Mars 2019

Les éternels (Jia Zhang-ke, 2018)
Si l’on considère l’entrée de la Chine dans le XXIème siècle comme l’évènement planétaire le plus important depuis la découverte de l’Amérique, alors Jia est l’historiographe crucial de notre époque. Pour nouvelle preuve cette ample fresque composée avec un œil d’esthète, filant comme une flèche, agençant au gré d’ellipses fluides une multiplicité de tonalités qui courent du film noir au mélodrame, et accompagnant sur quinze ans la trajectoire d’une femme habitée par un amour sans retour, des principes implacables, avec à ses côtés l’écriture au présent d’une civilisation. Soit, des mines du Shanxi au chantier des Trois Gorges, la colossale mutation urbanistique et l’enlisement des espoirs, l’écoulement du temps et la perte des illusions, dans une dérive bordée d’horizons de ruines et d’engloutissement. 5/6
Un été en Louisiane (Robert Mulligan, 1991)
Si le charme de l’anachronisme ne saurait constituer un présupposé favorable, il convient de saluer l’audace tranquille de Mulligan, dinosaure renouant ici avec des thèmes, situations, lieux et personnages familiers. Une adolescente découvre l’amour et la douleur de le perdre, dans un décor agreste idyllique du Deep South : ce old swimmin’hole de la tradition rurale, site de joyeux plongeons et de flirts innocents, morceau d’Americana dépeint comme l’amer paradis de l’enfance. Constamment le film risque de basculer dans la praline tendance cucul (certains ralentis extasiés flirtent avec la limite), mais toujours la finesse pudique du regard, le climat quasi griffithien, l’accord entre le cadre, le moment et l’action en nourrissent l’émotion. Et du haut de ses quatorze ans, Reese Whiterspoon crève l’écran. 4/6
Buena vista social club (Wim Wenders, 1999)
Pour un disque devenu un hit, Ry Cooder avait fait sortir de l’ombre ces figures légendaires de la culture cubaine, ces super abuelos sémillants et facétieux, pauvres et cultivés. Deux ans plus tard, Wenders filme leur rencontre, quelques concerts et enregistrements en studio, en un rendez-vous qui donne une dernière chance d’interroger l’Histoire. L’utilisation de la vidéo écrase les couleurs de La Havane d’un grain oscillant entre la perle, le béton et le plomb, mais d’où émergent le marron ensoleillé de la terre et des murs, le bleu délavé d’une carrosserie antique ou les tons électriques d’un palais sans objet. Et si le cinéaste se contente de capter les artistes d’un œil bienveillant, il introduit chacun par un mouvement tourbillonnant de révérence qui donne à la musique assez de force pour s’échapper. 4/6
Le saut dans le vide (Marco Bellocchio, 1980)
L’histoire d’une relation toxique entre un juge bourgeois, respectable, hanté par la mort, qui inocule le microbe de l’anéantissement à tout son entourage, et sa sœur recluse dont la révolte et le délire scandaleux favorisent peu à peu la guérison – l’autre ne pourra l’accepter. C’est bien l’auteur des Poings dans les Poches, le peintre implacable du déséquilibre, de la folie domestique, du poison asphyxiant de l’enfer familial, ravagé par les ténèbres profondes de pensées secrètes, qui dirige cette danse fascinante et angoissante sur le fil du rasoir. L’analyse rationnelle y est sans cesse assouplie par les mystères inexprimables du quotidien, et la progression dramatique s’y double d’une évolution en glissades, soumise à une sorte de fougue exhibitionniste, que ponctuent les remontées traumatiques du passé. 5/6
Journal intime (Valerio Zurlini, 1962)
Avec l’adaptation du roman de Pratolini, l’auteur trouve le terrain où exercer le double effet d’un intimisme à la fois contenu et exaspéré, de l’accorder à la sombre concentration d’un Mastroianni décavé, presque dostoïevskien, et à la lumineuse tristesse de Jacques Perrin. Rien de plus nu, de plus mélancolique que cette élégie d’un autodidacte sans fortune, aux poumons faibles, qui voit mourir son jeune frère et se remémore son enfance florentine, ses espoirs et ses déceptions. Par le recours exclusif aux demi-teintes, tant dans la narration que dans l’image qui coalise jaunes pâles et contre-jours pudiques en une unité de tons pastellisés, il maintient un climat intensément dramatique et pourtant feutré, crépusculaire, presque nécrophilique malgré les effusions d’amour fraternel qui s’y manifestent. 4/6
