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Test blu-ray

Coffret Intégrale Eric Rohmer

BLU-RAY - Région B
Potemkine
Parution : 5 / 11 / 2013

Image

La marquise d'O... (96 min) - blu-ray + dvd


Cette nouvelle édition rend irrémédiablement obsolète celle précédemment proposée par Opening en 2004. La remasterisation en haute définition d’une copie par ailleurs exempte de défauts propose un rendu visuel proprement impressionnant ! Alors que le DVD jusque-là disponible noyait la photographie de Néstor Almendros sous un vilain voile jaune, le disque de Potemkine restitue à la prise de vues toutes ses nuances chromatiques - et elles sont aussi nombreuses que raffinées... - tout en déployant une définition saisissante de précision. Celle-ci ne se dément jamais, quel que soit le point de l’échelle des plans auquel l’image se situe. De même, les mouvements de caméra sont rendus de manière aussi stable que fluide. Visuellement exemplaire, cette nouvelle version numérique de La Marquise d’O... offre l’occasion d’une véritable redécouverte de ce classique rohmerien !

Les nuits de la pleine lune (105 min) - blu-ray + dvd

L'édition Opening de 2003 présentait le film dans une copie non exempte de scories qui ont heureusement et intégralement disparu de celle utilisée par Potemkine. Non seulement d’une grande propreté, l’image de ce millésime 2013 des Nuits de la pleine lune se distingue par une netteté accrue, là où celle affichée par le DVD d’Opening accusait un certain flou. Ce dernier ne disparaît pas pour autant totalement (les visages des acteurs manquent parfois de netteté) et l'on constate ponctuellement une légère instabilité de l’image dans la restitution de certains mouvements (on pense notamment aux grues pour le moins tremblotantes se dessinant au fond du cadre lors du plan inaugural du film, ou les vitrines des magasins de la rue parisienne où habite Louise qui saccadent un brin lorsque l’héroïne y déambule avec Octave). Félicitons-nous cependant que ce gain de qualité numérique ne se fasse pas aux dépens de l’origine argentique du film dont le grain est respecté. Concernant la photographie, l’édition 2003 affichait une luminosité et des couleurs assez vives. L'édition Potemkine opte quant à elle pour une colorimétrie plus nuancée (et plus chaude en Blu-ray), de même que pour une restitution plus tamisée de l’éclairage. L’auteur de cette chronique n’ayant pas eu la chance de voir Les Nuits de la pleine lune en salle, on s’abstiendra de déterminer lequel des deux choix éditoriaux est le plus fidèle aux intentions initiales d’Éric Rohmer. On indiquera, en toute subjectivité, avoir une préférence pour le transfert de Potemkine, à nos yeux plus respectueux de la l’esthétique complexe et picturale du cinéaste.

Ma nuit chez Maud (110 min) - blu-ray + dvd

Le Blu-ray édité par Potemkine remplace plus qu’avantageusement le DVD paru chez Opening en 2003. Si la copie proposée dans la précédente édition était certes de qualité satisfaisante, son encodage souffrait entre autres d’un manque de définition, comme d’une insuffisance de contraste empêchant de goûter au mieux la splendide photographie de Néstor Almendros. Le millésime 2013 de Ma nuit chez Maud ne souffre d’aucun de ces défauts, tout en conservant un semblant de grain argentique bienvenu. Présentant qui plus est d’une image d’une très belle stabilité - on ne note pas ces tremblements ponctuels dont souffre le Blu-ray des Nuits de la pleine lune - cette nouvelle version numérique de Ma nuit chez Maud ne pourra donc que ravir les yeux des rohmériens les plus exigeants...

