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Critique de film
Le film

La 1 000ème fenêtre

Partenariat

L'histoire

Armand Vallin, vieil homme solitaire, ne veut pas céder sa maison à une société de construction qui bâtit des HLM autour de son terrain. Il se trouve rapidement cerné par de hautes bâtisses de béton. Poussé à partir par l’entreprise et ses nouveaux voisins, il s’entête, s’acharne et affronte le procès qu’on lui a intenté afin de l’expulser...

Analyse et critique

Robert Ménégoz, ancien Résistant passé au cinéma militant, s’attaque en 1960 aux promoteurs immobiliers. Le message introductif l’indique nettement : « C’est grâce à l’humour et à l’esprit de compréhension de la société d’organisation commerciale que nous avons pu réaliser la satire de certains aventuriers du bâtiment qu’une corporation courageuse et loyale souhaite voir disparaître... Nous aussi... » Curieux tropisme situationniste, en rupture avec la politique du logement du Part communiste français (PCF) d’alors. Car c’est bien la banlieue rouge qui est ici mise en scène, avec ses petites gens, ses petits commerçants, forcés de s’adapter au "monde moderne", cette entreprise déshumanisante. Le Parc de la Faisanderie, donc, est la cité-dortoir ici montrée en exemple. Pouvant supporter jusqu’à 3 000 personnes, avec ses boulangeries et ses fromagers, ses crèches et ses cours d’éducation ménagère pour faire comprendre aux masses populaires comment aménager son intérieur. Il faut bien s’adapter. Mais avec bienveillance...


Une figure antagoniste, idéal-type d’un certain conservatisme intelligent, là encore en rupture avec tout ce que le PCF proposait, et incarnée par Pierre Fresnay, refuse de céder son terrain pour que se conclue les travaux. On retrouve ce genre d’affaires dans chaque métropole, mais les années 1960, bien plus qu’une révolution des mœurs mille fois répétée, est avant tout une révolution urbaine. Ce qui n’était jusqu’alors qu’une paisible campagne devient, en quelques mois, une enfilade de tours HLM. Contraste fort bien mis en images par Robert Ménégoz, qui capte la différence de taille (et de goût) entre une petite maison bourgeoise et une barre d’immeubles. Une promiscuité effarante, lorsqu’on prend un peu de recul, et qui développe les tendances voyeuristes et "moutonnières" propres aux organisations humaines. Dès le début du film, la photographie fait d’ailleurs un distinguo très net entre la boue, la terre et la glaise, et le béton. Cela se remarque également dans les lignes : ici tout n’est que verticalité, tandis que la maison de M. Vallin n’est qu’un agréable fouillis. Les ouvriers espagnols, éléments intéressants du film, qui abordent la question de l’immigration de besoin, sont à la lisière des deux mondes : logés dans des taudis, mais entre les murs qu’ils construisent, ils évoluent dans un entre-deux misérable, admirablement capté par Jean Penzer.


La grande tension du film réside dans la confrontation lâche et absurde entre deux univers : un homme qui n’abandonnerait sa bicoque pour rien au monde, et un groupe d’habitants qui n’en peut plus de voir le Parc de la Faisanderie inabouti. Il y a une vraie ambiguïté dans le personnage d’Armand Vallin : tour à tour cynique et sympathique, il est difficile d’être totalement en empathie avec lui. Il faut dire que Pierre Fresnay déroule son jeu presque trop facilement. Il se délecte du texte qu’il récite (notamment dans la scène avec Mme la Professeure). Survolant les tactiques déplorables d’expulsion, il adore se moquer de « l’Évangile de la machine à laver ». Il faut dire que les banlieusards qui nous sont montrés respirent la tristesse : méchants, faibles, détestables et calculateurs, ils survolent leur vie, s’épient et s’agressent. La guerre que livre M. Vallin contre le monde est salutaire : refusant d’être parqué dans ce qu’il appelle des « casernes » ou des « élevages humains », il préfère la compagnie des Espagnols, authentiques et instinctifs.


La conclusion fait se côtoyer plusieurs monologues extrêmement travaillés de Pierre Fresnay. Anarchistes et humanistes, ils célèbrent une éthique véritable, récités avec beaucoup de talent. Car même s’il a perdu, même s’il est obligé de déménager, et donc de recommencer sa vie ailleurs, il le fait avec une telle aménité et un tel sens de l’honneur que nous ne pouvons qu’applaudir son retrait. Car la tonalité finale est amère : alors qu’une procession funéraire patauge dans la boue, un fonctionnaire récite un ordre d’expulsion. Tout rentre dans l’ordre... Précurseur de films comme Main basse sur la ville (Francesco Rosi, 1963), mais aussi de filmographies comme celle d’Yves Boisset, La 1 000ème fenêtre a le mérite de prendre à bras-le-corps un sujet qui fâche. Malheureusement, il compte un peu trop sur Pierre Fresnay, qui assure le service minimum. Mais ça marche. Comme disait Renaud : « Putain c' qu'il est blême, mon HLM ! »

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 15 mars 2018