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Critique de film
Le film

Dans la ville blanche

L'histoire

Marin en escale à Lisbonne, Paul (Bruno Ganz) s’installe dans une pension et se laisse dériver au gré d’une errance urbaine, partagé entre la présence de Rosa (Teresa Madruga), la Lisboète, et l’absence d’Élisa (Julia Vonderlinn), la Suissesse-alémanique.

Analyse et critique

La blancheur de la solitude nimbe l’œuvre d’Alain Tanner, remplie de personnages en fuite, oppressés par un ordre social implacable (souvent au sein d’une Suisse conformiste jusqu’au plus terrible malaise) dont ils voudraient se libérer mais auquel ils n’arrivent à échapper qu’au prix d’un détachement d’avec le réel lui-même. Fuir, ou tenter de fuir leur pays, pour eux, c’est souvent perdre le monde lui-même. C’est le sort que risque de connaître Paul, le marin de Dans la ville blanche, qui profite d’une escale à Lisbonne pour rompre ses attaches, se laisser dériver, tandis que son cargo repart en direction de l’autre côté de l’Atlantique. Tanner, qui a lui-même passé une partie de sa jeunesse dans la marine marchande, a l’occasion grâce à cette coproduction de Paulo Branco de tourner avec non pas une, mais deux équipes modestes : l’une au Portugal, l’autre en Suisse. D’un côté l’Atlantique, la mer, ce qu’il n’y a pas, précisément, dans un petit pays aux perspectives souvent étouffantes, de l’autre un fleuve, le Rhin. D’un côté, Rosa, qui travaille à la pension où s’installe Paul et qui devient bien vite son amante, de l’autre Élisa, qui reçoit de Paul les vidéos en Super-8 qu’il lui envoie de Lisbonne et les lettres, où lui avoue son autre amour et la perte de sens du réel qui peu à peu l’afflige.

Dans la pension de Paul, l’horloge marche à l’envers (ou d’après Rosa : à l’endroit, c’est le monde qui marche à l’envers) et c’est bien la notion du temps qui va se dilater jusqu’à l’éclatement pour cet être en errance, tiraillé entre deux femmes (l’une au corps si présent, l’autre physiquement absente), entre deux pays. Paul, qui navigue à travers le monde, est déjà quelqu'un avec peu d’attaches. Sillonner les mers pour s’arrêter d’une escale à l’autre, c’est en termes de voyage le contraire de vacances. L’« usine flottante » où il trime sous parfois 50°C prédispose à la folie : la cabine est trop petite et l’océan trop vaste (comme l’Helvétie est minuscule et le globe propice à se perdre ?). Les femmes dans chaque port induisent vite à ne plus voir en elles que des corps (ces « trois centimètres » qui séparent l’anus du vagin d’une femme, que Paul a l’indélicatesse d’évoquer dans un courrier à Élisa). La posture de Paul face à la mer, assis avec un harmonica, évoque un shérif de western qui surveillerait l’entrée de sa ville, mais lui n’appartient à aucun lieu, ne peut répondre d’aucun territoire. La coupure lisboète de Paul ne tient pas des congés payés mais de la retraite. Or, une fois qu’on se détache, on peut toujours se détacher plus et c’est cet attrait irrésistible de la disparition progressive que le personnage éprouve, jusqu’à perdre la raison (après qu’on l’a détroussé de l’argent qui lui servait sur place à subvenir à ses besoins et qu’il a vendu tous ses objets de valeur). Il est un axolotl, soit une salamandre [sic] mais du Nouveau-Mexique. Parti « ailleurs », il est aussi peu à sa place sur cette planète que ceux qui restent « ici ». Tous deux vivent dans une prison à ciel ouvert.