Triple Agent (111 min) - DVD

À l’instar de L’Anglaise et le duc ainsi que des Amours d’Astrée et de Céladon, Potemkine n’a pas fait bénéficier Triple agent d’un transfert en haute définition. Le pénultième film d’Éric Rohmer n’est donc présenté, dans cette intégrale, que sous la forme d’un DVD. Ce dernier ne diffère visuellement en rien de celui édité en octobre 2004 par Blaq Out. Le cru numérique originel de Triple agent présentait une copie propre, nantie d’un transfert globalement correct. L’on pouvait certes regretter quelque instabilité ponctuelle de l’image. Et si la définition manquait parfois un peu d’acuité, elle s’avérait généralement acceptable. Autant de qualités (louables) et de défauts (relatifs) que l’on retrouve ainsi sur ce millésime 2013 de Triple agent procurant in fine un visionnage plaisant. D’aucuns regretteront, cependant, cet étrange paradoxe éditorial : les opus rohmériens les plus récents sont en effet ceux à qui a été réservé le traitement numérique le moins novateur ! Et il faudra donc remettre - en un jour plus ou moins lointain ? - la main à la poche pour disposer de transferts en HD en bonne et due forme des films d’Éric Rohmer des années 2000...

Conte d'automne (110mn) - blu-ray + dvd

Le DVD précédemment édité par Opening en 1999 était passable, présentant notamment une copie globalement propre mais souffrant d’une définition de qualité aléatoire. Un disque donc moyen, rendu définitivement dispensable par la version en haute-définition proposée par Potemkine du dernier des Contes des quatre saisons. L’image, aussi dénuée de scories que celle du disque d’Opening, est désormais rendue avec une acuité très supérieure, magnifiant notamment la sophistication chromatique de la photographie de Diane Baratier. Entre autres tests comparatifs, les rohmériens numériques ne manqueront pas de comparer les versions Opening et Potemkine des gros plans sur les yeux azuréens de Marie Rivière. D’un bleu délavé sur le DVD précédent, le regard de la comédienne retrouve grâce au transfert de Potemkine toute son intensité colorée. Tout au plus pourra-t-on reprocher à cette nouvelle version de Conte d’automne de rares insuffisances tels les contours parfois instables des véhicules en mouvement. Rien cependant de suffisamment dérangeant pour gâter un plaisir visuel, pour l’essentiel, de haut niveau ! D’autant plus, que comme dans le cas des disques précédemment chroniqués, le passage en haute-définition ne s’est nullement fait au détriment de l’origine argentique du film, cette dernière étant globalement respectée.

L'atelier d'Eric Rohmer - dvd

Les courts-métrages réunis dans L’atelier d’Éric Rohmer ont été réalisés entre 1993 et 2009 sur des supports divers. L’anniversaire de Paula, France, Des goûts et des couleurs, Heurts divers, Les amis de Ninon ainsi que Un dentiste exemplaire ont  été filmés en 16 mm. Quant aux autres titres, ils ont été tournés sous divers formats vidéo numérique : en DV concernant Une histoire qui se dessine, La cambrure, Le nu à la terrasse, La proposition et en Bétacam numérique pour Le canapé rouge. Les courts-métrages sur support numérique sont, logiquement, les plus convaincants en matière visuelle. Mis à part un surgissement inopiné de pixels sur un plan de La cambrure, ces films captés en numérique offrent une image des plus propres, à la fluidité certaine. Si leur colorimétrie ou leur luminosité sont parfois instables, cela tient sans doute plus aux conditions aléatoires de prise de vue qu’à un défaut de report sur le DVD. Pour ce qui est des films en 16 mm, l’image présente une définition certes moins fine mais somme toute passable. Les copies 16 mm utilisées n’ont en outre manifestement pas été restaurées. Elles présentent cependant peu de défauts, mis à part celle d’Un dentiste exemplaire souffrant souvent de tâches ou de griffures prononcées.

Lien vers la chronique des courts-métrages de L'atelier d'Eric Rohmer

Son

La marquise d'O...

Une même exigence de qualité prévaut en ce qui concerne la bande-son de La Marquise d’O... Constituée pour l’essentiel de dialogues, la partie sonore du film est numériquement reproduite avec une grande finesse. L’on ne saurait que trop conseiller d’opter pour la version originale en allemand. Même si le doublage de français - supervisé par Eric Rohmer lui-même - s’avère de qualité. C’est bien dans la langue de Goethe, ou plutôt de von Kleist, qu’il s’agit de voir et d’entendre cet hommage au Romantisme germanique qu’est La Marquise d’O...

