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Critique de film

L'histoire

Betsy, une jeune infirmière, est engagée pour soigner la femme de Paul Holland un riche cultivateur. Débarquée sur l’île de Saint-sébastien, elle découvre que sa patiente est atteinte d’un mystérieux mal qui la plonge dans une sorte de sommeil hypnotique. Betsy, poussée par son amour pour Paul Halland, entreprend de guérir sa patiente coûte que coûte, quitte à démêler de ténébreux secrets de familles teintés de rancunes muettes et de rites vaudous…

Analyse et critique

"Ce n’est pas beau. Tout vous semble beau parce que vous ne comprenez pas. Rien n’est beau ici. Tout n’est que mort et putréfaction. "
Bienvenu donc dans le monde du maître de l’ombre et du murmure. Embarquons sur le bateau pour Saint-Sébastien. Ecoutons cette réplique lancée à l’héroïne, Betsy, une infirmière catapultée sous les tropiques afin de soigner une femme atteinte d’un mal mystérieux.. Cette réplique nous met en garde, elle nous initie à l’univers de Tourneur. Elle nous arrache à la contemplation des étoiles pour nous donner une clef essentielle: ce monde n’est pas ce qu’il semble être.

Qu’avons-nous ici ? Un film Fantastique. Fantastique ? Peut-être pas, tout dépend du point de vu. Rien n’est dit, rien n’est montré. Tout est suggéré : la peur et la mort. Le film commence comme un conte de Dickens: un flash-back sous la neige. Et puis, imperceptiblement, le rythme s’altère. Le génie de Tourneur est de travailler le film fantastique comme le seront bientôt les films noirs : ses personnages tentent d’échapper à leur passé, aux forces du destin. Un combat désespéré. Les êtres sont des marionnettes, comme cette femme-zombie, manipulée, comme des poupées vaudous.

Nous arrivons à Saint-Sébastien. Et nous voici, avec Betsy, de plein pied dans le domaine de Tourneur. Celui de son 2e film fantastique produit par Val Lewton à la RKO, juste un an après le succès de la Féline. Si Jacques Tourneur a révolutionné le cinéma fantastique en 3 films, c’est avec I Walked with a Zombie qu’il atteint son paroxysme. Le plus parfait des 3, le mieux équilibré.
Parce que c’est ça, l’art de Tourneur. Un savant équilibre entre une image résolument tournée vers l’ombre, une trame sonore envoûtante, tissée de voix chuchotées où l’effroyable est à peine audible et de bruitages inquiétants, et des décors de studios artificiels. Un équilibre donc. Si fragile ! Fragile comme les certitudes de ses héros.
Il est là, l’art de Tourneur : entre menaces latentes et sous-entendus, tout est construit pour que l’on suive la lente progression des personnages confrontés à l’inexplicable. On les suit pas à pas. Le confinement de la mise en scène ainsi créé et la confidentialité des propos nous poussent à nous fondre en Betsy tandis qu’elle se dissout dans cette atmosphère irrespirable, un rythme envoûtant fait de ralentissements et de brèves accélérations. Un rythme que la langueur des tambours rend hypnotique.
Nous voici dans un état cataleptique, comme cette femme au mal mystérieux que l’on tire par le bras, cette nuit-là, au milieu d’un champ de canne. Nous avançons, aveugles, entraînés par la progression inexorable du film. Nous accompagnons Betsy dans les tréfonds de son inconscient. Si l’infirmière affirme ne pas avoir peur des fantômes au début du film, une fois plongée dans le monde de Tourneur, elle sera en proie aux incertitudes qui ne laisserons personne indemne. L’inéluctable force de la nature, du destin. Le monde de Tourneur à son achèvement ? Une fin en trompe l’œil : les destins s'accomplissent, l’angoisse reste. La force de Tourneur ? dissimuler. Le monde n’est plus ce qu’il semble être. Le film fantastique ne sera plus ce qu’il était. Tourneur, un vrai contrebandier.