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Critique de film
Le film

La Belle du Montana

(Belle le Grand)

Partenariat

L'histoire

En 1850 à la Nouvelle-Orléans, Sally Sinclair (Vera Ralston) est sur le banc des accusés. Elle est jugée pour complicité dans le meurtre commis par son mari, un joueur invétéré tout comme elle. Ce dernier s'est enfui mais Sally est condamnée à cinq ans d'emprisonnement. Son père la renie pour avoir jeté le déshonneur sur la famille ; il fait prendre à sa deuxième fille, encore nourrisson à cette époque, un autre nom. Après avoir purgé sa peine, Sally se rend chez sa vieille nourrice noire qui avait promis d'être là à sa sortie et qui lui apprend que ses parents sont morts durant son séjour en prison et que Nan (Muriel Lawrence), sa jeune sœur, a été placée dans un orphelinat. Sally décide de l'en sortir ; pour ce faire, il lui faut de l'argent. Elle décide alors de reprendre sa vie de joueuse professionnelle et, pour rester dans l'anonymat, se fait désormais surnommer Belle Le Grand. Quinze années ont passé et elle est désormais à la tête du "casino" le plus rentable de San Francisco. A la bourse, elle rencontre "Lucky" John Kilton (John Carroll) et son associé Bill Shanks (William Ching) ; elle renforce sa fortune en ayant acheté à bas prix des actions de leurs mines qui ont flambé quelques minutes plus tard. En revanche, le sombre Montgomery Crane y laisse des billes, lui dont le seul but était de s'emparer des gisements de son concurrent. Belle jubile car Crane n'est autre que l'époux qui l'avait abandonnée à son triste sort quelques années auparavant. Dans le même temps, Belle retrouve sa sœur Nan devenue chanteuse d'opéra. Sans se dévoiler à elle, Belle va jouer sa bienfaitrice jusqu'à ce quelle découvre que John Kilton s'en est entiché alors qu'elle-même avait jeté son dévolu sur ce nouveau millionnaire...

Analyse et critique

Après sa fastueuse période muette (on le considère dans les années 20 quasiment à l’égal des King Vidor, Erich Von Stroheim, Charlie Chaplin ou D.W. Griffith), on peut penser qu'Allan Dwan, auréolé d'une des carrières les plus longues et les plus fécondes de l’histoire du cinéma, a passé les deux décennies suivantes un peu dans l'ombre. En effet, hormis Heidi (médiocre d'ailleurs) et Suez avec Tyrone Power, presque aucun de ses nombreux autres films tournés durant cette période n'est passé à la postérité. Il faudra attendre la fin des années 40 pour le voir émerger de son "purgatoire". En 1949, Iwo Jima sort sur les écrans, avec John Wayne dans le rôle principal, celui d’un sergent instructeur dur à cuire ; le film se révèle être l’un des plus beaux films de guerre sortis des usines hollywoodiennes et il l’est toujours aujourd’hui. Il s’agissait d’un film de la Republic, un petit studio pour qui il tournera encore une douzaine d’autres films souvent interprétés par l’épouse de son patron Herbert J. Yates, l’actrice-patineuse Vera Ralston. Certains titres possèdent une solide réputation tels Angel in Exile (1948) ou Surrender (1950), mais il reste toujours aussi difficile de pouvoir les voir. Belle Le Grand (La Belle du Montana) n'est autre que le film qui suit immédiatement ces œuvres alléchantes. Attention, ne pas confondre avec Montana Belle qu'il réalisa l'année suivante, dont le rôle titre n'était pas interprété par Vera Ralston mais par Jane Russell.

On le constate aisément à la lecture du résumé du scénario : hormis le fait que l'histoire se déroule presque uniquement dans l'Ouest des Etats-Unis (on voyage quand même aussi de San Francisco à New York), que nous nous retrouvons lors de brèves séquences au sein de décors typiques des petites villes du Far West comme Virginia City et que l'époque à laquelle l'intrigue a lieu s'étale sur une vingtaine d'années à partir de 1850, le film ne comporte que peu d'éléments westerniens. Que les amateurs de grands espaces soient prévenus, la majeure partie de Belle Le Grand se déroule même quasiment en intérieurs, ceux d'hôtels, de tribunaux, de maisons de jeux, de clubs, de salles de bal ou de bureaux. Le temps d'une scène assez longue mais sacrément réussie, on se trouve même transporté au sein de l'exubérance boursière. Il y avait cependant eu un précédent avec La Rivière d'Argent (Silver River) qui mettait déjà son nez dans le monde des affaires, de la finance et de la bourse. Ce film peu connu de Dwan n'a rien à lui envier, son scénario s'avérant, même si moins ambitieux, plus passionnant sur la durée, mélange de portraits de femmes (on dénombre trois personnages féminins importants), d'intrigues financières, de coups fourrés, de mélodrames et d'histoires d'amour.