L’évaporation de l’homme (Shōhei Imamura, 1967)
On éprouve comme un vertige à suivre le déroulement de cette enquête sur la disparition d’un commis voyageur, au terme de laquelle il est avéré que toute vérité absolue est illusoire. Car derrière sa structure investigatrice se dévoile une angoisse plus profonde : la perte de l’individualité dans la société de surconsommation, bouleversée par l’exode rural et la course à la compétitivité économique. Et car sa méthodologie, si elle réfléchit la vie telle qu’elle est, dans son chaos, son mouvement, son désordre, son imprévisibilité, vise surtout à effacer la frontière entre fiction et réalité, documentaire et reconstitution, êtres et personnages, pour mieux dresser le portrait d’un Japon se vidant parce qu’il est évidé, et dessiner la cartographie d’un pays qui serait comme un dallage d’images couvrant un puits sans fond. 5/6
La cible (Peter Bogdanovich, 1968)
Pour son premier film, Bogdanovich joue le jeu et abat ses cartes d’emblée : pas une scène sans référence à la série B, sans hommage à Walsh, à Hitchcock, à Hawks, délibérément pastiché et nommément cité. Retraçant la trajectoire parallèle de deux hommes qui le même jour choisissent leur liberté (chacun la sienne), il livre aussi un reportage froid, sobre, presque clinique, sur la mort de l’Amérique (fusils longue-vue, meurtres à la chaîne), et plaide non coupable pour le cinéma face aux conséquences de la dérèglementation totale du port d’armes. Car l’angoisse ne surgit pas ici de la projection de nos fantasmes, selon un mécanisme d’extériorisation et de défoulement, mais du sentiment que l’on est à la fois proche des victimes et du tueur, que les monstres ne sont pas sur l’écran mais bien parmi nous. 4/6
Le voyou (Claude Lelouch, 1970)
Il suffit à Lelouch de pratiquer le polar à sa manière, faussement dilettante, rigoureuse sans le montrer, ferme dans la décontraction, pour susciter un bonheur à peu près sans fausse note que relaie l’excellence des acteurs (Trintignant, Denner, Judith Magre). Entre l’hommage au genre, le parodie de comédie musicale dont les scènes enserrent le récit en lui donnant un air onirique, et le jeu purement formel façon pastiche de Robbe-Grillet, il livre ici un divertissement de première tenue, truffé d’idées judicieusement exploitées, dont l’intérêt est constamment relancé par une structure temporelle éclatée, et qui s’arrange pour glisser quelques piques bien senties à l’égard de la grande presse, de la haute finance, de la publicité, de la tragédie à la une. De l’art d’être intelligent sans se donner l’air de réfléchir. 5/6
Simple mortel (1991)
Quelque part dans la galaxie, quelqu’un joue aux billes. Par d’étranges sommations en gaélique ancien, il dicte sa conduite à un jeune linguiste, fait de lui le dernier fusible avant l’explosion de la Terre. Ni vaisseaux ni petits hommes verts, nul trucage d’aucune sorte, simplement une voix qui emprunte le canal de toute une quincaillerie électronique devenue le paysage de notre paysage quotidien. Et Jolivet de filmer la peur d’un simple mortel face à des mystères qui le dépassent, d’un fou lucide s’identifiant au bras armé ou au porte-action d’une puissance irresponsable. Avec ce film inquiet et inquiétant, où se formule une angoisse métaphysique n’ayant pas de nom, il prouve que le cinéma français est capable d’offrir un fantastique prenant, intelligent, apte à combler les lecteurs de Bradbury ou de Siodmak. 4/6
Le convoi (Sam Peckinpah, 1978)