Les nuits de la pleine lune

La bande-originale s’avère fort satisfaisante. Les dialogues se détachent clairement, y compris lorsque les scènes se déroulent dans des lieux au bruit d’arrière-fond prononcé. Et il en va de même pour la musique d’Elli et Jacno restituée de manière tout à fait adéquate.

Ma nuit chez Maud

La bande-son proposée par Potemkine s’avère aussi propre que nette, réussissant pleinement à restituer voix-off, dialogues et bruits d’ambiance. Là encore, on ne peut que se féliciter du travail fourni par Potemkine.

Triple agent

Alors que Blaq Out proposait en 2004 deux bandes-son - la première en 2.0, la seconde en 3.0 -, Potemkine n’a inclus dans son édition de Triple agent qu’une piste en stéréo. Cette dernière est néanmoins aussi propre que claire, réussissant pleinement à restituer un univers sonore constitué pour l’essentiel de dialogues.

Conte d'automne

Là encore, si le DVD d’Opening ne déméritait certes pas, celui désormais proposé le remplace avantageusement, offrant une restitution fort claire d’une bande-son essentiellement diégétique. Que celle-ci soit composée par les dialogues (nombreux comme à l’habitude chez Rohmer), les bruits d’ambiance (tel le souffle du mistral dans les frondaisons drômoise ou ardéchoises) ou bien encore par les musiques au son desquelles dansent les convives de la noce finale.

L'atelier d'Eric Rohmer

Concernant les bandes-son des courts-métrages, elles sont toutes (y compris pour les films en 16 mm) d’une qualité relativement satisfaisante. Seule celle du Nu à la terrasse pose un problème notable, souffrant de variations de volume amenant parfois les dialogues aux limites de l’audible. Il faut alors jouer de la télécommande pour ne rien perdre des échanges des personnages. Ce désagrément est néanmoins ponctuel, n’empêchant pas (trop) de goûter au cinquième des courts-métrages de la série Le modèle.

Suppléments

Ce coffret Intégrale contient 24 longs-métrages, parmi lesquels 22 films restaurés en haute définition :
- Le signe du lion (Blu-ray + DVD)
- La boulangère de Monceau (Blu-ray + DVD)
- La carrière de Suzanne (Blu-ray + DVD)
- La collectionneuse (Blu-ray + DVD)
- Ma nuit chez Maud (Blu-ray + DVD)
- Le genou de Claire (Blu-ray + DVD)
- L'amour l'après-midi (Blu-ray + DVD)
- La marquise d'O... (Blu-ray + DVD)
- Perceval le Gallois (Blu-ray + DVD)
- La femme de l'aviateur (Blu-ray + DVD)
- Le beau mariage (Blu-ray + DVD)
- Pauline à la plage (Blu-ray + DVD)
- Les nuits de la pleine lune (Blu-ray + DVD)
- Le rayon vert (Blu-ray + DVD)
- L'ami de mon amie (Blu-ray + DVD)
- 4 aventures de Reinette et Mirabelle (Blu-ray + DVD)
- Conte de printemps (Blu-ray + DVD)
- Conte d'hiver (Blu-ray + DVD)
- Conte d'été (Blu-ray + DVD)
- Conte d'automne (Blu-ray + DVD)
- L'arbre, le maire et la médiathèque (Blu-ray + DVD)
- Les rendez-vous de Paris (Blu-ray + DVD)
- L'anglaise et le Duc (DVD)
- Triple agent (DVD)
- Les amours d'Astrée et de Céladon (DVD)

Le coffret propose également des dizaines d'heures de suppléments, 
9 courts-métrages d'Eric Rohmer (dont 2 inédits), un livret de 100 pages et "une pochette surprise"...

