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Critique de film
Le film

La Chasse

(La Caza)

Partenariat

L'histoire

Trois amis, José, Paco, Luis, décident de se retrouver pour chasser. Une chasse aux lapins. Dans le désert. Il fait chaud. Les esprits vont s'échauffer...

Analyse et critique

Premier film du coffret « Carlos Saura : les années rebelles », La Chasse n'est pourtant pas, à proprement parler, la première œuvre du réalisateur espagnol. C'est même son troisième long métrage. Sept ans plus tôt, le public du Festival de Cannes 1960 avait eu la chance de découvrir l'oeuvre coup-de-poing d'un tout jeune diplômé de cinéma : Les Voyous (Los Golfos). C'était alors par le biais de la description quasi-documentaire, néo-réaliste, d'une jeunesse désoeuvrée et d'une petite délinquance typiquement espagnole que Carlos Saura s'attaquait, par le biais artistique, au régime franquiste. Seulement, bien que salué par la critique internationale, Carlos Saura ne put accepter de voir son œuvre tronquée et son réalisme rapetissé. (1) Pour autant, Saura ne baissa pas les bras, car, comme le dit Juan, l'un des personnages du film : « S'il faut lutter, c'est ici. Je sais que je peux le faire ! » Quatre ans plus tard, sort un film au budget plus conséquent, en couleurs, au rendu plus lisse, et au casting international (2) : La Charge des brigands (Llanto por un bandido). Là encore, les coupures et les séquences rajoutées sont légion. Nous y suivons les "aventures" de José Maria « El Tempranillo », figure par excellence du brigand espagnol populaire. L'idée de Saura était de renverser la charge mythique à ses fins : réinvestir un imaginaire populaire confisqué par le franquisme. Le résultat est raté : ce fut assez mauvais, trop "espagnol", trop prévisible.

Ces préliminaires, qui sont développés avec pertinence dans le livret accompagnant le coffret édité par Tamasa, nous permettent de comprendre que lorsque La Chasse sort dans les salles de cinéma, Carlos Saura n'est pas un inconnu : il est considéré comme un des chefs de file de la nouvelle génération du cinéma espagnol. Il a été tout à la fois encensé (pour La Charge des brigands) et descendu (pour Les Voyous) par les organes de contrôle artistique du franquisme. À la suite de ces deux échecs, tant sur les plans commercial qu'artistique, Carlos Saura s'est demandé comment exprimer sa sensibilité et permettre à sa génération de donner son avis, tout en prenant en compte le problème de la critique. La Chasse, en ce sens, aura valeur de manifeste et sera récompensé comme il se doit : par l'Ours d'argent du meilleur réalisateur au Festival de Berlin (1966).

Les personnages : José, le taiseux, le propriétaire terrien ; Paco, l'homme viril, celui à qui tout a réussi ; Luis, l'intellectuel, l'alcoolique, dont on ne connaît pas vraiment le parcours ; Enrique, le jeune homme aux mains pures, parent de Paco ; et dans l'ombre, Juan et sa fille Carmen, prolétaires agricoles.

Le lieu : une immense plaine désertique, plantée au milieu d'espèces de collines et de trous indéfinissables. Ce fut jadis le cadre d'une lutte acharnée entre républicains et franquistes. (3) Nous sommes en Castille, le soleil va donc tout gâcher.

L'époque : les années 1960. L'Espagne est totalement ankylosée ; le franquisme, bien que triomphant, n'arrive plus à se réinventer, les anciens "héros" commencent à sourire de travers.

Dès le générique, on comprend que le ton du film sera particulier : sur une musique entêtante, désaccordée, comme pour moquer les marches militaires, s'agitent deux furets. Ils joueront un rôle important dans La Chasse, nous y reviendrons, mais ils surgissent surtout pour nous mettre en garde : le monde des hommes s'observe comme on observerait un monde d'animaux. Saura se voit en quelque sorte comme un biologiste, et l'Espagne, qui a perdu toute vitalité, peut sûrement s'appréhender par le biais de l'animal. Ces hommes dont il est question, justement, sont introduits via le bilan qu'ils font de leur vie. Ce petit bar dans lequel ils se retrouvent, avant de partir chasser, fait office d'antichambre de l'enfer : on y apprend que l'un fréquente une jeune et jolie jeune femme, mais qu'il est ruiné, que l'autre s'est marié à une riche lady... Cela ne nous intéresse pas du tout, car nous ne sommes pas en empathie avec ces vieux amis. Nous les observons, nous les suivons à la chasse.


