maison, La Veuve Couderc... sommets du « roman dur » comme l'on s'est plu à nommer les romans sans Maigret. Ecrit en 1948 à Tucson, Arizona, La Neige était sale appartient à un substantiel corpus de romans (48) écrits pendant ce long séjour de dix ans environ que Simenon passa aux Etats-Unis. Et le film de Luis Saslavsky vient grossir la liste conséquente (plus de 50 productions) d’œuvres cinématographiques françaises adaptées de Simenon. Il ne me paraît pas tout à fait être digne d'un haut du panier sur lequel règnent notamment le Bébé Donge d'Henri Decoin ainsi que La Tête d'un homme de Julien Duvivier. Il n'est pas pour autant indigne de figurer dans la bonne moyenne des adaptations de ce continent de la littérature française. Cette place honorable, nous la devons à Luis Saslavsky, réalisateur argentin, critique de formation, très certainement esthète, qui tourne dans son pays quelques films de prestige ambitieux (adaptation de Leo Perutz) avec des vedettes nationales (Georges Rigaud, Fernando Lamas, Delia Garcès) avant de fuir le péronisme au début des années 50 et de trouver à rebondir grâce notamment à la vedette mexicaine Maria Félix et à Jean Cocteau. Sa carrière française est constituée de quatre films : La Neige était sale (1952), Les Louves (1957), Premier Mai (1958) et Ce corps tant désiré (1958). 


Le premier, celui qui nous occupe, à eu maille à partir avec une censure affolée par ce qu'elle considérait comme « contraire aux bonnes mœurs ». La ville occupée était donc française et truffée de « mauvais français » et l'occupant ne pouvait être qu'allemand. Sur les instances de la censure, Saslavsky et son scénariste André Tabet (futur dialoguiste aux œufs d'or du Corniaud et de La Grande Vadrouille, en collaboration avec son frère Georges Tabet, du duo vedette des années 30, Pills et Tabe) déplacent le problème quelque part en Europe centrale et le film sort en 54, écopant pour le coup d'une interdiction aux moins de 16 ans et pourvu de l'avertissement suivant : « La Neige était sale ne vise qu'à approfondir un cas strictement individuel d'anomalie et d'angoisse. » Ce côté erratique de l'identité narrative du sujet (on est en France, comme l'atteste la gouaille parigote des comédiens ET en Europe centrale à la fois) constitue la répercussion logique de celle du roman et le film semble être le fruit d'une volonté un peu scolaire de mâcher le travail imaginatif du spectateur. Car le roman de Simenon, très fort, dur, reste allusif, flottant dans une sorte de fièvre froide dont on ne sait jamais vraiment à quel temps elle se conjugue (on passe parfois sans prévenir du présent à l'imparfait, et inversement) et, surtout, l'occupant n'est jamais désigné, ce qui confère à l’œuvre la portée symbolique, allégorique, qui manque au film. Nous comprenons, chez Simenon, que la langue de l'occupant est étrangère à celle de l'occupé mais sans plus de précisions. D'autant que les noms des personnages qui subissent l'Occupation, et le climat délétère qu'elle engendre, ont une consonance germanique (Friedmaier, Holst, Lotte, transformé en Irma dans le film), ce qui entretient une sorte d'entre-deux distancié à la Brecht (quelque chose de ce dernier résonne dans cet échantillonnage de personnages aux noms allemands).


Il est également possible que le livre exsude ce que Simenon pouvait porter en lui de culpabilité, de mauvaise conscience ; lui qui a fuit les tracasseries de l'épuration pour trouver refuge au Canada, avant de se griser d'Amérique. Culpabilité de Franck Friedmaier, le jeune héros de 19 ans, teintée de fatalisme voire de masochisme qui n'est pas sans parenté avec celle de François Donge, héros de La Vérité sur Bébé Donge qu'adapte, pratiquement au même moment que Saslavsky, Henri Decoin avec un stupéfiant mélange de fidélité et de transcendance. Dans les deux cas, un homme appelle de ses vœux un châtiment sur lui-même pour avoir un jour porté atteinte à la pureté d'âme d'une jeune femme. Dans un cas comme dans l'autre, un homme quitte la vie dans la satisfaction extatique d’avoir accompli son destin quand bien même aurait-il passé cette vie à le haïr (La Neige était sale). Le film de Luis Saslavsky constitue une adaptation intelligente en cela qu'elle reproduit avec fidélité les lignes de force du récit de Simenon, cette puissance tragique d'un décor implacablement gris et blanc, comme une gangue glacée figeant les cœurs et les âmes. Le budget, qu'on devine restreint, étrique ce décor et l'esprit kammerspiel du roman s'en trouve d'autant plus respecté. Du reste, le décorateur de Saslavsky retrouve le vague luxe de l'appartement de Lotte (pardon, de Madame Irma), avec sa cuisine contiguë et ses pièces attenantes, ainsi que l'étrangeté de la prison (qui n'est pas une prison puisqu'on y vient « que pour être relâché ou exécuté ») où Friedmaier finira sa triste vie et qui n'est rien autre qu'une école dont les élèves ont été remplacés par des chiens (idée intéressante absente du roman) que l'on aperçoit dans une cage en fond de plan.