La marquise d'O...

Potemkine propose quatre suppléments. Le plus ancien d’entre eux, Nancy au XVIIIe siècle, est un documentaire de 19 minutes réalisé par Eric Rohmer en 1968 sur un script d’Hélène Dumas. À visée pédagogique - ce court métrage a été produit par le CNDP -, ce film décrit l’aménagement de la ville par Stanislas, ex-roi de Pologne, durant la première moitié du XVIIIe siècle. Présentée dans une version marquée par le temps, cette œuvre de commande consiste pour l’essentiel en des bancs-titres sur des gravures d’époque. Les quelques prises de vues extérieures dénote cependant déjà un goût d’Eric Rohmer pour des compositions à la rigueur picturale, dont on retrouvera d’évidents échos dans La Marquise d’O...

À ce Nancy au XVIIIe siècle, viennent s’ajouter deux autres pièces d’archives. La première est la captation télévisuelle qu’Eric Rohmer réalisa lui-même en 1980 de sa mise en scène de Catherine de Heilbronn. Écrite en 1810, cette pièce d’Heinrich von Kleist en réalité intitulée La Petite Catherine de Heilbronn (Das Käthchen von Heilbronn) dépeint la folle passion de Catherine, la jeune fille d’un armurier de la cité allemande d’Heilbronn, pour le Comte Strahl. Réunissant nombre de ses acteurs fétiches - Arielle Dombasle, Pascale Ogier, Marie Rivière, Rosette, Pascal Greggory -, cette Catherine de Heilbronn confirme bien entendu l’intérêt du cinéaste pour von Kleist qui trouva là l’occasion théâtrale de prolonger son exploration de l’univers du romantique allemand. L’image globalement passable, de même que le son, permet notamment de goûter des décors extrêmement stylisés ne faisant pas tant écho à ceux de La Marquise d’O... qu’à ceux de Perceval le Gallois (1978).

Est-ce la raison pour laquelle Potemkine a jugé bon d’inclure parmi les bonus l’émission télévisée Ciné regards du 4 février 1979, troisième des archives accompagnant La Marquise d’O..., et intégralement consacrée à Perceval le Gallois ? On avoue être un peu interloqué par ce choix éditorial de Potemkine d’avoir associé à La Marquise d’O... un supplément évoquant un autre film d’Eric Rohmer.

Le dernier des quatre suppléments nous ramène heureusement à La Marquise d’O... Il s’agit d’un gros quart d’heure d’entretien avec Margaret Ménégoz. L’actuelle directrice des Films du Losange, qu’elle intégra en 1975, revient par touches impressionnistes - attachantes et instructives - sur sa rencontre avec Eric Rohmer puis le tournage de La Marquise d’O... auquel elle prit part. Ces propos de Margaret Ménégoz apportent quelques précieux éclairages sur les choix d'Eric Rohmer en matière de photographie et de décor, de même qu’en ce qui concerne sa direction d’acteurs ou bien encore l’heureux destin du film au Festival de Cannes qui lui décerna en 1976 le Grand Prix.

Les nuits de la pleine lune

Les extraits de l’interview d’Éric Rohmer par Claude-Jean Philippe, diffusée en août 1984 sur France Culture, qui accompagnaient le film sur le DVD d’Opening ont malheureusement disparu. Accompagnés d’extraits des Nuits de la pleine lune, les propos du cinéaste offraient des éclairages précieux sur ses choix en matière formelle. Potemkine propose quant à lui un entretien inédit d’une douzaine de minutes avec Fabrice Lucchini, en charge du rôle d’Octave dans le film. Après avoir raconté sa rencontre avec Éric Rohmer, placée d’emblée leur relation sous le signe de l’écrit puisqu’il y fut question d’Ainsi parlait Zarathoustra, le comédien évoque de manière à la fois précise et imagée les conditions de tournage des Nuits de la pleine lune, décrivant le choix par le cinéaste d’une équipe réduite ou bien encore la manière dont celui-ci dirigeait ses acteurs. L’ensemble est synthétique et d’un intérêt indéniable.

