Menu
Critique de film
Le film

La 7ème cible

Partenariat

L'histoire

Un ancien grand reporter, Bastien Grimaldi, est victime de menaces de mort physiques, téléphoniques, parfois même explosives. La police étant impuissante, il décide de mener son enquête lui-même. Mais les menaces continuent et touchent bientôt ses amis, sa famille... Bastien se lance alors sur la piste de son invisible ennemi.

Analyse et critique

Le polar, le thriller ou de façon générale le Film noir français (appelons-le ainsi, car l'expression semble de plus en plus adoptée, en dépit de la problématique d’appartenance historique qu'elle propose) composent un registre qui a toujours representé une charnière essentielle de la carrière de Lino Ventura. Cette star, dans le sens vrai et humble du terme, ce mythe du cinéma français a été accompagné par ce genre depuis le début jusqu'à la fin de sa filmographie. Il a débuté en tournant Touchez pas au grisbi de Jacques Becker en 1954, un classique indétrônable du cinéma de patrimoine hexagonal, et a gravi les échelons du vedettariat en se mêlant étroitement au genre (Razzia sur la chnouf de Henri Decoin en 1955, Le Rouge est mis de Gilles Grangier en 1957...) pour enfin occuper la tête d'affiche pour la toute première fois avec Le Gorille vous salue bien de Bernard Borderie en 1958, toujours un film noir. L'acteur, qui fut souvent d'une exigence presque maniaque dans le choix de ses projets de cinéma, a ensuite offert sa présence dans quantités de genres différents, du drame psychologique au film d'aventure, en passant par la comédie et le film à tendance politique (dans le sens engagé du terme). Mais le film noir a sans cesse jalonné cette formidable carrière, et cela à intervalles réguliers, de manière presque métronomique : Dernier domicile connu de José Giovanni en 1970, Le Silencieux de Claude Pinoteau en 1973, Adieu poulet de Pierre Granier-Deferre en 1975... Un peu comme si, régulièrement, Ventura avait absolument eu besoin de s'y confronter à nouveau, sans aucun doute persuadé de constituer avec ce registre une série de réflexions importantes sur la nature humaine et ses ambiguïtés sociales, morales et politiques.

C'est encore le polar, bien noir et austère, qui le sort d'une série d'échecs commerciaux consécutifs, à l’aube des années 1980, avec le très respecté et désormais classique Garde à vue de Claude Miller en 1981. S'ensuit le très dérangeant et percutant Espion, lève-toi d'Yves Boisset en 1982, et qui mériterait une longue ovation argumentée en lieu et place de l'oubli relatif dans lequel il est tombé au fil du temps. Après un grand mélodrame adapté du chef-d’œuvre de Victor Hugo (Les Misérables de Robert Hossein en 1982) et un ultime film d'aventure populaire intergénérationnel produit par le très éclectique Christian Fechner (Le Ruffian, une ode aux copains réalisée par José Giovanni en 1983), Ventura retourne vers une dernière partie de carrière plus sévère. Et cela sans avoir conscience du fait qu'il s'engage sur ses derniers projets concrets, à savoir Cent jours à Palerme de Giuseppe Ferrara et La 7ème cible de Claude Pinoteau, tous deux en 1984. Celui-ci, mais on ne le sait pas encore à l'époque, sera le tout dernier film de l'acteur. (1) Une jolie fin de carrière à dire vrai, mise en scène par l'un de ses vieux complices, le réalisateur Claude Pinoteau. Les deux hommes avaient déjà travaillé ensemble à plusieurs reprises, tout d'abord sur Le Silencieux (un film absolument remarquable à tout point de vue, et qu'aimait beaucoup Lino), puis sur La Gifle (très beau classique français des années 1970, doublé d'un grand succès commercial) et enfin sur L'Homme en colère (un polar assez banal, mais efficace et délocalisé au Canada). Si La 7ème cible s'avère un bon cran en-dessous des deux premiers titres cités, il surpasse néanmoins très largement le troisième. Il s'agit d'un thriller bien conçu et mélangeant plusieurs influences : le polar hard boiled (en mode mineur, cela étant), le thriller vaguement implanté dans un contexte politique peu clair (l'un des points faibles du film), le Film noir à la française et le suspense bien rôdé, avec mystères et clé de l'énigme au bout du tunnel.

