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Critique de film
Le film

Fin août, début septembre

L'histoire

Gabriel (Mathieu Amalric) tente de vendre son appartement suite à sa séparation d’avec Jenny (Jeanne Balibar) qui est toujours amoureuse de lui. Il vivote en travaillant dans le monde de l’édition et propose à son ami Adrien (François Cluzet), un écrivain en panne d’inspiration, de réaliser un reportage sur lui en revenant à Mulhouse sur les lieux d’enfance de l’artiste. Ce dernier profite du voyage en train pour apprendre à Gabriel qu’il a non seulement des ennuis financiers mais également de graves soucis de santé. Alors que Gabriel débute une nouvelle relation avec Anne (Virginie Ledoyen), une jeune fille pleine de vie mais assez instable, Adrien tombe amoureux de Véra (Mia Hansen-Love), une jeune adolescente à qui il n’ose pas parler de sa maladie...

Analyse et critique


"Lorsque j’ai écrit Fin août, début septembre, je pensais faire un film sur la mort. Quand j'ai réalisé le film et durant le montage, alors que je pensais faire un film sur la mort, j'ai vu que je faisais un film sur la vie" disait Olivier Assayas en 1999, l’année de sa sortie. Et en effet à mi-parcours, le film dépeint le travail de deuil d’une poignée de personnages suite au décès d’un ami, décrit "la façon dont la disparition d'un être crée un vide et comment ce vide se remplit." Et au final, le résultat des réflexions qui seront nées de cette mort aura été quasiment lumineux pour tout ce petit monde que nous aurons vu vivre des scènes du quotidien durant une année complète, le réalisateur jouant avec les ellipses avec une grande intelligence. Un film tièdement accueilli à sa sortie et qui mérite vraiment que l’on s’y arrête, vingt ans après, tellement il continuait de démontrer le style et le talent si particuliers d’un cinéaste encore aujourd’hui trop méconnu du grand public, toujours trop souvent cantonné au seul "cinéma d’auteur" sans que ce ne soit nécessairement juste tellement des titres comme L’Heure d’été ou Sills Maria auraient facilement pu toucher un panel de spectateurs bien plus large, le cinéma d'Olivier Assayas n’étant d’ailleurs dans l’ensemble pas spécialement austère ni ardu, au contraire souvent d’un bel élan lié à une profonde sensibilité.


Peut-être que beaucoup ont dans l'idée qu’il s’agit d’un cinéma cérébral par le fait qu’avant d’être réalisateur Assayas ait tout d’abord été critique aux Cahiers du Cinéma, mais c’est oublier qu’il écrivit aussi pour Rock & Folk et Metal Hurlant dans lesquels, malgré ses goûts éclectiques, il s’était fait spécialiste en cinéma asiatique, notamment celui de Hong Kong et Taïwan. Il arrêta cette activité en 1985 pour se lancer dans la réalisation. Dès Désordre en 1986, à travers ce portrait de la jeunesse des années 80 furieusement romantique, assez noir mais jamais déprimant, il prouvait d’emblée que sa réalisation était non seulement personnelle et fortement racée mais également d'une élégance folle. Le cliché qui veut que tous les critiques passant derrière la caméra se plantent la plupart du temps était alors une fois de plus battu en brèche. Malgré de très belles réussites comme Paris s’éveille, Une Nouvelle vie - peut-être le plus beau rôle de Bernard Giraudeau, que l’on attend toujours de voir apparaître sur support numérique - ou encore L’Eau froide - version cinéma du téléfilm réalisé pour Arte dans la fameuse série de téléfilms Tous les garçons et les filles de leur âge -, il lui faudra attendre son hommage vibrant et plein de vitalité au cinéma avec Irma Vep pour avoir une reconnaissance du public un peu moins confidentielle. Après Fin août, début septembre - qui reste l'un des films préférés du réalisateur, et je ne lui donne pas tort - il réalisera encore un film à costumes avec Les Destinées sentimentales ou encore L'Heure d'été, une œuvre fortement poignante abordant à nouveau le travail de deuil et l'unité familiale qui risque d'être bouleversée par l'organisation de la succession.


