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Critique de film
Le film

L'Affaire de la fille au pyjama jaune

(La Ragazza dal pigiama giallo)

Partenariat

L'histoire

Près de Sydney, le corps brûlé d'une jeune femme est retrouvé sur une plage. Thompson, inspecteur à la retraite, fait équipe avec la police locale pour résoudre ce mystère. Seul indice : les restes d'un pyjama jaune...

Analyse et critique

Réalisateur relativement inconnu en France, Flavio Mogherini sort en 1977 L'Affaire de la fille au pyjama jaune, film qui s'inscrit en queue de comète de la vague giallo. Alors que, depuis 1963 (1), des centaines de productions inégales n'en finissent plus de déferler sur les écrans, Flavio Mogherini décide de réaliser un giallo original ayant pour cadre l'Autralie. Il exhume une vieille affaire locale, longtemps irrésolue, et dont les conclusions sont toujours sujettes à débat. Mais n'allons pas trop vite : tentons déjà de comprendre ce qui fait ou ne fait pas un giallo.

D'abord synonyme de "policier italien", le giallo, en tant que genre cinématographique soutenu par un ensemble formel précis, contient plusieurs éléments clairs : un psycho-killer, tuant pour une raison précise ou par folie, et portant des gants et un masque, une enquête policière linéaire et rocambolesque, un érotisme et un fétichisme latents, un esthétisme très expérimental. Le genre connaît son apogée dans les années 1970, porté par des cinéastes incontournables comme Mario Bava, Dario Argento, Luciano Ercoli, Lucio Fulci... Peu à peu, du fait de ses répétitions inhérentes, le giallo n'arrivera plus à se renouveler, mais il aura réussi à diffuser dans d'autres cadres cinématographiques un certain nombre d'innovations (travail sur la couleur, réflexion sur la partition musicale, sur le manichéisme, sur l'érotisme...). Récemment, des cinéastes comme Hélène Cattet et Bruno Forzani, avec les films Amer (2010) et L'Etrange couleur des larmes de ton corps (2013), ont réussi à réinvestir les canons esthétiques et scénaristiques du giallo avec beaucoup de maîtrise.


Inédit en France, L'Affaire de la fille au pyjama jaune se caractérise déjà par sa distribution. Alors qu'un acteur comme Howard Ross est un habitué du genre (2), d'autres comme Ray Milland (3) ou Mel Ferrer (4) arrivent tout droit des studios hollywoodiens. À l'inverse, la tête d'affiche féminine, Dalila Di Lazzaro, qui crève ici l'écran, est une habituée des tournages italiens, de même que Michele Placido, futur réalisateur de Romanzo criminale (2005). Cet assemblage hétéroclite (du moins sur le papier) est symptomatique d'un film qui veut s'inscrire dans une certaine tradition, alors qu'il est bien trop original pour y figurer. Prenons l'histoire : l'idée de base est de transposer dans les années 1970 un sordide fait divers australien des années 1930. C'est un détail de cette affaire criminelle qui a séduit Flavio Mogherini : le jeune inspecteur chargé de l'enquête avait eu l'idée saugrenue d'exposer le corps calciné de la jeune femme au pyjama (5), afin que quelqu'un (connaissance ou famille) la reconnaisse et oriente l'investigation vers une piste sérieuse. Les personnages liés à l'affaire se distinguent aussi : alors que la tradition giallesque veut que ce soit la société bourgeoise qui se déchire et s'entretue, nous avons affaire ici à un prolétariat italien immigré. La musique, enfin, signée du grand Riz Ortolani, se caractérise par une sobriété et un jeu sur les tonalités stressantes, balançant entre disco-pop et rythmes synthétiques, ce qui accentue une ambiance lente et glauque bien éloignée des variations baroques habituelles. (6)

Malheureusement, ce qui s'annonçait comme intéressant d'un point de vue scénaristique s'avère décevant. Formellement, il y a beaucoup de choses qui marchent : les zooms sont travaillés, les couleurs s'affirment, un certain baroque est là (gros plans sur des fleurs, prises de vues du paysage australien, personnages aux attitudes et réactions étranges, scènes de remplissage stylisées...). Seulement, deux éléments posent problème : l'idée du vieil inspecteur qui reprend du service, thème classique du genre policier (7), est vraiment mal exploitée. On suit avec lenteur un Ray Milland potache, aux répliques lourdes, et qui effectue le strict minimum en termes d'inventivité de jeu. Son running gag consistera à fustiger les méthodes en vogue dans les écoles de police : psychanalyse, analyses croisées, rapport politique et médiatique à l'investigation... Ce segment, où un Thompson à la retraite va reprendre un à un les éléments d'un travail bâclé, n'attise vraiment pas la curiosité du spectateur. Aussi, la partie portée par Dalila Di Lazzaro avait ceci de prometteuse, qu'elle s'appuyait sur l'idée d'un montage alterné. Ce qui, au départ, se pose comme un contrepoint lumineux et humain à l'enquête s'enlise dans un fatras sentimentalo-érotique. C'est d'autant plus dommageable à l'ensemble que l'empathie pour le personnage de Glenda Bythe aurait pu produire une expérience cinématographique originale. Au lieu de cela, on suivra avec un certain détachement le destin de la jeune femme, sans vraiment s'émouvoir de sa disparition.


