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Critique de film
Le film

Capitaine Kidd

(Captain Kidd)

Partenariat

L'histoire

L'an 1699, dans les eaux de Madagascar. Après avoir coulé "The 12 Apostles", navire de la marine royale anglaise commandé par Lord Blayne, le pirate William Kidd (Charles Laughton) ainsi que ses acolytes - Orange Povey (John Carradine) et Jose Lorenzo (Gilbert Roland) - vont enterrer le butin qui s’y trouvait, se promettant de faire le partage plus tard, une fois l’affaire oubliée. Kidd se rend ensuite en Angleterre en se faisant passer devant le roi William III (Henry Daniell) pour un capitaine qui s'est fait arraisonner sur les côtes d’Afrique par Lord Blayne, selon lui passé du côté des pirates. Il demande comme faveur à Sa Majesté de lui fournir une nouvelle embarcation (la sienne ayant sombré lors du précédent combat naval), avec laquelle il irait arrêter le soi-disant traître. Le roi accepte mais lui demande dans le même temps d’escorter un navire qui revient des Indes avec un important trésor à son bord...

Analyse et critique

Comme on peut le constater à la lecture du sujet, l’histoire de ce "swashbuckler" (film d’aventures du style cape et épée ou de pirates) repose avant tout sur le mensonge et le travestissement, un gros "fake" comme on dirait aujourd’hui. En effet, William Kidd roule le roi dans la farine en se faisant passer pour un honnête homme prêt à venger la marine royale afin de se faire donner un nouveau vaisseau, ainsi que pour s’octroyer les terres et les lettres de noblesse d’un Lord étant soi-disant passé du côté de la piraterie. La cocasserie de la situation se poursuit lorsque, pour la mission que lui confie le roi, Kidd recrute des repris de justice moisissant dans les prisons de l’Etat en prétextant qu’ils seraient les plus à même de combattre avec virulence les ennemis de l’Angleterre si cette dernière les graciait de la sorte (« There's none would be so loyal, nor fight so desperate, as cutthroats under sentence of death... if they knew that at the end of the voyage a royal pardon would be in their pockets... ») Parmi ceux-ci, on trouve Adam Mercy (Randolph Scott), un homme qui semble ne pas avoir froid aux yeux mais aussi étrangement bien élevé pour une racaille. Ne serait-ce pas un espion placé là par un souverain pas si dupe qu’on aurait pu le croire de prime abord ?

De plus, lors de l’embarquement, William Kidd a la désagréable surprise de voir réapparaître Povey qu’il avait abandonné sur une île déserte après son coup d’éclat contre le bateau de Lord Blayne. Povey, qui a préparé son coup en laissant des consignes à terre au cas où il viendrait à "disparaître" (en fait, des preuves écrites contre son ancien capitaine), se retrouve un peu dans une situation similaire à celle de Blondin face à Tuco dans Le Bon, la Brute et le Truand, à savoir qu’il peut désormais prendre ses quartiers tranquillement sur le navire de celui qui a voulu le laisser sur la touche afin de récolter une plus grosse part du butin. En quelque sorte, il peut se dire : « Maintenant, je peux dormir tranquille parce que je sais que mon pire ennemi veille sur moi. » Rongeant son frein, Kidd  prend son petit calepin secret dans lequel une seule page est annotée par des noms qu’il biffe au fur et à mesure. En l’occurrence celui de Povey avait été rayé, mais il se voit dans l’obligation de le réinscrire sur la liste des hommes qu’il souhaite voir rejoindre le royaume de Saint Pierre, ceux qui l’empêcheraient de s’approprier seul le trésor caché ou ceux qui auraient l’outrecuidance de se mettre sur son chemin, celui conduisant vers une haute et noble position au sein de  la société anglaise.

