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Critique de film
Le film

Winstanley

L'histoire

Winstanley retrace un épisode de l’Histoire anglaise advenu de 1649 à 1650. Albion traverse en ce milieu du XVIIe siècle des temps troublés. Au terme de la première Révolution d’Angleterre (1642-1649), le roi Charles 1er est renversé puis exécuté le 30 janvier 1649. Quelques semaines plus tard, la monarchie est abolie, laissant place le 16 mai 1649 au Commonwealth and Free State. En termes plus accessibles aux lecteurs hexagonaux, l’Angleterre devient une république. Oliver Cromwell, le principal artisan de la chute de Charles 1er en prend la tête. Le nouveau maître de l’Angleterre doit cependant composer avec ceux qui, encouragés par le renversement de la royauté, veulent aussi révolutionner l’ordre social. Parmi eux, on retrouve Gerrard Winstanley. Adversaire de la propriété privée, désireux de fonder une société parfaitement égalitaire, cet Anglais alors âgé de quarante ans expose ses revendications en janvier 1649 dans un texte inédit en français : The New Law of Righteousness. Ce pamphlet attire à lui quelques dizaines de fidèles, se dénommant eux-mêmes les Diggers - en français les Bêcheux. Le 1er avril 1649, Winstanley et ses Diggers s’installent à proximité de la colline Saint-George dans le Surrey. Là, ils commencent à mettre en culture des terres jusque-là inexploitées. Bien que celles-ci relèvent de ce que l’on appelle les common fields, c’est-à-dire des « terres en jouissance commune » (1), l’initiative des Diggers soulèvera la vive et brutale opposition des propriétaires terriens. Un an plus tard, Winstanley et les siens devront abandonner George Hill. C’est cette année durant laquelle les Diggers tentèrent, en vain, de réaliser leur radical projet que retrace Winstanley.

Analyse et critique


Dans la postface de son ouvrage récemment paru, Le Procès de la liberté (2), l’historienne française Michèle Riot-Sarcey écrit : « Penser l’historicité, c’est saisir le possible occulté après coup, dont l’idée subsiste dans le souterrain des mémoires. » Ces propos s’appliquent, certes, aux « expériences d’autonomie ouvrière » (3) qui fleurirent en France dans la foulée de la Révolution de février 1848. Mais ils pourraient aussi idéalement faire office de programme pour Winstanley (1975), la seconde et ultime réalisation du duo de cinéastes britanniques Kevin Brownlow / Andrew Mollo. (4) En reconstituant cinématographiquement un épisode rapidement refoulé puis longtemps méconnu de l’histoire anglaise du XVIIe siècle (5) - y compris au Royaume-Uni même -, les réalisateurs de En Angleterre occupée (1965) participèrent activement de la remise en avant d’une expérience durant laquelle « l’utopie a semblé devenir vraie » pour reprendre une autre formule de Michèle Riot-Sarcey. Une entreprise de collectivisme intégral qui, si elle fut finalement mise en échec, demeura néanmoins tapie dans l’imaginaire politique révolutionnaire. Et qui finit par resurgir durant les années 1960 au sein de certaines fractions de la gauche protestataire étasunienne (6) ou britannique (7) : les unes et les autres s’inspirèrent des Diggers, tout en actualisant leur communisme chrétien selon une optique athée et libertaire.


