Menu

Critique de film

L'histoire

Au début du XXème siècle, Porfirio Diaz exerce sa dictature sur le Mexique. Les paysans, dépossédés de leurs terres par les grands propriétaires et leurs milices privées, trouvent un leader en la personne de Emiliano Zapata. Souhaitant mener une vie calme, ce dernier déclenche un processus irréversible le jour où, pour délivrer un péon, il est obligé de tuer des soldats. Il se retrouve donc à la tête de la rébellion contre le pouvoir en place. Après la démission de Diaz, les hommes se succèdent au pouvoir sans que les problèmes soient résolus pour autant. Devenu général et même président, Zapata voit lui aussi l’ivresse du pouvoir suprême lui monter à la tête. Alors qu'il s'en inquiète, il décide finalement de retourner auprès de son peuple afin de continuer la lutte. En 1919, il finira en martyr de la cause mexicaine.

Analyse et critique

« Je crois que mon premier film est Viva Zapata ; tous ceux qui sont avant, je ne les aime pas. De tous les films que j’ai faits, c’est sûrement un de ceux qui me sont le plus cher » dira à plusieurs reprises le réalisateur. Il est évident, connaissant un peu Elia Kazan, que ce film lui est très proche et qu’il aborde alors des sujets qui lui tiennent à cœur : un film de gauche comme il se plait à le décrire, mais une gauche non-autoritaire et surtout pas dictatoriale comme la gauche stalinienne qu’il a en horreur et qui le poussera à dénoncer ses camarades communistes à la Commission des Activités Anti-Américaines. De plus le personnage de Zapata est un homme ayant les mêmes doutes que lui à ce moment de sa vie puisqu’il s’agit de l’époque où justement le réalisateur s’embourbe dans cette "fameuse" affaire, de triste mémoire. Mais nous n’allons pas relancer le débat ici, Kazan s’étant lui-même expliqué sur le sujet avec beaucoup de sincérité et à de très nombreuses occasions. Continuons donc à le laisser parler de la genèse de son huitième long métrage à travers l’interview qu’il a accordée en 1971 à Michel Ciment pour son livre Kazan par Kazan.

« Il y a beaucoup de choses à l’origine de Viva Zapata, mais ce fut d’abord mon idée. J’étais allé dire à Steinbeck que je pensais à cet homme. Et John s’empara soudain du projet avec vigueur, cela l’intéressait. Mais il y avait quelque chose de plus profond et peut-être d’à peine conscient chez nous : nous cherchions tous deux une façon d’exprimer ce que c’était d’être de gauche et progressiste tout en étant anti-stalinien. Je crois que quelque part au fond de moi j’avais toujours cherché un sujet comme ceux des grands films soviétiques que j’aimais dans les années 30. J’avais depuis 1935 l’idée de faire un film sur Zapata, depuis que j’avais entendu parler de lui au cours d’un voyage à Mexico. Son dilemme tragique nous intéressait : une fois qu’on a pris le pouvoir grâce à la révolution, que faire du pouvoir et quelle sorte de structure construire ? »

Avec un tel sujet, le risque était grand de retomber sur les hagiographies académiques des années 30 dont William Dieterle s’était fait le spécialiste à la Warner, pétries de clichés et de bons sentiments, intéressantes, parfois réussies mais dans l’ensemble guère passionnantes. Connaissant les films américains ayant pour toile de fond historique le Mexique, Kazan s’aventurait aussi en terrain miné. Dans le genre, et avant le sublime Vera Cruz de Robert Aldrich, nous n’avions pas grand-chose à nous mettre sous la dent si ce ne se sont - entre autres - le terne Viva Villa de Jack Conway ou, inversement, le lourdement symbolique Dieu est mort de John Ford, complètement figé dans un formalisme outrancier. Les deux écueils sont évités avec talent grâce à la sincérité et à la conviction de John Steinbeck et Elia Kazan qui croient dur comme fer à leur sujet et qui nous offrent un film intelligent, passionnant et surtout très moderne dans sa mise en scène pleine de vitalité. Ils donnent ainsi une nouvelle respectabilité aux biographies qui avaient sombré la plupart du temps dans la médiocrité et brossent le portrait d’un être humain avec ses faiblesses, tout le contraire d’une apologie - comme par exemple l’avait très bien fait Raoul Walsh avec La Charge fantastique, transfigurant la réalité historique en nous traçant un portrait enthousiasmant du pourtant peu fréquentable Général Custer.