Le film pousse dans des retranchements d’une poignante saudade les résultats d’une fuite existentielle, la même qui anime les récits de voyage de Nicolas Bouvier, ou dont Robert Walser ce sera fait un chantre à nul autre pareil. Hagard, meurtri, mais pourtant digne, Paul retombe en enfance, devient un petit garçon face aux deux femmes qui le dévisagent dans le train du retour : « Dans le train qui ramène Paul vers le Nord, il est assis en face de deux femmes, une toute jeune et une plus âgée. Les regards se croisent mais ne s’échangent pas. Paul a peut-être le sentiment d’être jugé, sans aucun mépris, mais le côté enfantin du caractère des hommes, c’est parfois un peu beaucoup pour le sérieux des femmes. Mais allez savoir ce qui se passe vraiment dans la tête des gens. » (Tanner) (1) Il est vrai que Rosa et Élisa font preuve d’un beau sérieux, ne transigent pas avec l’importance des mots qu’elles prononcent, là où Paul paraît vouloir voir jusqu’où le jeu peut être poussé (réponse : se faire poignarder, alpaguer des inconnus dans les cafés durant un match dans un état second, risquer de perdre non pas une mais deux compagnes au cours de son errance, en plus de sa lucidité). Ce n’est pas un jeu sans conséquences : dans le train du retour, il apparaît littéralement blessé au cœur, il porte avec lui une plaie ouverte. Lui qui voulait étreindre l’horizon ne peut plus filmer que les pavés qui jonchent une route de la capitale portugaise.

Deux mouvements sont ici en dialectique constante : la spontanéité d’un tournage léger dans une ville animée du Sud de l’Europe ; une tension intense portée par ces longs travellings dans l’art desquels Tanner est passé maître, sur des airs lancinants de Jean-Luc Barbier. Dans la ville blanche est un film accueillant avec le réel, curieux du monde, mais extrêmement tenu, comme pour rappeler tout ce qui étouffe Paul, les carcans dont il voudrait s’affranchir mais qu’il porte avec lui et qu’il ne peut pas secouer au-delà d’un certain degré, malgré le sexe, malgré les bagarres idiotes. Autre film romand tourné au Portugal et produit par Branco, Piano Panier ou la recherche de l’équateur de Patricia Plattner montre également la recherche partiellement déçue d’un appel d’air, un besoin de fuite (serait-ce le temps des vacances) qui révèle à deux voyageuses qu’on emporte souvent ses problèmes avec soi. Mais le degré de détachement morbide auquel arrive Paul évoque un autre film de Tanner tourné « à l’étranger » et dont on doit l’existence au même producteur : le très beau Une flamme dans mon cœur, où une femme en rupture perd elle aussi le sens du réel dans une fuite romantique et érotique effrénée, qui voudrait étreindre le monde et se retrouve plus seule que jamais.

Ce pourrait être désespéré (jusqu’à un certain point, ça l’est), mais il y a le cinéma. Cette caméra super-8 qui filme les marchés, la baie, une traversée du pont du 25-Avril, des visages féminins : celui renfrogné de Rosa dans la chambre de la pension, puis (alors que Paul a au cours du récit vendu sa caméra) celui d’une passagère dans un train, dont le regard mystérieux clôt le film. Il y a la joie de faire des films, « ici » ou « ailleurs », ou les deux à la fois, les possibilités de rencontres et d’exploration que son métier offre à Tanner. Ce qu’il faut, c’est ne pas se perdre dans une fixation des pavés, mais lever les yeux, regarder autour de soi (la Suisse, ou le monde environnant), trouver des choses et des personnes que l’on aime observer (d’où la légitimité de la fuite, quand un pays sans côtes maritimes devient trop mesquin malgré ses paysages splendides). Et faire de cette non-identité que constitue le fait d’être suisse une possibilité, sinon de transformation, au moins d’accueil : le français, le portugais, l’allemand et l’anglais se mélangent dans un film de voyage, épris de la beauté des côtes (maritimes ou fluviales), des mots d’amour, des corps et des regards des femmes, celles d’« ici » ou de « là-bas ». Soit une manière de résoudre le dilemme culturel, politique, mais aussi sentimental, de la Suisse : n’être ni parfaitement « dedans » ni « dehors », mais des deux côtés de la frontière (Paul rappelle du reste que son père est italien, lui qui vient d’un pays où il est extrêmement fréquent qu’au moins un des deux parents ne soit pas né sur place). Comme si être suisse c’était, pour le meilleur et pour le pire, être partout un étranger.

(1) https://alaintanner.ch/1982-dans-la-ville-blanche/

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La fiche IMDb du film
Par Jean Gavril Sluka - le 30 juin 2021