En l'occurrence, La 7ème cible est autant un film frais et singulier qu'une œuvre de commande habituelle et entièrement concentrée autour de la personnalité charismatique de l'acteur. Frais et singulier tout d’abord, parce que Pinoteau n'est pas un réalisateur très habitué au polar. Or, son point de vue, disparate et embrassant des registres divers, passe d'une scène à l'autre en tergiversant, mettant son suspense périodiquement à l'arrière-plan selon certaines scènes plus intimes. En résulte une légère sensation de récit décousu, bien que Pinoteau parvienne toujours à lui conserver son rythme initial. Œuvre entièrement concentrée autour de la personnalité de Ventura ensuite, car il convient d'observer que La 7ème cible imite un canevas bien connu et auquel il apprécie particulièrement de se livrer. Il s'agit de l'histoire d'un homme enfermé dans une situation qu'il n'a pas désirée, ne maîtrise pas, et qui le broie inexorablement au sein d'un mécanisme effroyable le confinant à une extrême solitude, à l'issue parfois mortelle. Le Silencieux, Espion, lève-toi ainsi que le très énigmatique et jusqu'au-boutiste Un papillon sur l'épaule (peut-être le plus beau film de Jacques Deray, de par sa charpente aussi structurée que frustrante et opaque) proposent chacun à leur manière une variation autour de ce thème que l'on pourrait presque qualifier d’éminemment "venturien". La 7ème cible épouse à nouveau cette dynamique, mais en allège considérablement la charge tragique et la sécheresse de ton, afin de proposer volontairement une expérience de cinéma plus confortable, moins ambiguë, davantage destinée à séduire le grand public. Car il est clair en ces lieux que la Gaumont souhaite avant toute chose offrir un divertissement familial de qualité, au budget important, sans risque et plus conventionnel.

De fait, La 7ème cible ne manque ni d'action ni de rebondissements. L'intrigue, relativement alerte, tourne autour d'un homme que l'on menace, harcèle et tourmente pour des raisons a priori inconnues. L'occasion de multiplier les pistes, d'envoyer Lino à la poursuite d'explications embrouillées et de proposer quelques séquences particulièrement réussies, telles que la voiture explosive dans le parking souterrain, la scène de l'aéroport ou encore les confrontations motorisées. La paranoïa est très efficacement entretenue par la diégèse, renvoyant selon les cas aux précédents films de Lino ou même à 3 hommes à abattre de Jacques Deray, avec Alain Delon, sorti quatre années plus tôt. Tourmente politique, vengeresse ou psychotique ? En réalité rien de tout cela, puisque le film nous ramène vers l'histoire d'une simple extorsion d'argent dont le héros n'est pas la seule victime. Extorsion brillamment orchestrée par un personnage sombre et peu dévoilé à l'écran, sorte de silhouette machiavélique interprétée par l'acteur allemand Robert Hoffmann, inquiétant à souhait.

La distribution du film est par ailleurs de grande qualité, ainsi que bien dirigée. Il y a bien sûr Lino Ventura, alliant une présence sans cesse incroyable et un jeu en tout point parfait de justesse. C’est un pléonasme que de le redire en ces lignes. Et force est de constater qu’il porte admirablement ses soixante-cinq ans, grâce à un physique toujours impressionnant. Il retrouve d’ailleurs Lea Massari, onze années après Le Silencieux, pour quelques scènes d'une belle sincérité. Nous citerons aussi Béatrice Agenin (charmante), Elizabeth Bourgine (qui s'en sort bien avec un rôle assez ingrat sur le papier) (2), ainsi que Jean-Pierre Bacri, alors en début de carrière et déjà hilarant. Son rôle de flic incapable, fort peu intéressant, en devient dès lors bien plus sympathique et original. Ventura partage aussi quelques très jolis moments avec son complice Jean Poiret, ici en clown triste et alcoolique, vieil ami dépressif mais fidèle, tantôt drôle, tantôt mélancolique, voire les deux à la fois. Une belle prestation, et qui fonctionne terriblement bien dans son association au jeu du grand Lino.