C’est donc de l’une des ces « potentialités inabouties du passé », selon la formule de Walter Benjamin (8), que Winstanley fait son objet central. L’importance de ce dernier est, notamment, soulignée par la présence récurrente du motif de la croisée des chemins dans l’espace composé par la réalisation. Il apparaît ainsi au terme des dix premières minutes du film. Une plongée aérienne - savamment composée comme le reste d’un film à la photographie soigneusement pensée - montre au loin la croix parfaitement orthogonale formée sur la lande par la rencontre de deux chemins de sable clair. Sur l’un d’entre eux chemine le révérend John Platt (David Bramley), incarnation d’un modèle d’organisation politique et sociale fondée sur le strict respect de la hiérarchie et de la propriété privée. Non seulement prêtre de l’Église anglicane, John Platt est par ailleurs Lord, en charge d’un domaine foncier. Sur le second des chemins se profile bientôt Winstanley, en route pour rejoindre la communauté égalitariste et collectiviste qu’il a récemment fondée. Se croisant au carrefour, Platt et Winstanley interrompent leur marche, puis entament un dialogue. Ou plutôt une joute verbale durant laquelle chacun expose le projet - l’un conservateur, l’autre révolutionnaire - selon lequel il estime que devrait s’organiser l’Angleterre désormais républicaine. Ne pouvant que constater le caractère inconciliable de leurs points de vue, les deux hommes se séparent. Ils continuent à suivre deux voies distinctes non seulement topographiquement mais aussi idéologiquement. Le hors-champ politique vers lequel mène celle adoptée par Platt - conformément au programme qu’il a énoncé - doit amener à la réalisation d’une République conservatrice. Quant à la voie adoptée par Winstanley, c’est à une République d’essence communiste qu’elle doit permettre d’aboutir.


Car il s’agit dans cette Angleterre libérée de la monarchie, ainsi que l’écrit Winstanley lui-même, de désormais « tout faire comme un seul homme, travailler tous ensemble et manger tous ensemble comme les fils d’un même père que nous sommes, membres d’une même famille. » (9) C’est cette réalisation d’un « sujet collectif » (10) par les Diggers que met en images le film de manière là encore puissamment évocatrice. Le travail en commun de la terre est ainsi magnifié en une série de plans iconiques montrant les silhouettes de semeurs ou de faucheurs assemblés en un même effort, se détachant sur les contreforts de la colline Saint-George. Unis dans le labeur agricole, les Diggers le sont pareillement lors de la construction de leur campement forestier. Adoptant alors une tonalité paradocumentaire, le film enregistre au plus près les gestes coordonnés d’hommes et de femmes bâtissant les baraques qui abriteront, par la suite, plusieurs familles. Au centre de cette manière de fruste village se dresse le feu autour duquel les Diggers font cercle lors des repas communs. Si les scènes consacrées à ces derniers soulignent de nouveau la nature communautaire de l’entreprise des Diggers - notamment par des plans larges englobant leur groupe -, elle en démontre aussi la dimension de partage à l’aide de gros plans sur des mains rompant puis distribuant le pain.


Réunissant ainsi des femmes et des hommes « unis par un amour fraternel au sein d’un esprit unique » (11), cet embryon de société égalitaire où « chaque homme en particulier n’est qu’un membre, un rameau de l’humanité »(12) semble connaître initialement un certain succès. Ce dont témoigne notamment son pouvoir d’attraction efficacement illustré par le film. Celui-là s’exerce d’abord sur quelques-uns des plus pauvres des Anglais d’alors. On voit ainsi une famille frappée par la plus extrême misère - une séquence saisissante la montre se partager un quignon de pain crasseux, recroquevillée sous une mince couverture - rejoindre les Diggers. L’accueil qu’ils lui prodiguent donne lieu à une nouvelle succession de visions d’ensemble - montrant Winstanley et les siens faisant communauté autour d’elle - et de focalisations sur les mains et les visages des Diggers : les premières étreignant celles des nouveaux venus, les seconds leur souriant avec une même chaleur fraternelle.


