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Critique de film
Le film

A Day in the Life : Four Portraits of Post-War Britain

L'histoire

A Day in the Life est une compilation de quatre courts-métrages faisant le portrait de l'Angleterre d'après-guerre, du début des années 50 au milieu des années 60.

Analyse et critique

Un film qui révèle un des secrets les mieux gardés du cinéma anglais, à savoir la carrière de John Krish, documentariste de films institutionnels emblématiques auxquels il parvint à donner un ton personnel en dressant un vrai portrait de l'Angleterre d'après-guerre dans diverses couches de la population. Le réalisateur contribua à lancer également quelques futures grandes figures du cinéma anglais, comme Karel Reisz ou encore Kevin Brownlow qui fut son monteur. A Day in the Life rassemble quatre de ses documentaires parmi les plus brillants, réalisés entre 1953 et 1964, une période où il s'associa au producteur Leon Clore au sein de sa compagnie Graphic Films.

The Elephant Will Never Forgets (1953)

Ce film est la seule œuvre de Krish passée réellement à la postérité et dont le souvenir reste vivace dans la population anglaise, ayant souvent été rediffusé et récompensé à l'époque. C'est une commande du British Transport Films (une entité fondée en 1949 par la British Transport Commission destinée à produire des films pour la compagnie et qui fit débuter de nombreux jeunes réalisateurs) destiné à narrer la fin d'activité de la ligne de tramway londonien. A l'origine, le film est uniquement destiné à être une courte pastille de cinq minutes, mais John Krish sent que l'enjeu est beaucoup plus vaste qu'une simple fin d'exploitation du moyen de transport. C'est une partie de l'histoire de la ville qui disparaît avec ce tramway, histoire passée avec ce vieux couple dont la caméra de Krish accompagne la complicité et les sourires lors de ce dernier trajet et histoire récente plus douloureuse lorsque le tramway traverse des zones bombardées lors du Blitz et pas encore reconstruites. La voix off pleine d'emphase de Brewster Mason capture bien cet état d'esprit, et l'émotion de cet instant est encore soulignée par la belle utilisation du standard Riding on the Top of the Car sur lequel s'appuie la musique d'Edward Williams. Le souci pédagogique est également constant dans la description de ce savoir-faire amené à disparaitre, le travail de chacun étant minutieusement dépeint avec une pointe d'émotion lorsque la voix off s'immisce dans les pensées du conducteur pour lequel tout va changer dès le lendemain. Le tout s'achève dans une belle communion lorsque les Londoniens viennent, la nuit venue, faire leurs adieux au dernier tram pénétrant au New Cross Depot et piloté par le ministre des Transports. The Elephant Will Never Forgets constitue un très beau moment, qui donne un peu le sentiment d'avoir un instantané de l'Angleterre si souvent dépeinte dans les films de Terence Davies.

They Took Us to the Sea (1961)

On touche là à la spécialité de John Krish, qui fut souvent sollicité par l'Education nationale ou les associations pour enfants (justement ici le commanditaire est la National Society for the Prevention of Cruelty to Children) pour filmer les premiers émois enfantins ou adolescents dans le cadre scolaire ou en dehors. Ici il accompagnera la sortie de gamins de Birmingham quittant leur grisaille le temps d'une journée pour se rendre à la mer. On voit toute l'évolution de Krish par rapport à The Elephant Will Never Forgets (dont la plus courte durée et le thème imposé étaient plus restrictifs) puisqu'ici il est beaucoup moins directif et plié à une narration classique. Dans They Took Us to the Sea, on est plus proche d'un naturalisme et d'une fraîcheur annonçant le Free Cinema (dont Krish fut pourtant un farouche opposant) avec cette voix-off enfantine très diffuse et candide, ne surlignant jamais l'émotion qui naît essentiellement des images de ces enfants excités, impatients et finalement émerveillés par ce périple qui constitue pour eux une grande aventure (le score enjoué de Jack Beaver aurait fait une bande-son idéale pour une adaptation de Tom Sawyer ou Huckelberry Finn). Quelques inserts sur leurs quartiers austères suffiront, en plus de leurs réactions, pour saisir à quel point cette sortie leur fait échapper à leur quotidien ; et de l'urgence de la gare au petit matin jusqu'aux repas complices, en passant par les jeux divers et variés sur la plage (beaux moments lorsque les jeunes citadins enfourchent hilares des ânes), Krish saisit avec une belle sobriété le panel d'émotions de ces protagonistes en culottes courtes mais aussi la satisfaction des adultes de leurs offrir ce moment. La beauté (et un souci formel permanent, particulièrement dans ce court-métrage où la photo est partagée par trois chefs opérateurs) de ces lieux n'aura jamais semblé plus palpable que par l'enchantement ressentis par ses enfants, semble nous dire John Krish en revenant filmer ce décor vide et désolé sans l'agitation et les rires de ces visages poupins. Par sa liberté de ton et sa respiration, Krish révolutionnait ce type de film institutionnel habituellement si didactique.