À ce supplément contemporain s’ajoutent quatre archives que sont les documentaires télévisés coréalisés par Éric Rohmer et Jean-Paul Pigeat sur le phénomène des villes nouvelles. Datant de 1975 (ainsi qu’en témoigne une image affichant sans fard ses presque quarante ans...), ces émissions combinent entretiens et images de villes nouvelles telles que Cergy-Pontoise ou Évry. Ce quatuor documentaire forme un précieux complément aux Nuits de la pleine lune en en éclairant notamment la genèse formelle. L’on retrouve ainsi dans Enfance d'une ville, le premier volet de la série, des plans ou des mouvements de caméra que le cinéaste reprendra quasiment à l’identique dix ans plus tard. Tels ce travelling et cette vue ascensionnelle de Cergy qui préfigurent l’ouverture des Nuits de la pleine lune. En outre, le regard globalement empathique - même s’il est parfois critique - que ces émissions portent sur cette forme éminemment moderne de l’urbanisme que furent les villes nouvelles vient tempérer l’image d’un Rohmer  "réactionnaire", témoignant ainsi d’une sensibilité réelle de sa part aux nouveautés de son temps.

Ma nuit chez Maud

Comme en ce qui concerne La Marquise d’O… et Les Nuits de la pleine lune, Potemkine a combiné archives et document inédit pour accompagner Ma nuit chez Maud. Parmi les archives, on compte une émission télévisée, Télécinéma, en date du 25 février 1974. Animée par Claude Lorsac, ladite émission accompagnait la diffusion télévisée de Ma nuit chez Maud. Le plateau réunit rien moins que Jean-Louis Trintignant, Pierre Cottrell (coproducteur du film avec Barbet Schroeder) et Jean Douchet. Cette archive, d’une qualité visuelle passable, est présentée "dans son jus". L’on a en effet droit à la version non montée de l’émission, avec notamment une interruption provoquée par un larsen intrusif contraignant Claude Lorsac à reprendre depuis le début la présentation de ses invités… L’ensemble est néanmoins d’un intérêt certain. Jean-Louis Trintignant commente ainsi avec précision la direction d’acteur rohmérienne ou bien encore les conditions de réalisation de Ma nuit chez Maud. Les propos de Pierre Cottrell se joignent de manière fort intéressante à ceux du comédien, éclairant notamment la genèse du film. Quant à l’éclairage critique de Jean Douchet, portant non seulement sur Ma nuit chez Maud mais aussi sur l’ensemble des Contes moraux, il est (bien entendu) hautement éclairant. Et au terme de ce bonus, l’on se prendra peut-être à regretter un temps en lequel une cinéphilie de haut niveau avait droit de cité à la télévision…

Le supplément suivant consiste en un entretien avec Françoise Fabian, spécialement réalisé par Potemkine pour cette édition. Offrant la possibilité à l’interprète de Maud de s’exprimer pendant une douzaine de minutes sur le film, ce bonus s’articule idéalement avec celui constitué par Télécinéma ; Françoise Fabian revenant aussi bien sur sa rencontre avec Éric Rohmer que sur le tournage du film.

De belle qualité, donc, ces deux suppléments sont complétés par Une étudiante d’aujourd’hui, un court-métrage documentaire en noir et blanc datant de 1966, présenté dans une version des plus correctes. Dressant un état de la présence féminine dans l’enseignement supérieur français au cœur des Trente Glorieuses, le film entretient d’évidentes parentés avec Ma nuit chez Maud. Outre la présence d’Antoine Vitez au générique – il est en charge de la narration – et de Néstor Almendros, ce documentaire dessine une figure d’étudiante en sciences annonçant indéniablement celle (fictive) qu’incarnera Marie-Christine Barrault dans Ma nuit chez Maud. Et à l’instar des émissions télévisées réalisées par Éric Rohmer à propos des villes nouvelles, et dont on retrouvera l’évidente trace dans Les Nuits de la pleine lune, cette Étudiante d’aujourd’hui préfigurant Ma nuit chez Maud vient une nouvelle fois confirmer le rôle clef du genre documentaire dans la genèse des fictions rohmériennes.