On peut faire avec Peckinpah le tour de l’Ouest de quatre-vingts manières, en suivant le rythme de la route. Au volant de son quinze tonnes, Duck a l’arrogance du roi détrôné et l’assurance de Billy le Kid : sans racines ni territoire, libre comme le vent. Mais sa sagesse d’anarchiste qui ne veut pas d’emmerdes se voit contrariée par un flic aux méthodes fascistes s’étant juré de le coffrer. Leur course-poursuite, menée tambour battant, décontractée comme une comédie pittoresque, réserve toujours une place au clin d’œil, à la complicité du spectateur, même quand elle développe une réflexion musclée sur la collusion politique des pouvoirs. Et le film, joyeux, roboratif, de s’interdire toute nostalgie, tout pathétique complaisant, tout folklore du loser pour exprimer pleinement sa verve, sa fraîcheur et son énergie. 5/6
The myth of the American sleepover (David Robert Mitchell, 2010)
Avec ce premier film vaporeux, nimbé de délicatesse et de mélancolie, Mitchell désamorce les conventions d’un genre ultrabalisé. Il fait évoluer un récit embryonnaire au cours d’une seule et même soirée, non explicitement datée mais située sans doute vers la fin des années 80, et capte les sensations particulières de cette période de la vie où l’on est plus un enfant sans avoir non plus connu de grande expérience amoureuse. Il y a la main qu’on parvient à effleurer, le baiser qu’on obtient lors d’un instant magique, l’intensité d’un long silence partagé où chacun tarde à déclarer sa flamme. De bivouac en pyjama party, filles et garçons connaissent espoirs fébriles, petits bonheurs et déconvenues sans qu’aucun drame ne vienne troubler la douce quiétude de cette nuit étoilée, filant dans un parfum d’éternité. 5/6
Dumbo (Tim Burton, 2019)
Une fois acceptée l’hypothèse opportuniste de l’entreprise consistant à relifter l’un des titres les plus populaires du catalogue Disney, il faut admettre la conviction dont témoigne cette fantaisie débridée où Méliès se conjugue avec le numérique, où l’artisanat du lavis épouse le lissé du digital, et où les exigences du budget n’entrent jamais en conflit avec l’efflorescence de l’émotion. Parce que Burton avait à cœur d’insuffler à la féérie ses figures imposées de la marginalité, que l’accumulation des péripéties et des personnages incarnés nourrissent la déclaration d’amour au spectacle vivant qui structure le propos, que la vertu de la fable est préservée sans excès de moralisation lénifiante, le film s’offre bel et bien comme la réussite modeste mais touchante que l’on n’attendait plus de la part de l’auteur. 4/6
Et aussi :
Marketa Lazarová (František Vláčil, 1967) -
5/6
Le roi et l'oiseau (Paul Grimault, 1980) -
4/6
Us (Jordan Peele, 2019) -
4/6
C'est ça l'amour (Claire Burger, 2018) -
4/6
Films des mois précédents :
- Spoiler (cliquez pour afficher)
- Février 2019 – Les noces rouges (Claude Chabrol, 1973)
– Un jour dans la vie de Billy Lynn (Ang Lee, 2016)
[url= http://www.dvdclassik.com/forum/viewtopic.php?f=3&t=12792&p=2723639#p2723639]Décembre 2018 – Une affaire de famille (Hirokazu Kore-eda, 2018)
Novembre 2018 – High life (Claire Denis, 2018)
Octobre 2018 – Nos batailles (Guillaume Senez, 2018)
Septembre 2018 – Les frères Sisters (Jacques Audiard, 2018)
Août 2018 – Silent voice (Naoko Yamada, 2016)
Juillet 2018 – L'homme qui voulait savoir (George Sluizer, 1988)
Juin 2018 – Sans un bruit (John Krasinski, 2018)
Mai 2018 – Riches et célèbres (George Cukor, 1981)
Avril 2018 – Séduite et abandonnée (Pietro Germi, 1964)
Mars 2018 – Mektoub my love : canto uno (Abdellatif Kechiche, 2017)
Février 2018 – Phantom thread (Paul Thomas Anderson, 2017)
Janvier 2018 – Pentagon papers (Steven Spielberg, 2017)
Décembre 2017 – Lettre de Sibérie (Chris Marker, 1958)
Novembre 2017 – L’argent de la vieille (Luigi Comencini, 1972)
Octobre 2017 – Une vie difficile (Dino Risi, 1961)
Septembre 2017 – Casanova, un adolescent à Venise (Luigi Comencini, 1969)
Août 2017 – La bonne année (Claude Lelouch, 1973)
Juillet 2017 - La fille à la valise (Valerio Zurlini, 1961)