Toute cette introduction est didactique : il y a l'exposé du paysage, qui n'est que désert et qui ne sert qu'à rapetisser encore plus ces individualités espagnoles, puis il y a la mise en place du campement, l'énoncé topographique, la préparation des armes et des vivres... C'est ici qu'apparaissent les gros plans et les zooms. Puissance du zoom ! Sur ce point très précis, sur cette technique en particulier, Carlos Saura est un maître. On ne peut trouver mieux, tout au plus des concurrents (Leone, Bergman, Tarkovski...). En même temps qu'ils s'affairent et se préparent, les discussions commencent : elles s'opéreront via la chasse. On peut retenir par exemple cette phrase de José : « Ici, il y a beaucoup de morts. Ils mouraient en tas. C'est un bon endroit pour tuer. » Ce qui est signifié, c'est le passé franquiste, pour ne pas dire phalangiste, des personnages. On saisit qu'ils ont pris une part toute guerrière aux événements qui ont déchiré le pays tout entier. De même que la chasse permet de révéler les rapports homme / animal, elle permet également de parler des rapports homme / homme. Alors que les aînés, par exemple, considèrent la chasse comme un privilège et une épreuve nécessaire à toute virilité, le cadet n'en saisit la portée qu'en théorie. C'est là toute la différence entre ces deux générations, selon Saura : les uns ont un usage de la violence, les autres ont une idée de la violence. La preuve : après avoir fait semblant de tirer au fusil, amusé, Enrique manque de s'évanouir à la vue d'un lapin putréfié.

La scène suivante, qui fait office de véritable ouverture de la chasse, est très intéressante : les personnages se déploient en formation militaire, usent d'un langage militaire et sont filmés de dos alors qu'ils entament la montée d'un talus. Luis, le plus rêveur d'entre eux, nourri de littérature science-fictionnelle et ouvert aux esthétiques populaires, commence à siffler en les rejoignant. C'est un air rythmé qui sort de sa bouche, comme une musique de western, et l'on pense aux films d'action ou de guerre en vogue. Mais là où Saura nous prend à contre-pied, c'est quand il introduit les pensées des personnages dans un cadre d'occupation commune de l'espace. Là où ils devraient communiquer, échanger des avis et des encouragements, il n'y a qu'introspection et questionnements intérieurs. Preuve s'il en est de l'échec annoncé de cette partie de chasse.



La partie, cinématographiquement parlant, la plus intéressante du film a lieu pendant la chasse elle-même, avec ses lapins chassés et ses chasseurs en action. Les plans deviennent beaucoup plus resserrés, les zooms se multiplient et permettent de saisir la technicité d'un simple rechargement de fusil, les gros plans sur les figures en sueur et surexcitées sont maîtrisés... C'est inévitablement une sensation de malaise qui s'empare du spectateur, car on ne peut qu'être extérieur à cette débauche de jouissance et de violence. Les bruitages d'agonie, lorsque les lapins sont achevés par le chien qui les accompagne, partagent l'espace sonore avec une musique nerveuse et endiablée. De plus, l'atmosphère semble irrespirable, et c'est avec soulagement qu'on va profiter de la scène suivante : lorsqu'ils se reposent au bivouac. Il est important de noter qu'en contre-point, Carlos Saura va filmer le dépeçage d'un autre animal, un porc, dans un tout autre cadre : dans une famille pauvre, dans un village pauvre, à la seule fin de se nourrir. Cette scène, extrêmement belle et déstabilisante, travaille sur notre rapport à la nourriture : est-ce plus acceptable de chasser ou de prélever de la nourriture dans une arrière-cour ?