Sa superbe série Carlos, le sympathique Après mai ou encore le passionnant Sills Maria feront eux aussi - et c’est tout à fait justifié - une belle unanimité auprès de la critique qui désormais dans son ensemble respecte beaucoup le cinéaste et lui reconnait un beau talent. Certes inégale dans son ensemble - même si les ratages sont bien moindres que les réussites -, sa filmographie me semble être l'une des plus passionnantes et les plus pleines de ferveur du cinéma français de ces dernières décennies. Pour en terminer avec ce panégyrique qu’il m’est très plaisant d’écrire en espérant faire des émules, il ne faudrait pas oublier qu’il signa à mon humble avis le segment le plus enthousiasmant - et l’un des rares mémorables - de Paris, je t’aime, le film collectif à sketchs regroupant 22 réalisateurs où il côtoyait, excusez du peu, pas moins que Gus Van Sant, les frères Coen, Alfonso Cuaron, Alexander Payne, Nobuhiro Suwa ou Wes Craven pour ne citer que les plus connus. A travers sa captivante filmographie et quelques belles références placées ici et là sans jamais qu’elles n’alourdissent ses œuvres, Assayas aura eu maintes fois l’occasion de nous faire partager son amour pour la jeunesse, le rock, Louis Feuillade, Ingmar Bergman, la Nouvelle Vague - il fera d'ailleurs partie de ce que l’on a appelé la "nouvelle Nouvelle Vague au milieu des années 90" - ou encore le cinéma hongkongais auquel il emprunta à plusieurs reprises l’une de ses égéries, la belle Maggie Cheung (qui fut son épouse avant Mia-Hansen Love). En attendant de découvrir son dernier né en cours de gestation, un film d’espionnage avec Penelope Cruz et son Carlos, Edgar Ramirez, redécouvrons avec un immense plaisir son superbe Fin août, début septembre.


Ce dernier met en scène une dizaine de personnages dans leur quotidien le plus banal, le tout d’une manière très réaliste et très crédible, ce que savait parfaitement bien faire le cinéma français, surtout dans ses glorieuses années 90, avec l’arrivée d’une nouvelle génération de cinéastes emmenée par Arnaud Desplechin, Cedric Kahn, Patricia Mazuy, Xavier Beauvois, Hervé Le Roux et bien d’autres encore. Un cinéma souvent bêtement qualifié de "bobo" mais dont le corpus est devenu aujourd’hui un véritable document sociologique sur l’époque, l’équivalent de la Nouvelle Vague pour les années 60. Il n’est d’ailleurs pas étonnant que cette mouvance ait été nommée un peu plus tard comme nous l’évoquions déjà ci-avant "nouvelle Nouvelle Vague", surtout qu’elle ne lui est en rien inférieure. Mais trêve de détours et revenons-en au pitch ! Gabriel tente de vendre son appartement suite à sa séparation d’avec Jenny qui est toujours amoureuse de lui. Il vivote en travaillant dans le monde de l’édition et propose à son ami Adrien, un écrivain en panne d’inspiration, de réaliser un reportage sur lui en revenant à Mulhouse sur les lieux d’enfance de l’artiste. Ce dernier profite du voyage en train pour apprendre à Gabriel qu’il a non seulement des ennuis financiers mais également de graves soucis de santé. Alors que Gabriel débute une nouvelle relation avec Anne, une jeune fille pleine de vie mais assez instable, Adrien tombe amoureux de Véra, une jeune adolescente à qui il n’ose pas parler de sa maladie... Sans vouloir spoiler et en sachant que le film aborde le sujet de la mort et du deuil, il n’est pas très difficile de deviner le personnage qui va passer l’arme à gauche, inspiré d'ailleurs à Assayas dans les grandes lignes par Serge Daney.


Mais ce n’est pas bien grave et cela n’entache en rien l’appréciation du film de le savoir car bien évidemment il ne s’agit pas d’un scénario à surprises mais d’une œuvre ancrée dans la réalité et le quotidien, une peinture des rapports humains et du désarroi face à la maladie. Adrien, autour de qui le récit va se recentrer à mi-film, c’est donc François Cluzet, le seul comédien de ce casting déjà connu à l’époque de la sortie en cette fin des années 90 ; il aura rarement été aussi juste, sobre et émouvant dans la peau de cet écrivain un peu névrosé qui ne croit pas en lui, qui a perdu l’inspiration et qui aura paradoxalement plus de succès après sa mort. Avant cela, il est tombé amoureux d’une jeune adolescente interprétée par une troublante Mia-Hansen Love, presque alors androgyne. La future intéressante réalisatrice - L'Avenir est même une très belle réussite - incarne ici une sorte de pureté qui se retrouvera dans le choix d’Adrien de lui faire comme don posthume un dessin aux traits justement épurés auquel il tenait beaucoup. Cette histoire d’amour entre un quarantenaire et une toute jeune femme est à la fois touchante et pleine de fraicheur. Gabriel et Jenny, ce sont Mathieu Amalric et Jeanne Balibar qui se sont beaucoup amusés à jouer cette séparation alors que leur couple à la ville était dans une période très heureuse. On ne dira jamais assez comment ce duo fonctionne à merveille et combien ils font partie des meilleurs comédiens apparus ces années-là, le jeu très original de Jeanne Balibar faisant ici des merveilles, Jenny étant peut-être pour cette raison le personnage le plus mémorable du film.