On y trouve aussi pèle-mêle quelques séquences chantées (l'une des protagonistes principales étant chanteuse d'opéra et John Carroll sachant jouer de sa voix lui aussi), un tout petit peu d'action avec l'incendie criminel d'une mine où sont coincés une dizaine d'hommes, pas mal d'humour grâce notamment à des dialogues assez pétillants et à une pittoresque et géniale Hope Emerson. On n'oubliera pas pour compléter ce patchwork assez inédit un aspect mélodramatique non négligeable, à commencer par ce prologue de cinq minutes consacré au procès suivi du retour de l'inculpée au son d'une triste chanson entonnée par les Noirs de la Nouvelle-Orléans et filmé à l'aide d'un de ses magnifiques travellings latéraux dont Dwan avait le secret. En évoquant cette belle idée de mise en scène, on se rappelle que dès les premières scènes, le cinéaste nous avait fait constater que nous n'étions pas devant un banal film de série bâclé. En effet, le procès qui ouvre Belle Le Grand comporte déjà des éléments de mise en scène assez originaux ; pour le filmer, Dwan ne se sert que de deux plans fixes en caméra subjective se substituant au jury (que nous ne verrons donc jamais), celui sur les avocats venant faire leur plaidoirie et celui sur le banc de l'accusée : culotté sans vouloir faire effet de style, d'une grande sobriété et au final assez fort. Nous trouverons aussi dans le courant du film plusieurs autres plans très travaillés jouant notamment avec des miroirs, de fluides panoramiques verticaux lors des séquences à l'opéra et quelques travellings avant assez audacieux notamment sur les visages, celui de Vera Ralston le plus souvent.

Vera Ralston qui, une fois encore, tout comme dans Dakota de Joseph Kane et Le Bagarreur du Kentucky de George Waggner, tous deux avec John Wayne comme partenaire, si elle ne peut être qualifiée de grande comédienne dramatique, n'en est pas moins très plaisante à voir jouer et même à regarder. Dans le rôle titre peu évident de Belle Le Grand, joueuse professionnelle au cœur noble, elle s'en sort plutôt bien. C'est elle qui tire les ficelles de l'intrigue et s'en rend d'ailleurs très bien compte puisque vers la fin du film elle dira à John Kitton : "J'en ai assez de jouer les dieux" !" Belle/Sally, après que la destinée l'a conduite cinq années sous les verrous, devient millionnaire peu de temps après sa sortie de prison et c'est désormais elle qui, dans l'ombre, fait jouer les leviers du destin pour plusieurs autres personnages gravitant autour d'elle. Elle fait acquérir la notoriété à sa sœur, finance sa carrière, la rapproche d'elle par amour fraternel pour mieux l'éloigner lorsqu'elle se rend compte qu'elles risquent de devenir rivales en amour ; elle empêche les coups fourrés de son ex-mari et du coup sauve la vie de plusieurs personnes dont l'homme d'affaires duquel elle s'est amourachée... Bref, un rôle assez riche dont on aurait évidemment préféré qu'il soit tenu par une comédienne chevronnée ; mais ceci dit, encore une fois, Vera Ralston est loin de se montrer ridicule.

Ce western mélodramatique accordant une place importante aux femmes, à ses côtés, la sœur cadette pragmatique est interprétée par une soprano âgée de 21 ans, Muriel Lawrence, qui faisait ici ses débuts au cinéma ; elle ne tournera ensuite plus que trois films. La servante noire de Sally n'est entrevue que durant le premier quart d'heure, mais ce personnage mérite d'être signalé pour sa description sans clichés à cent lieues des nounous interprétées par exemple par Hattie McDaniel (ce qui n'enlève rien au talent de cette dernière d'ailleurs) ; personne droite et sensée, pas pittoresque pour deux ronds, c'est elle qui recueille et nourrit sa maîtresse à sa sortie de prison et qui lui donne les meilleurs conseils. Si son portrait est aux antipodes du folklore, celui de Hope Emerson, "la reine du Comstock", est au contraire picaresque à souhait : une femme n'ayant pas sa langue dans sa poche, ni peur du ridicule et arrivant à effrayer tout un groupe d'hommes en dégainant son pistolet. La séquence qui nous la montre dévoiler son cœur d'or lors d'une conversation avec Vera Ralston, après qu'elle a ôté sa perruque de "reine de pacotille", est formidable d'humanité et Hope Emerson s'y avère épatante. Quant aux hommes qui entourent toutes ces dames, ils sont assez nombreux mais le rôle principal est joué par John Carroll, un comédien qui ressemble pas mal à Clark Gable, son John Kilton ayant très bien pu être interprété par ce dernier. Ce personnage élégant et roublard nous rappelle d'ailleurs beaucoup le rôle que Gable tenait dans Franc Jeu (Honky Tonk) de Jack Conway. John Carroll, excellent acteur (et hors cinéma, Don Juan qui défraya la chronique à l'instar d'un Errol Flynn), fut surtout connu pour avoir été le Zorro d'un serial parmi les plus célèbres à la fin des années 30 ; son interprétation dans Decision at Sundown de Budd Boetticher sera inoubliable. Dans Belle La Grand, il nous démontre encore son talent de comédien, et même de chanteur lors d'un trio avec Muriel Lawrence et le sympathique William Ching.

Belle mise en scène, splendides costumes, dialogues brillants, rythme alerte, interprétation correcte et scénario souvent captivant... Avec La Belle du Montana, Allan Dwan allait, si ce n'est revenir au plus haut, donner au cinéphile de quoi passer un très agréable moment. Attention, il ne s'agit pas, loin de là, d'un grand film et les amateurs de westerns mouvementés devront faire l'impasse mais l'ensemble s'avère bougrement plaisant. Et puis ce n'est pas tous les jours qu'un film du genre se met à décrire le système financier de l'époque. En tout cas, à l'instar de cette merveilleuse séquence au cours de laquelle les deux sœurs rivales se retrouvent au chevet de leur amant de cœur blessé, bien d'autres scènes méritent qu'on s'y attarde. Et le "on" ne s'applique pas qu'aux seuls amateurs de westerns, bien au contraire. Une galette numérique ne serait pas de refus !

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Par Erick Maurel - le 26 mai 2018