Ne rayonnant cependant pas uniquement auprès de celles et ceux frappés par la pauvreté, l’expérience de Winstanley séduit aussi certains membres des classes les plus aisées. Un des arcs narratifs du film est ainsi dévolu au personnage de l’épouse du Pasteur Platt. Pourtant mariée à l’un des plus farouches adversaires des Diggers, jouissant en outre d’une situation matérielle enviable que restituent les plans l’inscrivant dans son luxueux manoir, Madame Platt (Alison Halliwell) rejoindra la communauté de la colline Saint-George. Sensible, sans doute, qu’elle est à l’égalitarisme des Diggers comme le suggère la mise en images de sa première rencontre avec leur inspirateur. C’est en effet par un  champ-contrechamp strictement paritaire que la caméra enregistre ce dialogue entre la représentante de la bourgeoisie foncière et le communiste Winstanley. Aucune plongée - susceptible de trahir un sentiment de supériorité sociale chez la femme - ou contre-plongée - manifestant un possible sentiment d’humiliation de la part de son interlocuteur - ne viendront rompre la stricte homogénéité de la prise de vues. Pareil choix de réalisation s’observe encore lors des rencontres entre les Diggers et le très puissant Lord Thomas Fairfax (Jerome Willis). Puisque la caméra demeure alors à la même hauteur pour filmer les uns comme l’autre, révélant ainsi l’attrait de celui qui fut le général en chef de l’armée de Cromwell pour le projet de refonte sociétale radicale de Winstanley.


Mais aussi séduisante ait-elle été, l’utopie réalisée des Diggers se solda cependant par un échec, scellé par les dernières images du film : celles des ruines de leur campement et de la colline Saint-George pareillement ensevelis sous la neige. À quoi tient cette faillite selon Winstanley ? D’abord aux assauts répétés dont la communauté égalitaire de la colline Saint-George a fait l’objet. Le film consacre en effet plusieurs séquences caméra à l’épaule aux violences commises contre les Diggers par des bandes armées diligentées par les propriétaires fonciers. S’en prenant tant à leurs fragiles demeures - les mettant à bas, les incendiant - qu’aux partisans de Winstanley eux-mêmes - certains sont brutalement frappés -, les hommes de main entretiennent un climat de terreur usant la volonté des Diggers. À ces raids brutaux s’ajoutent d’incessantes tracasseries juridiques - on voit ainsi Winstanley déféré devant des autorités judiciaires hostiles - rendant encore un peu plus pénible l’existence des Diggers. Certainement sapée par l’action de puissantes forces antagonistes, leur révolution échoue aussi du fait d’une contradiction idéologique interne.


C’est du moins ce que suggère le film en faisant le choix de confronter les très pieux Diggers - des scènes de prières collectives rappellent régulièrement l’intensité de leur foi - au groupe des Divagants. Si ces derniers partagent avec Winstanley un même rejet de l’ordre inégal hérité de plusieurs siècles de monarchie, les Divagants emmenés par le charismatique Ranter (Sid Rawle (12)) professent en outre un athéisme radical. Une séquence le montre nier avec véhémence la divinité du Christ, qualifier la Vierge de prostituée et finalement saccager une Bible. Préfigurant le courant anarchiste des XIXe et XXe siècles, ces Divagants ne reconnaissant ni Dieu ni Maître viennent ainsi rappeler à Winstanley et aux siens que ce n’est qu’en rejetant toutes les formes de domination - temporelles comme spirituelles - que l’on peut atteindre à une forme authentique de libération. Ce que les Diggers ne comprennent pas, stupéfaits et horrifiés par la harangue du Divagant, renonçant même à leur pacifisme revendiqué car c’est par la force qu’ils empêchent Ranter de détruire la sainte Bible... Certainement favorable, le regard porté par Kevin Brownlow et Andrew Mollo sur la révolte de la colline Saint-George n’en est pas moins critique. Puisque Winstanley affirme in fine que c’est faute d’avoir renoncé à la tutelle divine - peut-être la plus coercitive de toutes les dominations car la plus intériorisée - que les Diggers ont échoué. Autant dire qu’en ces débuts tourmentés du XXIe siècle, notamment marqués par un retour en force du religieux, la réflexion historique et politique au cœur de Winstanley demeure d’une brûlante actualité...