Gabriel en ayant terminé de sa romance avec Jenny, il en entame une autre avec Anne campée par une Virginie Ledoyen qui aura rarement été aussi belle et sensuelle - sa scène de bondage devrait rester longtemps dans les mémoires tellement la caméra d’Assayas s’avère particulièrement voluptueuse à ce moment. Une jeune fille passionnée et pleine de vie mais également assez instable, ce qui va amener le couple à se chercher et parfois vaciller. La tension qui règne à ces moments-là est palpable et l’on vibre avec eux. Parmi le reste du casting, nous retiendrons avant tout Eric Elmosnino dans le rôle du frère moralisateur de Gabriel, Arsinée Khanjian (la muse d’Atom Egoyan) dans celui de l’ex-d’Adrien ou encore Nathalie Richard qui provient elle aussi - comme Amalric et Balibar - et de ce vivier de talents éclos au début des années 90. Tout ce petit monde est filmé par Assayas au plus près des corps et des visages, à partir de choix techniques assez radicaux "dans des conditions de Dogme" - un dénuement presque total -, caméra super 16 à l’épaule qui apporte une grande liberté et qui par l’ultra sensibilité de la pellicule n’ayant quasiment pas besoin de lumière donne à l’écran une texture très particulière, très granuleuse. Peu de champs/contre-champs mais beaucoup de plans-séquences, un découpage parfois brutal et un montage qui laisse expressément l’impression de scènes tronquées. Dès la mi-parcours, après que nous avons fait bien connaissance avec tous les protagonistes, Assayas nous parle alors principalement du travail de deuil et de comment la vie se reconstitue autour de l'absence d'un être chéri ; et son constat se révèlera bien plus lumineux que nous aurions pu l’imaginer, la séquence finale qui restera sur une image en suspens faisant partie des plus émouvantes et mélancoliques de tout son cinéma, porteuse d’espoir, de lumière et de nouveau départ.


Un cinéma spontané, vibrant et aérien tout en restant constamment fluide et gracieux (on pourrait d’ailleurs dire cela de quasiment tous les films du réalisateur) ; un cinéma introspectif et personnel d’une grande acuité, dans la mouvance de Chéreau et Desplechin mais pas aussi cérébral que le second ni aussi sombre et désespéré que le premier. "C'est ce qui se rapproche le plus d'un journal intime en matière de cinéma", dira Olivier Assayas de ce film qu’il voulait centrer sur les acteurs et dont la division en chapitres fait clairement référence à l’aspect littéraire de l’histoire, beaucoup des protagonistes travaillant dans le domaine de l’écriture. Le réalisateur disait encore : "Je voulais revenir au cinéma épuré de tout le superflu […] je voulais voir si je pouvais faire un film entièrement basé sur les émotions [...] J'ai tenté de capturer les sentiments et les émotions du quotidien..." Mission accomplie pour ce film fait avec des bouts de ficelles où ont convergé beaucoup de choses qu'Assayas avait cherchées depuis qu'il avait commencé à faire du cinéma : ces émotions nous les partageons avec ses personnages et ses acteurs qui ont tout compris à l’improvisation et qui s’en servent à merveille pour amener à un plus grand naturel, à une remarquable authenticité et à une étonnante justesse. Cette chronique douce-amère sur le couple, la séparation, l’amitié, l’amour, le deuil et la reconstruction est portée à bout de bras par la musique splendide et épurée d'Ali Farka Touré tirée de son album The Source, et notamment le sublime morceau Cinquante six ; il aurait été dommage de finir ce texte sans la citer.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 2 mai 2019