On retiendra par contre quelques scènes étonnantes, notamment celle de l'exposition du corps. Embaumé dans une cage en verre, celui-ci, à la plastique exceptionnelle, sera dévoré du regard par les badauds australiens, plus intrigués que réellement concernés par l'enquête. Flavio Mogherini réalise ici une scène d'anthologie, intentionnellement longue, ce qui est un procédé habile pour renforcer le malaise du spectateur. Très rapide, le rythme du compositeur Riz Ortolani (8) est en contradiction avec une foule amorphe et fascinée, avançant à petits pas. Toute la force du résultat tient dans le fait d'avoir réussi à rendre fascinante une scène de voyeurisme, grâce à la musique et aux prises de vues. Tout n'est qu’œil captivé, observation minutieuse, expression horrifiée... Nous sommes ici, bien plus que dans la critique obligée du voyeurisme, dans une mise en scène de la pulsion de mort. Il y a foule : tous veulent voir ce corps attirant au visage brûlé. C'est ensuite, face à la mort, que les regards et les comportements deviennent plus ambigus. Par extension, nous sommes un peu comme ces individus, recherchant du sensuel et de l'érotique dans le macabre et le morbide. Possible explication du succès du cinéma giallo ? D'autant plus que la couleur jaune (= giallo), d'abord reliée au pyjama de la défunte, va se diffuser dans le cadre d'ensemble et nous offrir une scène monochrome tirant vers le psychédélisme. On pourra en dernier lieu noter l'utilisation de la scène urbaine : beaucoup de plans subliment les immeubles et gratte-ciels aux mille fenêtres, ainsi que les grandes places vides et ouvertes aux quatre vents. On peut y voir une autre manière de signifier le regard fasciné, cette fois-ci par le biais du paysage architectural.


Relevant plus du polar que du giallo, le film de Flavio Mogherini a néanmoins le mérite de penser le cinéma de son époque. Seulement, réalisé trop tard pour être porté par la vague du cinéma d'exploitation, il se noie sous ses propres distinctions et sonne faux. Car une succession de bonnes idées, et de partis pris, ne suffit pas à faire un excellent film. Des tendances statiques alourdissent l'ensemble, comme cette opposition surjouée entre méthodes d'investigation, ou les deux histoires censées se compléter mais qui ne parviennent pas à fusionner réellement. On gardera finalement en tête quelques scènes intéressantes, comme celle de l'exposition, et une bande originale maîtrisée.


(1) La Fille qui en savait trop de Mario Bava, est considéré comme le tout premier giallo de l'histoire du cinéma, bien que les contraintes et les particularités du genre ne soient pas encore formalisées.
(2) Il a par exemple joué dans L'Île de l'épouvante (1970), L'Eventreur de New-York (1982) ou L'Assassin a réservé neuf fauteuils (1974).
(3) Tête d'affiche du Crime était presque parfait (1954), il a tourné dans une centaine de films et de téléfilms entre 1929 et 1985.
(4) Immense dans les années 1950 / 1960, avec ses rôles dans Le Jour le plus long (1962) ou La Chute de l'Empire romain (1964), il s'est éloigné du cinéma à la fin des années 1970.
(5) Le "jaune" évoqué dans le titre a été rajouté par Mogherini, comme pour souligner le côté "giallo" (jaune se dit giallo, en italien).
(6) À noter, une collaboration avec Amanda Lear pour deux titres : « Look at her Dancing » et « Your Yellow Pyjama ».
(7) Si c'est en littérature que ce schéma fait florès, on peut par exemple se référer au film Dernier domicile connu.
(8) Curieusement, « Corpo di Linda » (qui est le titre de la musique) rappelle le thème de Midnight Express composé par Giorgio Moroder. Seulement, celui-ci sort un an plus tard...

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 20 janvier 2016