Si ces trois bonus s’avèrent donc d’excellente tenue, on regrettera cependant de nouveau que Potemkine n’ait pas repris ceux de l’édition Opening de Ma nuit chez Maud. À savoir Entretien sur Pascal, une émission télévisée réalisée par Éric Rohmer en 1966 et enregistrant un échange sur l’auteur des Pensées entre le philosophe Brice Parrain et le Révérend Père Dubarle, et la bande-annonce de Ma nuit chez Maud. L’édition "complète" du film est donc encore à venir…

Triple agent

Les suppléments de Triple agent orchestrés par Potemkine respectent la ligne éditoriale définie en la matière par les disques précédents de l’intégrale. Les bonus présents dans l’édition 2004 de Triple agent ont donc disparu de cette mouture 2013 : à savoir la bande-annonce du film ainsi qu’une quarantaine de minutes d’entretien avec l’historien soviétologue Nicolas Werth et Irène Skobline, nièce de Nikolaï Skobline, le "véritable triple agent". Ces deux interventions apportaient de très fructueux éclairages à propos de la complexe affaire historique dont Éric Rohmer s’était inspiré pour son film. De nouveau, on regrettera donc que ces suppléments préexistants n’aient pas été repris par Potemkine.

Ce qui ne nous empêchera cependant pas de nous féliciter de la qualité de ceux, inédits, proposés dans ce cru 2013. L’on retrouve d’abord une archive de 1968, la seconde partie d’un documentaire intitulé L’Homme et les gouvernements réalisé par Éric Rohmer pour l’Institut Pédagogique National. Présentée dans une version non restaurée et accusant ostensiblement son âge, ce court métrage en noir et blanc de 29 minutes prend la forme d’une succession d’entretiens avec des spécialistes éminents de la question du pouvoir, parmi lesquels le fameux juriste Maurice Duverger. Avant tout (et forcément...) pédagogique, l’ensemble s’avère néanmoins précieux pour cerner les sources intellectuelles dont se nourrit la fiction rohmérienne. La problématique des Pouvoirs périphériques au cœur de ces interventions captées en 1968 par le cinéaste trouvera, en effet, un évident prolongement trente-cinq ans plus tard dans Triple agent.


À cette première archive, Potemkine en joint une seconde quant à elle radiophonique : le volet de la série de France Culture À voix nue plus particulièrement consacré à Triple agent. Diffusé le 8 mars 2004, ce programme met en présence Éric Rohmer lui-même ainsi que Jean-Michel Frodon et Emmanuel Burdeau, tous deux en charge d’interviewer le cinéaste. L’entretien ne porte guère sur la signification de Triple agent : le réalisateur botte en effet élégamment en touche lorsque les deux critiques l’interrogent sur ce que celui-ci a voulu exprimer à l’occasion de ce film. Éric Rohmer se révèle en revanche plus disert sur les sources historiques et littéraires de Triple agent, de même que sur le processus d’écriture de celui-là qu’il compare - de manière fort intéressante - à ceux d’autres de ses œuvres comme Les Nuits de la pleine lune.

À ces deux pièces d’archives, certainement enrichissantes, Potemkine ajoute enfin un échange inédit avec Serge Renko, l’interprète masculin principal de Triple agent. Menée par Noël Herpe, l’interview couvre aussi bien le film à proprement parler que les autres collaborations (parmi lesquelles Les Rendez-vous de Paris) du comédien avec Éric Rohmer. Comme dans le cadre des entretiens précédents avec Françoise Fabian, Margaret Menegoz ou Fabrice Lucchini, ces propos de Serge Renko envisagent aussi bien la dimension artistique d’Éric Rohmer que le versant plus personnel du réalisateur. Et se dessine ainsi, d’un disque à l’autre de cette intégrale, une manière de biographie d’Éric Rohmer par ceux qui le connurent rendant - on l’aura compris - ce coffret réalisé par Potemkine définitivement indispensable.

