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Critique de film
Le film

Zéro de conduite

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Analyse et critique

Un certain nombre de personnes (dont Pierre Merle, Albert Riera, Henri Stork, le journaliste Charles Goldblatt, futur parolier des chansons de l’Atalante…) vont constituer le clan Vigo et c’est à l’occasion du tournage de son premier long métrage (65 minutes) que ce clan va se concrétiser. Vigo est un homme de rencontres. Il va avoir la chance de rencontrer quelqu’un qui va croire totalement en lui et voir le génie sous-jacent dans A propos de Nice. Ce mécène (on ne peut pas l’appeler autrement au vu de ce qui va arriver) est un dénommé Jacques Louis-Nounez qui exècre l’académisme du cinéma de cette époque. Il va financer zéro de conduite dont il trouve le scénario formidable.

Zéro de conduite raconte la conspiration fomentée, pour combattre l’ennui et se révolter contre l’autorité, par quatre adolescents (Caussat, Colin, Bruel et Tabard) à l’occasion de la fête officielle d’un pensionnat de province. Il s’agit d’un film sur l’enfance, tourné par un enfant à qui on a confié une équipe de tournage et des studios. Film au montage chaotique et décousu, dont on a parfois du mal à suivre la trame narrative (mais çà n’a pas beaucoup d’importance et çà ne gêne pas à la compréhension de l’histoire), c’est un monument à la gloire de la désobéissance dont le sommet, qui pourrait nous paraître bien anodin aujourd’hui, est cette séquence où le jeune Tabard dit ‘Merde’ à l’autorité. Ceci dit, malgré un côté potache très prononcé, les différents regards du réalisateur sur la morale, l’autorité, la religion, (ainsi que l’évocation sans équivoque de la pédophilie) sont d’une acuité confondante et d’une audace rarement égalée.

Zéro de conduite est un film qui a manifestement inspiré bien des cinéastes. On en donnera un exemple parmi d’autres. Vigo, montre rarement ses propres influences. Il fera un hommage amusant à Charlie Chaplin par l’intermédiaire du personnage du surveillant incarné par Jean Dasté (que l’on retrouvera dans le rôle du marinier, dans l’Atalante) imitant Charlot dans la cour de récréation. Mais, il est quasi évident que ce personnage lunaire habillé d’un pardessus gris et d’un chapeau, gaffeur, légèrement obsessionnel, est l’archétype de Monsieur Hulot.
Zéro de conduite est aussi un film de transition entre le muet et le cinéma parlant.
Le film commence par une très belle séquence muette dans le train, où deux jeunes pensionnaires comparent les différents jeux qu’ils ont amenés avec eux pour la rentrée des classes. Vigo nous montre qu’il connaît les conventions du muet et qu’il sait en jouer avec vivacité et humour, la séquence se termine sur un bruitage du train qui surprend le spectateur.
Les techniques de sonorisation viennent d’arriver en France et Vigo n’aura aucun mal à s’en emparer, osant les expérimentations les plus variées avec les moyens du bord, ce qui donnera une bande son étonnante mais malheureusement fort abîmée à l’arrivée. Pendant longtemps, les versions que l’on a pu voir dans les Ciné-club (ou à la télévision où Zéro de conduite n’a guère été diffusé avant minuit) étaient à la limite de l’audible. C’est sûrement un des prétextes qui ont justifié la diffusion restreinte de Vigo à la télévision, empêchant ainsi toute reconnaissance par un large public. Même si Lobster Films (société de restauration connue d’une grande partie des cinéphiles) a fait, une fois de plus, un travail incomparable pour nous redonner un confort d’écoute, il faudra encore rester attentif. On pourra, malgré cela, remarquer les qualités de la bande son, et surtout les judicieuses ponctuations musicales de Maurice Jaubert indissociables du film (ce sera encore plus vrai dans l’Atalante), notamment la modernité de l’illustration sonore d’un des sommets du film, la bataille de polochons dans le dortoir.

Cette scène d’anthologie résume presque toutes les qualités de ce film. Une certaine maladresse enfantine et un sens poétique indéniable, mais en même temps une grande maîtrise filmique. Mais aussi scène scandaleuse qui est sûrement pour beaucoup dans l’interdiction du film : non seulement il s’agit, sans aucun doute, d’une parodie de procession, mais l’un des plans laisse entrevoir brièvement, quoiqu’ assez clairement, un sexe d’adolescent sous la chemise de nuit qui se soulève.
Selon les témoins, la présentation du film est, c’est le moins que l’on puisse dire, houleuse ! Zéro de conduite ne sera jamais diffusé au public du vivant de l’auteur. Le film est frappé d’interdiction par la commission de censure qui réclame tellement de coupes que celui-ci déjà très court deviendrait totalement inexploitable. Il ne sera à nouveau visible qu’à la libération, en 1945.
Le Clan Vigo est consterné. Jean a fait un film extrêmement personnel où il y a mis beaucoup de sa vie et de ses convictions. La sanction est douloureuse. Jacques Louis-Nounez (qui adore le film) se retrouve avec une perte sèche dont beaucoup ne se relèveraient pas, or il insiste car il croit au talent de Vigo. Mais il décide (car il ne peut pas prendre le risque d’un second échec) de confier à l’enfant terrible un scénario très consensuel que l’on pourrait même qualifier d’un peu mièvre. Il sait que Vigo en tirera quelque chose de fort, mais au moins il compte se débarrasser des aspects politiques qui pourraient conduire la censure à frapper de nouveau.

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Par Majordome - le 13 mai 2003