Viva Zapata débute par une scène d’une concision extrême qui nous plonge d’emblée dans un tourbillon historique très remuant allant de 1909 à 1919. Elle voit Porfirio Diaz recevoir une délégation de péons venue se plaindre des mauvais traitements que leur font subir les grands propriétaires terriens. La manière qu’a Diaz de nommer les paysans « My children » montre le paternalisme qu’utilise le dictateur envers son peuple avec un cynisme assez "réjouissant". Au moment de quitter le palais présidentiel, après que le despote leur a demandé de s’armer de "patience", un péon aux paupières lourdes s’avance et explique que les paysans ne peuvent plus être patients, les récoltes ne pouvant pas attendre que des lois soient votées ou que des décisions soient discutées. En gros plan, on voit alors Diaz s’emparer de la feuille sur laquelle sont inscrits les noms des hommes du groupe et entourer celui de ce paysan prénommé Zapata qui pourrait très vite devenir un fauteur de troubles. La scène suivante montre une troupe de paysans affamés, venue voler de la nourriture dans les champs des grands propriétaires, se faire tout simplement massacrer à la mitraillette et au sabre. En seulement deux séquences, nous savons que nous ne sommes pas en présence d’un film insipide et ordinaire, la modernité et l’exaltation de la mise en scène de Kazan nous sautent littéralement à la figure : montage sec et violent, travellings très rapides, précision des cadrages ou tremblement de la caméra, musique assez avant-gardiste d'Alex North (une sorte de brouillon de sa superbe partition d’un film contant la vie d’un autre "révolutionnaire" : Spartacus), compositions picturales à la fois très recherchées mais jamais figées... Nous sommes prêts à continuer à suivre Elia Kazan les yeux fermés dans le portrait qu’il brosse de cet homme qu’il ne nous a pour l’instant fait qu’entrapercevoir.

Les jalons sont maintenant posés et nous n’allons plus quitter Marlon Brando, magnifique dans le rôle de cet homme paradoxal, révolutionnaire malgré lui, jamais manichéen, plus humain et instinctif qu’héroïque, un homme qui commettra des erreurs pour avancer : « Je ne suis pas la conscience du monde. » Et dans le même temps nous faisons connaissance avec Eusemio, son frère, interprété avec truculence par Anthony Quinn qui obtiendra à l’occasion l’Oscar très mérité du meilleur second rôle, et avec Fernando Aguire, un aventurier-journaliste assez trouble et inquiétant, émissaire de Madero, chef de l’opposition à Diaz, que joue avec talent l’acteur au visage si sévère Joseph Wiseman, qui sera surtout connu par la suite pour avoir tenu le rôle du Dr. No dans la première aventure de l’espion le plus connu de la planète. Cette scène dans laquelle nous découvrons tous ces personnages, qui se déroula dans les montagnes mexicaines où nos héros se cachent, est encore une fois splendidement filmée, montée, découpée, et les images possèdent une grande force poétique et lyrique. Et c’est maintenant au tour du personnage féminin de venir sur le devant de la scène, la fille d’un grand propriétaire dont Zapata est amoureux : Josefa que joue avec beaucoup de retenue Jean Peters. Même si Samuel Fuller saura encore mieux utiliser ce merveilleux visage dans le superbe Port de la drogue, elle se révèle ici très bonne actrice. Pour en finir avec un casting vraiment bien choisi, il faudrait aussi ne pas oublier Frank Silvera dans un emploi très court mais ô combien marquant, celui du redoutable Huerta avec son crâne rasé, son cigare et ses petites lunettes, qui donne dès sa première apparition des frissons dans le dos.

Une fois les personnages présentés et les éléments bien en place, ce ne sera plus qu’une succession de moments forts, de scènes presque toutes aussi réussies les unes que les autres, la première mémorable étant celle de la capture de Zapata et sa délivrance dans les instants qui suivront par le regroupement de tous les paysans au fur et à mesure de l’avancée de la colonne de soldats qui conduisent le prisonnier en ville. Une scène que Kazan rend la plus puissante possible par une remarquable utilisation de tous les éléments cinématographiques à sa disposition : une sorte de "climax" amené par une parfaite combinaison de la photo, de la musique, de la mise en scène et du montage. Plus l’escorte avance, plus les paysans qui la suivent grossissent leur rang jusqu’à représenter une véritable armée dix fois plus nombreuse que la milice. Parmi les autres scènes qui restent inoubliables, citons celle de l’exécution de Madero par Huerta, qui se déroule de nuit dans un climat à la limite du fantastique grâce à des éclairages et à une lumière quasi expressionnistes.