Juin 2017 – Désirs humains (Fritz Lang, 1954)
Mai 2017 – Les cloches de Sainte-Marie (Leo McCarey, 1945)
Avril 2017 – Maria’s lovers (Andreï Kontchalovski, 1984)
Mars 2017 – À la recherche de Mr Goodbar (Richard Brooks, 1977)
Février 2017 – Raphaël ou le débauché (Michel Deville, 1971)
Janvier 2017 – La la land (Damien Chazelle, 2016)
Décembre 2016 – Alice (Jan Švankmajer, 1987)
Novembre 2016 - Dernières nouvelles du cosmos (Julie Bertuccelli, 2016)
Octobre 2016 - Showgirls (Paul Verhoeven, 1995)
Septembre 2016 - Aquarius (Kleber Mendonça Filho, 2016)
Août 2016 - Le flambeur (Karel Reisz, 1974)
Juillet 2016 - A touch of zen (King Hu, 1971)
Juin 2016 - The witch (Robert Eggers, 2015)
Mai 2016 - Elle (Paul Verhoeven, 2016)
Avril 2016 - La pyramide humaine (Jean Rouch, 1961)
Mars 2016 - The assassin (Hou Hsiao-hsien, 2015)
Février 2016 – Le démon des femmes (Robert Aldrich, 1968)
Janvier 2016 – La Commune (Paris 1871) (Peter Watkins, 2000)
Décembre 2015 – Mia madre (Nanni Moretti, 2015)
Novembre 2015 – Avril ou le monde truqué (Franck Ekinci & Christian Desmares, 2015)
Octobre 2015 – Voyage à deux (Stanley Donen, 1967)
Septembre 2015 – Une histoire simple (Claude Sautet, 1978)
Août 2015 – La Marseillaise (Jean Renoir, 1938)
Juillet 2015 – Lumière silencieuse (Carlos Reygadas, 2007)
Juin 2015 – Vice-versa (Pete Docter & Ronaldo Del Carmen, 2015) Top 100
Mai 2015 – Deep end (Jerzy Skolimowski, 1970)
Avril 2015 – Blue collar (Paul Schrader, 1978)
Mars 2015 – Pandora (Albert Lewin, 1951)
Février 2015 – La femme modèle (Vincente Minnelli, 1957)
Janvier 2015 – Aventures en Birmanie (Raoul Walsh, 1945)
Décembre 2014 – Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (Elio Petri, 1970)
Novembre 2014 – Lifeboat (Alfred Hitchcock, 1944)
Octobre 2014 – Zardoz (Sean Connery, 1974)
Septembre 2014 – Un, deux, trois (Billy Wilder, 1961)
Août 2014 – Le prix d’un homme (Lindsay Anderson, 1963)
Juillet 2014 – Le soleil brille pour tout le monde (John Ford, 1953)
Juin 2014 – Bird people (Pascale Ferran, 2014)
Mai 2014 – Léon Morin, prêtre (Jean-Pierre Melville, 1961) Top 100
Avril 2014 – L’homme d’Aran (Robert Flaherty, 1934)
Mars 2014 – Terre en transe (Glauber Rocha, 1967)
Février 2014 – Minnie et Moskowitz (John Cassavetes, 1971)
Janvier 2014 – 12 years a slave (Steve McQueen, 2013)
Décembre 2013 – La jalousie (Philippe Garrel, 2013)
Novembre 2013 – Elle et lui (Leo McCarey, 1957)
Octobre 2013 – L’arbre aux sabots (Ermanno Olmi, 1978)
Septembre 2013 – Blue Jasmine (Woody Allen, 2013)
Août 2013 – La randonnée (Nicolas Roeg, 1971)
Juillet 2013 – Le monde d’Apu (Satyajit Ray, 1959)
Juin 2013 – Choses secrètes (Jean-Claude Brisseau, 2002)
Mai 2013 – Mud (Jeff Nichols, 2012)
Avril 2013 – Les espions (Fritz Lang, 1928)
Mars 2013 – Chronique d’un été (Jean Rouch & Edgar Morin, 1961)
Février 2013 – Le salon de musique (Satyajit Ray, 1958)
Janvier 2013 – L’heure suprême (Frank Borzage, 1927) Top 100
Décembre 2012 – Tabou (Miguel Gomes, 2012)
Novembre 2012 – Mark Dixon, détective (Otto Preminger, 1950)
Octobre 2012 – Point limite (Sidney Lumet, 1964)
Septembre 2012 – Scènes de la vie conjugale (Ingmar Bergman, 1973)
Août 2012 – Barberousse (Akira Kurosawa, 1965) Top 100
Juillet 2012 – Que le spectacle commence ! (Bob Fosse, 1979)
Juin 2012 – Pique-nique à Hanging Rock (Peter Weir, 1975)
Mai 2012 – Moonrise kingdom (Wes Anderson, 2012)
Avril 2012 – Seuls les anges ont des ailes (Howard Hawks, 1939) Top 100
Mars 2012 – L'intendant Sansho (Kenji Mizoguchi, 1954)
Février 2012 – L'ombre d'un doute (Alfred Hitchcock, 1943)
Janvier 2012 – Brève rencontre (David Lean, 1945)
Décembre 2011 – Je t'aime, je t'aime (Alain Resnais, 1968)
Novembre 2011 – L'homme à la caméra (Dziga Vertov, 1929) Top 100 & L'incompris (Luigi Comencini, 1967) Top 100
Octobre 2011 – Georgia (Arthur Penn, 1981)
Septembre 2011 – Voyage à Tokyo (Yasujiro Ozu, 1953)
Août 2011 – Super 8 (J.J. Abrams, 2011)
Juillet 2011 – L'ami de mon amie (Éric Rohmer, 1987)