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Critique de film
Le film

F comme Flint

(In Like Flint)

Partenariat

L'histoire

Nul ne peut expliquer ce « blanc » de trois minutes dans la vie du président des États-Unis, alors même qu’il disputait une partie de golf et que plusieurs personnes étaient à ses côtés. Son partenaire, qui se trouve être le chef des services secrets, décide de tirer l’affaire au clair et appelle à la rescousse son agent le plus insoumis, mais le plus efficace, Flint. Celui-ci va découvrir que pendant la mystérieuse parenthèse de trois minutes, le véritable président des États-Unis a été remplacé par un sosie, aux ordres d’un groupe de femmes qui entendent s’emparer du pouvoir, mais...

Analyse et critique


« Ils n’avaient pas coûté très cher et ils avaient très bien marché », assure l’un des intervenants dans un documentaire américain sur les deux films Notre homme Flint et F comme Flint. Et on peut le croire. Mais alors, pourquoi cette série s’est-elle résumée à un diptyque et pourquoi le « pilote » qui était censé la relancer à la télévision n’a-t-il rien entraîné dans son sillage ? Flint, nous explique-t-on, a été paradoxalement victime de son succès : dans la brèche qu’il avait ouverte, celle du film d’espionnage parodique, s’étaient engouffrées des cohortes de jamesbonderies italiennes ou, plus largement, européennes, au point qu’on créa même un nom pour désigner ce (sous-)genre : eurospy. Ce raisonnement serait bel et bon s’il ne faisait fi de la chronologie la plus élémentaire : quand, en 1966, sort le premier Flint, la « brèche » était déjà ouverte depuis longtemps : Chabrol a déjà réalisé Le Tigre aime la chair fraîche et Le Tigre se parfume à la dynamite, sans parler de Marie-Chantal contre le docteur Kha - intitulé aussi parfois Marie-Chantal contre Dr. Kha (écho plus direct encore du titre français du premier « Bond », James Bond 007 contre Dr. No) ; Umberto Lenzi a déjà concocté un Suspense au Caire pour A008 ; et, en Angleterre, l’increvable série Carry On s’est déjà enrichie d’un Carry On Spying.


L’échec de Flint, ce n’était donc pas la faute à Voltaire ou à l’eurospy, mais bien la faute à Flint. Et il convient plutôt de se référer aux témoignages selon lesquels l’entreprise tourna court à la suite de dissensions entre ses producteurs, dues au fait qu’elle s’était engagée dans une impasse. Il n’est d’abord pas sûr que le choix de James Coburn pour interpréter Flint ait été très judicieux. Si son sourire carnassier peut ici ou là rappeler certains rictus bondiens de Sean Connery (les deux comédiens eurent d’ailleurs à un moment donné le même doubleur français, Jean-Pierre Duclos), on chercherait en vain dans son regard la naïveté, l’innocence - réelle ou feinte - qui rendait le Bond de Connery franchement inquiétant. L’autre handicap de Coburn, c’était sa haute taille. Il avait, dit-on, passé des jours et des semaines à s’entraîner au karaté et on sait qu’il fut, avec Steve McQueen et quelques autres, l’élève de Bruce Lee - il n’empêche que, dans les scènes de combat, il semble trop souvent ne pas savoir quoi faire de son corps donquichottesque, et quand il est remplacé par un cascadeur pour telle acrobatie délicate, la substitution saute aux yeux - et la musique entraînante de Jerry Goldsmith ne fait que souligner l’imposture.


Le film F comme Flint, puisque c’est ce second volet, dû à Gordon Douglas, qui nous occupe principalement aujourd’hui, est globalement aussi embarrassé que son interprète principal. Comme tant d’autres films qui avaient pour ambition de parodier Bond, il se casse les dents sur une difficulté insurmontable : les « Bond » avaient pris soin de « se vacciner » en ne craignant pas, et dès Dr. No, de s’auto-parodier (les one-liners n’ont pas attendu Roger Moore). Parodier une parodie ? Une seule solution à ce casse-tête : l’exagération. Mais rien n’est plus lassant, plus lourd que l’exagération quand elle devient systématique : encore plus de girls, encore plus de gadgets, encore plus de... So what ? Tout cela, en outre, - du fait même des limites raisonnables des budgets signalées plus haut - est souvent parfaitement bidon. Quand Q présentait à l’agent 007 ses innovations techniques, on pouvait être sûr qu’on les retrouverait plus tard « en action ». Flint nous répète que sa montre a plus de quatre-vingts fonctions. Il est exact qu’elle donne l’heure et qu’elle dispose d’une espèce de petit marteau qui peut le réveiller en lui chatouillant le bras, mais où sont les dizaines d’autres ?


Embarrassé, mais, plus grave encore, F comme Flint est embarrassing dès lors qu’on se penche sur ce qu’il faut bien appeler son idéologie. S’il convient de saluer une intuition prémonitoire dans cette réplique où l’on s’étonne, quinze ans avant Reagan, qu’un comédien puisse être à la tête des États-unis, la manière dont sont traitées les femmes dans cette aventure déclencherait aujourd’hui, et à juste titre, la fureur de #MeToo. Bond n’était pas particulièrement monogame, mais il n’était pas systématiquement flanqué d’une demi-douzaine de girls, toutes dépourvues de la moindre personnalité et véritablement traitées comme des objets, pour ne pas dire comme des esclaves. Pire encore : cette défense et illustration du coq de basse-cour trouve une justification théorique dans la construction même de l’intrigue. Le remplacement du vrai président des États-Unis est, sinon déclenché, du moins cautionné par un groupe de femmes qui croient, ce faisant, trouver le moyen de conquérir leur indépendance et d’affirmer leur liberté. Elles finissent par découvrir qu’elles sont en fait manipulées par une espèce de junte militaire constituée de mâles qui se moquent éperdument de la cause féministe et qui entendent s’emparer du pouvoir pour eux-mêmes. Heureusement, arrive, grâce à Flint, une escouade de bons mâles, qui vont remettre un peu d’ordre dans tout cela. Seulement, l’ordre en question est résumé dans une réplique de l’un d’eux, qui dit en substance : « Bon, vous avez compris, Mesdames, que le pouvoir doit rester l’affaire exclusive des hommes... » Visage contrit des dames. C’est promis, elles ne recommenceront plus.


Ce tour de passe-passe - où il est bien difficile de déceler un quelconque « second degré » - laisse dans la bouche un goût amer, qui s’apparente au malaise qu’on a pu éprouver en 2011, en voyant La Source des femmes de Radu Mihaileanu. C’était l'histoire d’une révolte de femmes, Lysistrata style, dans un village où les hommes restaient à papoter autour d’un thé cependant qu’elles devaient, elles, faire des kilomètres pour aller chercher de l’eau au puits le plus proche. Elles obtenaient finalement qu’on creuse un puits au milieu du village, ce qui, certes, simplifiait leur tâche, mais la dernière séquence nous les montrait transportant toujours leurs seaux cependant que, à l’arrière-plan, ces messieurs étaient, eux, toujours assis sur une terrasse en train de siroter leur thé.

Pfffft comme Flint.

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Par Frédéric Albert Lévy - le 12 mars 2020