Reste en fin de compte un film bien tenu, très maîtrisé la plupart du temps, assez sage et séduisant par son alchimie improbable mais convaincante, disposant de très bons acteurs pour servir les dialogues souvent brillants de Jean-Loup Dabadie, et d'une musique très réussie de Vladimir Cosma. Cette dernière restera longtemps dans la mémoire du spectateur, qui sera irrité ou emporté (c'est selon) par l'atmosphère de la partition. La 7ème cible ne propose ni la densité des précédents films du genre tournés par Lino Ventura, ni leur volonté de dépasser leur cadre en suggérant un regard acerbe sur le monde au travers de leur script résolument interrogatif vis-à-vis de la nature humaine et des règles cruelles qu'elle a mises en place. Le film propose toutefois un autre regard sur le personnage venturien type de l'homme isolé, en l'enveloppant cette fois-ci à l'inverse d'un entourage très présent (la famille recomposée de toute part, les amis de toujours, la belle relation père/fils et père/fille...) mais qui ne fait que traverser son espace de vie. Des vies adjacentes qui ne font que passer au milieu de son espace intime désert, mais qui se remplit à nouveau à mesure que la fin se profile.

A noter que le personnage incarné par Ventura, ancien journaliste pragmatique et baroudeur, n'est entouré que par des personnages d'artistes, à peu de choses près : sa fille Laura (violoniste), sa mère (peintre), ses amis (Nelly et Jean, dans le milieu du show musical et humoristique), jusqu'au maître chanteur sibyllin qui conçoit ses « coups » comme autant de pièces d'un puzzle formant une vie dont le vol, l'extorsion d'argent, demeure la figure centrale (une forme d'art pervertie par la veulerie). Plus binaire et moins porté sur la psychologie en souffrance de son entourage, Lino est donc ici un personnage séparé des autres par sa vision de la vie. Thème de la séparation que l'on retrouve implicitement dans ses travaux de recherches, qu'il s'agisse de son livre sur la Corée (un pays séparé en deux) ou de son intérêt pour son prochain livre sur Berlin (alors séparé en deux également). Des strates qui se croisent mais ne se comprennent pas, attirant étrangement cet homme un peu brusque mais intelligent, et qui a décidé de faire la paix avec cette idée dans les dernières minutes du film. Un puzzle dramatique dont il triomphera sans joie, au milieu des billets de banque virevoltant et d'un sanglant échange de coups de feu à l'intersection des deux Allemagne d'alors. Les plans d'un Berlin coupé en deux offerts par Claude Pinoteau forment par ailleurs un fugace, mais édifiant et précieux témoignage historique visuel de l'état de cette ville durant la guerre froide. Enfin, l'issue du film rappelle également celle du Silencieux, soutenue par un montage parallèle similaire (l'action en court couplée à l'orchestration d'un morceau symphonique), mais artistiquement en faveur du film de 1973.

La 7ème cible n'est certes pas une réussite majeure dans la carrière de Lino Ventura (décidemment l’un des acteurs préférés de l’auteur de ces lignes), mais n'en constitue pas moins une belle conclusion de carrière de laquelle émerge un magnifique plan final sur le visage de l'acteur. Un visage ému, portant en lui un évident sentiment de culpabilité, fort et sensible à la fois, évitant toute dichotomie, et confirmant une fois encore la profonde chaleur humaine qui a toujours animé l'acteur et l'homme dans une même étreinte humaniste. Le dernier plan de toute la carrière de Lino. Le dernier à lui rendre hommage. Le dernier dans lequel il évoque tout l'amour qu'il avait pour son métier d'acteur. Son respect pour le public aussi.

----------

(1) On ne comptera pas La Rumba de Roger Hanin, dans lequel Lino ne procède qu'à une très courte apparition en forme de clin d’œil.

(2) Le rôle devait au départ être interprété par Sophie Marceau qui, pour des raisons sentimentales concernant un tournage avec son mentor de l'époque (Andrzej Zulawski), dut décliner le film au dernier moment, mettant visiblement l'équipe technique devant le fait accompli et obligeant Pinoteau à engager une autre actrice au pied levé. Le rôle sera quelque peu réécrit et amoindri par le script final.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 17 avril 2015