Alors certes, il s’agit plus d’une comédie assez noire que d’un film d’aventures mouvementé ; le minuscule budget qui a été alloué à Capitaine Kidd ne pouvait d’ailleurs pas donner lieu à un film rebondissant du style de ceux produits par la Warner tels que Capitaine Blood ou L’Aigle des mers, tous deux signés Michael Curtiz. Pourtant, il est vrai que le prologue laissait augurer du contraire avec son avalanche d’adjectifs violents et sanguinaires : « For centuries, Madagascar was the bloodiest pit in all the seas. Where the infamous brotherhood of the damned waited to plunder the treasure-laden galleons of India, then return drunk from the slaughter to their pirate stronghold. Most ruthless of all was Capt. William Kidd. He encountered the great London galleon called The 12 Apostles, commanded by Lord Blayne. And approaching unsuspected in the guise of a peaceful merchant man, Kidd’s sudden treachery reduced The 12 Apostles to a burning hulk. When night fell, The 12 Apostles was only a blazing funeral pyre on a placid surface of a Madagascar lagoon. »

Dans ce dernier film du réalisateur Rowland V. Lee (dont le nom est surtout associé au film fantastique, avec des fleurons du genre dans les années 30 tels Tower of London ou Son of Frankenstein), on ne recense aucune bataille navale à se mettre sous la dent, pas non plus franchement de scènes d’action ; juste quelques maquettes pour simuler les navires, de nombreuses transparences, une mer en plastique et tout de même quelques courts duels histoire de ne pas trop frustrer les spectateurs venus voir un film "à la Errol Flynn". Mais la frugalité des moyens, le confinement de l’intrigue en intérieurs et la théâtralité de l’ensemble ne se révèlent pas forcément trop gênants puisque le scénariste (celui d’ailleurs des Aventures de Robin des Bois et de La Vie privée d’Elisabeth d’Angleterre, deux films encore de Michael Curtiz) se recentre plus sur le pittoresque des personnages, la truculence des dialogues et la cocasserie des situations. Il a d’ailleurs à sa disposition des comédiens chevronnés et qui s’en donnent à cœur joie. Charles Laughton en tête, qui compose à l’aide d’un cabotinage réjouissant, un pirate bouffon et picaresque à souhait qui ne pense tout au long de Capitaine Kidd qu’à trouver des moyens pour faire passer de vie à trépas tous ses anciens complices (son « Rest in peace » à chaque nouveau mort est franchement inénarrable) ; et l’on peut constater de visu que les morts abondent en à peine 80 minutes, mais des morts assez "drôles", des décès qui font penser à Noblesse oblige de Robert Hamer ! D’ailleurs, le William Kidd de Laughton dit à un moment donné : « Je déteste la violence, mais les gens ont la fâcheuse habitude de m’importuner. »

William Kidd a certes existé mais l’histoire qui nous est contée est totalement fantaisiste, le scénariste n’ayant quasiment rien conservé de la réalité des faits ni de la véritable personnalité de ce pirate. Il suffit tout simplement de le savoir et ne pas s’attendre à un film historique. D’ailleurs, le même personnage subira d’autres "transgressions" à travers des films Universal du même acabit, de plaisants divertissements en Technicolor tels Double Crossbones (1950) de Charles Barton avec Alan Napier, Against all Flags (1952) de George Sherman avec Robert Warwick, et encore quelques autres productions dont surtout Abbott and Costello Meet Captain Kidd de Charles Barton dans lequel Charles Laughton reprend un rôle qu’il avait adoré tenir, cette fois au travers d’une pure comédie ; le comédien a sans doute dû à cette occasion s’en donner à cœur joie dans le cabotinage éhonté.

Amateurs de vigueur et d’action mouvementée, de belles mises en scène et d’opulence dans les décors et costumes, vous pouvez passer votre chemin. Autrement, et sans casser trois pattes à un canard à cause d’une réalisation sans aucun éclat, ce Capitaine Kidd s'avère assez plaisant grâce à de succulents dialogues et à une interprétation assez picaresque de Charles Laughton (qui en fait des tonnes), très bien entouré de l'inquiétant John Carradine, du moustachu Gilbert Roland et de la très jolie Barbara Britton (qui retrouvera à Randolph Scott à quelques occasions au sein de bons westerns Columbia). Réginald Owen et Henry Daniell complètent encore la distribution et Randolph Scott, s’il ne peut certes pas rivaliser avec Errol Flynn, s’en sort malgré tout assez bien dans la peau du héros positif du film. On relèvera un fait assez incompréhensible cependant : le score de Werner Janssen a été nominé aux Oscar, lui qui dès le générique reprend intégralement un célèbre mouvement de symphonie romantique (que sur le coup nous n'avons pas plus réussi à identifier) et qui par la suite est loin de faire des étincelles. Voilà  donc un film assez moyen mais qui constitue néanmoins un agréable divertissement.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 16 janvier 2012