Une autre scène, intéressante esthétiquement : Saura filme la sieste des trois amis d'une manière particulière. Par le plus gros des gros plans. C'est comme s'il retenait son souffle, caméra au poing, à quelques centimètres de leur peau. On peut admirer le moindre grain de peau, le moindre poil de bras qui tremble, le moindre grain de beauté. C'est franchement épatant. Et tellement surréaliste ! Car on en oublierait presque la totalité du corps, focalisés que nous sommes sur les détails les plus précis du corps humain. On sait que la représentation corporelle est prise au sérieux, et mise en scène, par tous les régimes politiques autoritaires : Saura s'empare de la question à sa manière, par la photographie et l'esthétique.

Mais il y a d'autres thèmes exploités dans La Chasse par le cinéaste : celui de l'argent, d'abord. Cette question occupe l'esprit de tous les personnages, qu'ils en aient ou non, qu'ils en recherchent ou veuillent le garder. Et tout le travail de Carlos Saura sera de montrer que l'argent prend, peu à peu, le pas sur l'amitié. Il y a aussi le thème du passé et de l'Histoire, qui commence à être traitée par le réalisateur, et qui crispe également tout rapport social : il y a ce passé phalangiste, franquiste, guerrier, qui n'est pas discuté, qu'on ne veut pas évoquer devant la nouvelle génération. C'est un tabou et, plus : c'est un passé approprié, confisqué.

Penchons-nous pour finir sur la symbolique animale dans La Chasse : schématiquement, les lapins sont les républicains, les chasseurs sont les franquistes. Si l'on va plus loin, les furets, en bons auxiliaires, pourraient être vus comme les paysans (ou le sous-prolétariat) instrumentalisés à des fins de domination politique. D'ailleurs, ce n'est pas pour rien que les furets appartiennent à Juan, le paysan dominé, littéralement asservi, par José. L'analogie est annoncée dès le début du film, puisqu'au détour d'une conversation on apprend que, selon leurs conceptions, la chasse aux lapins n'est qu'un prélude à la chasse à l'homme. Composer avec la censure implique d'en passer par le langage des symboles, des analogies, du sous-jacent. Mais c'est souvent un bon moyen de mettre en place tout un système de symboles compréhensibles indépendamment de l'histoire à proprement parler. Par exemple, en suivant ce schéma explicatif, on peut voir le film ainsi : des franquistes ont tué des républicains en se servant d'auxiliaires impuissants qu'ils finissent par tuer... avant de se tuer entre eux !

Servi par un noir et blanc très épais, au grain comme alourdi par un soleil de plomb, La Chasse est un film sans concession. C'est d'ailleurs un de ses défauts : en rendant antipathiques les personnages, Carlos Saura ne nous permet pas de nous intéresser aux individualités de son film (mis à part, peut-être, la figure du paysan). Les dialogues sont, la plupart du temps, d'un intérêt limité, peu compréhensibles et nous avons beaucoup de mal à nous y intéresser. Nous reste la sensation de malaise procurée par l'épisode de la chasse (qui est le point le plus intéressant, véritablement manifeste technique), et serait à rapprocher d'une œuvre comme Wake in Fright. Salué par Bunuel et Pasolini, La Chasse nous fait entrer brutalement dans l'univers de Saura, et l'on en ressort avec le goût du sang et de la poudre.


(1) Les éditions Blaq Out ont réédité le film en 2013. Enfin !
(2) Pour l'anecdote, Lino Ventura y joue le rôle d'un bandido et Luis Bunuel celui d'un bourreau.
(3) L'auteur de ces critiques prend le parti de ne pas parler en détails, politiquement, de la guerre civile espagnole. Quiconque s'est intéressé un minimum au sujet comprendra qu'il n'est pas possible de discuter de questions historiques en quelques lignes. Pour plus de précisions, se référer à l'incroyable étude de Burnett Bolloten : La Guerre d'Espagne. Révolution et contre-révolution (1934-1939).

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 19 novembre 2015