La distribution n'est pas pleinement satisfaisante mais respectable. Valentine Tessier, en Irma mère maquerelle, ne démérite pas : elle a ses moments émouvants mais elle flirte avec la caricature, le cliché et la posture mélodramatique. Et surtout, péché mignon du film, elle explicite. « Qu'as-tu à me reprocher ? », demande-t-elle à son fils Franck ce que Simenon nous enjoint à deviner. La prostituée Minna, gourde, toujours malade chez Simenon, trouve une dignité chez Saslavsky, dont on sait gré au réalisateur. C'est Vera Norman, en Moune, qui lui prête un visage racé et une sorte d'élégance qu'on cherchera en vain chez Minna. L'inconnue Marie Mansart est une Suzy (Sissy) convaincante, oie blanche timide et contrite que l'on a envie de protéger et dont on comprend qu'elle puisse vaguement divertir puis émouvoir Franck Friedmaier. Mais, là encore, les adaptateurs se sentent obligés d'expliciter voire de « protéger » le spectateur par le confort douillet du mélodrame comme lorsque Suzy s'engueule avec Franck sur fond de considérations sur la vraie nature du bonheur. Débats auxquels les personnages de Simenon sont complètement étrangers et Sissy, chez ce dernier, est plus que laconique, presque effacée dans son innocence bafouée. Mais Marie Mansart récupère physiquement ce je-ne-sais-quoi d'éthéré, ce côté « flamme fragile dans la nuit ». L'acteur allemand Jo Dest personnifie efficacement cet inquisiteur en civil, à la fois bonhomme et implacable, si glaçant chez Simenon. Mais sur le versant « occupant », la notion d'adaptation mérite d'être interrogée. Le choix des adaptateurs de ne pas respecter la portée allégorique de l'écrit est un peu dommage mais compréhensible tant il eût été compliqué d'imaginer un occupant lambda avec ses uniformes spécifiques sans décontenancer un spectateur pour lequel l'Occupation, la vraie, est le plus frais et le plus douloureux des souvenirs. Mais il est dommage que des péripéties inventées (l'évasion du centre de détention) viennent dénaturer le côté saisissant, engourdissant même, de l'équivalent dans le roman, où l'on « voit » que Friedmaier, tout antipathique qu'il ait pu l'être jusque là, se révèle courageux, intelligent et analytique. Quelque chose d'Un condamné à mort s'est échappé plane sur ces pages-là...


Pour en revenir aux comédiens, il convient de saluer Daniel Ivernel en Krommer, « ami » douteux de Friedmaier, trafiquant, profiteur, qui se vante, et dans le roman et dans le film, d'avoir jadis étranglé une femme mais qui se révèle veule. Ivernel le dote d'un imaginaire relevant autant du film noir que de la bonhomie brechtienne. Ses entrées et sorties de champ, cette façon de se poster à la limite du cadre pour continuer à suivre des yeux d'autres personnages qui en sortent ne dépareraient pas dans un film d'Otto Preminger. Enfin, Daniel Gélin, s'il participe des défauts relevés plus haut en ne tenant pas la note d'un personnage dont Simenon prend soin d'entretenir le côté impénétrable, du moins jusqu'à un certain stade, n'en reste pas moins un Friedmaier idéal, froid et meurtri, forçant par tous les moyens la rencontre avec son destin : « Car il voulait que le destin s’occupât de lui ; il avait tout fait pour le forcer, il continuait à le défier du matin au soir. » Il est frappant que les auteurs, au moment où le héros lâche prise, qu'il ne résiste plus, aient cru bon de retranscrire fidèlement sa tirade qu'il adresse à ses tortionnaires : SPOILER « J'ai volé les montres et j'ai tué Mlle Vilmos, la sœur de l'horloger de mon village. J'avais déjà tué un de vos officiers, au coin de l'impasse de la tannerie, pour lui prendre son revolver, parce que j'avais envie d'un revolver. J'ai commis des actions beaucoup plus honteuses : j'ai commis le plus grand crime du monde, mais celui-là ne vous regarde pas. Je ne suis pas un exalté, ni un agitateur, ni un patriote. Je suis une crapule. » La Neige était sale de Luis Saslavsky, malgré sa dramaturgie datée, gagne à être connu car il est un film rare, adaptant un roman qui n'est pas le plus connu de son auteur et qui est pourtant un grand livre. Appelons de nos vœux une belle restauration pour une œuvre de cinéma attachante, forte, qui a encore à donner.

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La fiche IMDb du film
Par Alexandre Angel - le 27 septembre 2019