(1) Jeanette M. Neeson, « Les terres en jouissance collective en Angleterre 1700-1850 » dans Marie-Danielle Demélas, Nadine Vivier (sous la direction de), Les propriétés collectives face aux attaques libérales (1750-1914), Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2003.
(2) Michèle Riot-Sarcey, Le procès de la liberté. Une histoire souterraine du XIXe siècle en France, collection Sciences Humaines, éditions La Découverte, Paris, 2016.
(3) 
Julie Clarini, « Michèle Riot-Sarcey, historienne des possibles », Le Monde, 18/02/2016.
(4) 
Concernant les biographies artistiques de Kevin Brownlow et Andrew Mollo, on se permet de renvoyer à celles qui accompagnent notre article sur En Angleterre occupée.
(5) 
L’historien Christian Beuvain rappelle ainsi à propos des Diggers qu’ils « disparaissent du paysage politique anglais [dès l’année 1650]. Au XXe siècle, disparus également de l'historiographie dominante, tant du Royaume-Uni que de l'Europe (mais pas de la mémoire des cercles révolutionnaires, marxistes ou non), il faut attendre les travaux de Olivier Lutaud en 1967, puis ceux du grand historien Christopher Hill en 1972 pour avoir enfin accès à l'histoire de ces "communistes chrétiens". », Dissidences n°4, Automne 2012. 
(6) 
« En septembre 1966, aux États-Unis, dans le quartier de Haight Ashbury de San Francisco, des affiches et des tracts, invitant les Hippies du quartier à fêter la mort de l'argent et des marchandises, signés "Les Diggers", font leur apparition. Leurs auteurs ? Rien à voir avec des paysans affamés de terre, bien entendu. Mais plutôt des artistes politisés, des activistes de ce qu'on nomme la Nouvelle gauche, Blancs, Noirs ou Juifs, animés de la même haine de l'injustice sociale que leurs lointains prédécesseurs de l'Ancien monde dont ils reprennent le nom. » (Christian Beuvain, op. cit.)
(7) 
En 1967, Sid Rawles - un ex-communiste devenu l’une des figures du mouvement hippy britannique - fonda la communauté des Diggers de Hyde Park. Celle-ci se rendit notamment célèbre en squattant, en 1968 et 1969, des logements inoccupés à travers Londres. C’est au même Sid Rawles (par ailleurs coproducteur du film) que Kevin Brownlow et Andrew Mollo choisiront de confier le rôle de Ranter dans Winstanley. Personnage sur lequel nous revenons dans les derniers paragraphes de cette chronique...
(8) 
Ce propos du philosophe allemand est cité par les historiens Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou dans leur récent Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, collection L’Univers Historique, éditions du Seuil, Paris, 2016. Un ouvrage consacré à l’uchronie, un genre qu’illustre de manière magistrale En Angleterre occupée de Kevin Brownlow et Andrew Mollo... deux cinéastes décidément fascinés par les potentialités - fictives ou avortées - recélées par le cours de l’Histoire.
(9) 
Gerrard Winstanley, L’Étendard déployé des vrais niveleurs ou L’État de communisme exposé et offert aux Fils des Hommes (The True Levellers Standard Advanced: Or, The State of Community Opened, and Presented to the Sons of Men, 1649), traduit de l’anglais par Benjamin Fau, éditions Allia, Paris, 2007, page 27. Plus précisément publié en avril 1649, ce texte est contemporain de l’installation des Diggers sur la colline Saint-George.
(10) 
François Matheron, « Winstanley et les Diggers. Des multitudes constituantes au XVIIe siècle », Multitudes n°9, mai - juin 2002.
(11) 
Gerrard Winstanley, op. cit., page 33.
(12) 
Gerrard Winstanley, op. cit., page 37.
(13) 
Un choix de distribution idéologiquement ô combien signifiant puisque, comme nous l’indiquions en note 6, Sid Rawles fut le créateur des Diggers de Hyde Park. Un groupe qui s’inspira des pratiques révolutionnaires de Gerrard Winstantley tout en les réorientant en un sens encore plus radicalement libertaire, notamment en en évacuant la dimension religieuse.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 16 mars 2016