Conte d'automne

Une nouvelle fois fidèle aux choix éditoriaux déjà observés sur les disques précédents, Potemkine n’a pas repris le bonus inclus dans le DVD d’Opening. Il s’agissait d’un entretien radiophonique entre Éric Rohmer et Michel Ciment pour France Culture réalisé lors de la sortie de Conte d’automne. L’on retrouve cependant sur le DVD édité par Potemkine un bonus assez semblable, à savoir un peu moins de cinq minutes d’un échange - lui aussi diffusé sur France Culture - entre le cinéaste et le journaliste Marc Voinchet. Bien que brève, cette pièce d’archives contemporaine de la sortie du film ménage quelques propos éclairants d’Éric Rohmer sur ses influences littéraires (Corneille, Racine, Balzac) ou cinématographiques (Hawks). L’on entend aussi le cinéaste insister sur la construction narrative particulièrement élaborée d’un scénario pour lequel il déclare, fort légitimement, éprouver une fierté certaine.

À cette première archive est jointe une seconde : Fermière à Montfaucon, un documentaire écrit et réalisé par Éric Rohmer en 1968. Présenté dans une version splendidement restaurée, ce court métrage d’une quinzaine de minutes suit le temps de... quatre saisons le quotidien d’une exploitante agricole installée dans le département de l’Aisne. Cette pièce permet de vérifier une nouvelle fois le rôle central de l’activité de documentariste dans la genèse de la fiction rohmérienne. Puisque l’on peut aussi bien voir dans ce Fermière à Montfaucon au rythme calqué sur celui des saisons la préfiguration du cycle éponyme du cinéaste, que celle du personnage de Magali dans Conte d’automne. Les difficultés dont ce personnage fictif fait état, notamment son isolement social, s’apparentent en effet à celles évoquées par la (vraie) fermière de Montfaucon.

S’ajoute à ces deux premiers suppléments un troisième quant à lui inédit consistant en un quart d’heure d’échange avec la productrice Margaret Menegoz. Si Conte d’automne n’y est qu’incidemment évoqué - la collaboratrice du cinéaste y parle plus de Perceval le Gallois ou de Pauline à la plage -, ce bonus est cependant des plus instructifs. La productrice dresse en effet un portrait d’Éric Rohmer en artiste (plus qu’exigeant...) et en homme (plus que pudique...) certes synthétique, mais indéniablement évocateur. Et l’on se félicitera de nouveau de la qualité du travail fourni par Potemkine et Noël Herpe quant à la mise en perspective de la filmographie rohmérienne.

L'atelier d'Eric Rohmer

Aucun supplément ne vient accompagner les onze courts-métrages réunis dans L’atelier d’Éric Rohmer. Ce que l’on pourra regretter : la genèse complexe de ces œuvres aurait certainement mérité au moins une préface explicative. Et au terme du visionnage du DVD, il n’est pas certain que le spectateur laissé à lui-même ait compris qu’il venait de voir – pour l’essentiel – des œuvres bel et bien réalisées par Éric Rohmer et non pas par quelques-unes de ses complices artistes… Seul le livret accompagnant l’Intégrale, et rédigé par Noël Herpe, apporte un bref mais indispensables éclaircissement en précisant que le cinéaste « [s’il n’]affecte de ne s’occuper que du découpage, […] reste présent à toutes les étapes de la fabrication [de ces courts-métrages]. » Pour ceux qui voudraient en savoir définitivement plus sur la place réellement occupée par les films des séries Anniversaires et Le modèle dans la filmographie rohmérienne, l’on recommandera donc la lecture des pages (fort détaillées) qu’Antoine de Baecque et Noël Herpe leur consacrent dans leur monumentale Éric Rohmer. Biographie.

Par Pierre Charrel - le 17 mars 2014