Même si tout ce qui se déroule sous nos yeux n’est pas ennuyeux une seule seconde par la richesse du scénario de Steinbeck, nous aurions bien voulu que le réalisateur s’arrêtât quelques secondes sur les moments de calme, les instants de la vie de tous les jours de ces héros qui nous auraient été alors certainement encore plus proches. Et puisque nous en sommes aux quelques récriminations, nous pourrions citer la scène de la nuit de noces au cours de laquelle Brando doute de lui. A cet instant l’acteur "pose" un peu, il intériorise beaucoup trop et n’arrive pas à se sortir de son jeu trop Actor's Studio. Finissons d’émettre les dernières réserves dans ce paragraphe qui leur sont consacré en avouant que nous sommes aussi un peu frustrés par le manque de moyens mis à la disposition de l’équipe de tournage, ceci étant surtout visible dans les scènes de combat où le nombre de figurants fait assez pâle figure et qui empêche de donner à ces séquences l’ampleur et le souffle qu’elles auraient peut-être eu si Kazan avait réalisé son film dans sa période lyrique du début des années 60. Au lieu de nous montrer le début de chaque scène de bataille, Kazan aurait éventuellement dû faire comme le fera Mankiewicz onze ans plus tard pour Cléopâtre, à savoir ne pas nous allécher par un début de scène spectaculaire mais la faire raconter par un personnage y ayant participé. Mais ces quelques réticences ne sauraient faire de l’ombre à ce très beau film ; cela est très vite oublié car nous en arrivons à la méditation sur la révolution, sa nécessité et la difficulté de rester à la hauteur de ses idéaux une fois au pouvoir. Une réflexion absolument passionnante sur la morale révolutionnaire, abordant alors les cent problèmes idéologiques qui tournent autour de la démocratie et de la responsabilité du pouvoir.

« On se fie à nous tant que nous tenons nos promesses mais pas plus » ; « La paix est la vraie difficulté » ; « Un peuple fort est la seule chose durable : un bon chef n’existe pas, il abandonne ou change » ; « Notre cause est une terre non une idée abstraite » ; « Un homme fort affaiblit un peuple ; un peuple fort n’a pas besoin d’homme fort »... Autant de phrases qui donnent un rapide aperçu de ce qui nous est proposée alors. Où l’on voit Pancho Villa préférer retourner à ses saines occupations plutôt que de continuer à s’occuper de politique et rester Président ; où l’on voit Emiliano Zapata se comporter comme Diaz au début du film lorsqu’il reçoit à son tour une délégation de paysans et entourer le nom d’un péon un peu trop emporté ; où l’on voit Zapata se comporter en bourreau envers un de ses hommes les plus sincères à cause du simple fait d’avoir entendu dire que celui-ci avait discuté avec l’ennemi ; où l’on voit Eusemio voler les terres aux paysans pour lesquels il s’est battu... Le film pose de nombreuses questions auxquelles Kazan a l’intelligence de ne pas répondre mais simplement de nous donner des pistes pour susciter la réflexion. Nous ne sommes donc pas devant un film à thèse mais bien en face d’un hymne vigoureux au combat pour une vie meilleure et à la révolution en tant qu’idéal, une épopée lyrique et poétique plus que symbolique, d’une beauté formelle saisissante et d’une grande force dramatique. Kazan n’est pas assez naïf pour croire qu’une révolution va apporter de grands changements mais il nous dit que la société ne progressera que par des révolutions permanentes, « Lentement mais sûrement » comme dira Madero. Quand notre héros vient à se faire assassiner par l’homme de gauche ritualiste et impitoyable, un vieux soldat lui rétorque : « Un homme mort peut-être, mais un ennemi terrible : ce n’est plus un homme maintenant mais une idée qui se propage. » Zapata meurt en héros et martyr.

Malgré le fait qu’il ait eu du mal à imaginer Marlon Brando pour ce rôle, Zanuck fit entièrement confiance à Kazan et le résultat lui plût assez jusqu’à ce que le film sorte et soit un fiasco total. Brando se fit souffler l’oscar par Gary Cooper pour Le Train sifflera 3 fois et quand le film se mit à perdre de l’argent, Zanuck, ainsi que la Fox, se mirent à le détester et à ne surtout rien faire pour le relancer, préférant au contraire le laisser tomber dans l’oubli. En Turquie, en Grèce et dans d’autres pays qui connaissaient des problèmes identiques à ceux des paysans du film, Viva Zapata fut à l’inverse accueilli avec enthousiasme. Donnons-lui alors nous aussi une seconde chance grâce au DVD et laissons le mot de la fin à Kazan lui-même. « J’avais été influencé par Eisenstein et Dovjenko mais j’avais enfin digéré ces influences, je ne pensais jamais à eux pendant le tournage. J’utilisais les plans éloignés que j’avais découverts chez Ford mais de façon créatrice alors que je les avais employés mécaniquement dans Panique dans la rue, parce que, dans Viva Zapata, j’aimais le sujet. »