Our School (1962)

Ce film est une commande de la National Union of Teachers, qui suite à la réussite de I Want to Go to School en 1959 (où le réalisateur posait ses caméras au sein d'une école primaire) sollicita à nouveau Krish pour promouvoir la nouvelle politique d'enseignement en cours. On découvre donc ici une nouvelle forme d'établissement avec cette école faisant à la fois office de collège et de lycée, où l'enseignement se partage entre formation classique et professionnelle (tâches ménagères pour les filles, mécanique pour les garçons) supposées accompagner avec plus d'attention les élèves en difficulté. Une nouvelle fois, la voix-off est réduite au strict minimum (en début et fin de film) pour privilégier les moments isolés où Krish excelle à saisir les tranches de vie futiles mais essentielles (le réfectoire, les cours de sport, les classes turbulentes) comme celles plus cruciales où les attentes et interrogations des adolescents restent finalement les mêmes. Les aspirations à la vie adulte sont encore incertaines (voir le moment où les jeunes filles en passe de quitter l'école expriment leur vision de la vie de couple et le fait de fonder un foyer, assez significatif de l'époque) et ils n'ont pas encore appris à se situer, comme dans cette discussion passionnante où un professeur interroge ses élèves sur les différences de langage entre eux et avec les adultes, les incitant à se tirer vers le haut en tenant constamment une expression soutenue. John Krish parvient à se faire oublier par un dispositif sobre à deux caméras (une arpentant la classe et captant les émois des élèves à divers moments, et l'autre sur le professeur) et à toujours saisir un échange, un sourire ou une moue inattendue avec un naturel confondant. Une vision de la jeunesse anglaise qui va au-delà de la commande avec brio.

I Think They Call Him John (1964)

Sans doute le film le plus salué du documentaire par la critique anglaise. On quitte la jeunesse pour cette fois se plonger dans le quotidien morne et solitaire du retraité John. Veuf, sans enfants ni famille proche, John n'a plus pour lui que ses souvenirs de vétéran et ceux de son épouse disparue dont les photos ornent l'appartement. Si le protagoniste est indiscutablement très émouvant, on a tout de même le sentiment d'être un peu plus manipulé et dirigé que dans les œuvres précédentes. La capture du quotidien paraît très artificielle (on voit notre retraité se réveiller, se lever, se raser, se préparer son petit-déjeuner dans un semblant de temps réel qui sonne faux), la dramatisation est très appuyée voire entièrement dictée par la voix off et le montage lourd de sens (les inserts sur les photos de l'épouse disparue, les médailles de guerre) et la manière de filmer John avec ces regards las vers l'extérieur à travers sa fenêtre. Le protagoniste possède un vrai visage cinématographique et l'on saisit tout ce que son mal-être semble signifier pour la société anglaise (l'oubli du passé, des valeurs, des anciens combattants, la solitude de la vieillesse) mais tout ce qui nous y amène se révèle un peu trop manipulateur dans la construction de son émotion.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 5 mars 2021