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Critique de film
Le film

Une Femme dangereuse

(They Drive by night)

Partenariat

L'histoire

Joe et Paul Fabrini (George Raft, Humphrey Bogart) sont routiers et sillonnent la région de San Francisco. Ils essaient tant bien que mal de rembourser leur camion et de faire face à de nombreuses dettes. Malgré leur enthousiasme et leur courage, le sort s’acharne sur eux par le biais d’accidents ou d’impayés... jusqu’au jour où Joe est embauché dans la compagnie dirigée par Ed Carlsen. Le soleil semble à nouveau briller pour Joe : son travail est enrichissant et il rencontre la belle Cassie (Ann Sheridan) dont il tombe fou amoureux. Mais, Lana Carlsen (Ida Lupino), l’épouse du patron, s’éprend de Joe. Démesurément possessive, elle décide alors de tout mettre en œuvre pour qu’il devienne son homme…

Analyse et critique

En 1940, la Warner produit énormément de films : en ces temps de guerre et de doutes, le public américain est friand de divertissements. A court de scénarios, le studio met en chantier de nombreux remakes et des adaptations de nouvelles. A.I. Bezzerides publie son premier roman intitulé Long Haul en 1938 et en cède immédiatement les droits à Warner. Le studio en confie la réalisation à son collaborateur le plus fidèle : Raoul Walsh dont la personnalité correspond bien à cette histoire de camionneurs.

A l’âge de quinze ans Walsh quitte le domicile familial et part en quête d’aventures qui le mèneront de Cuba, à Hollywood en passant par le Mexique et les plaines du Montana. Lors de sa carrière de réalisateur il restera attiré par les récits d’aventures : que ce soit Objective Burma, High Sierra ou encore The Big Trail, le protagoniste "walshien" va toujours de l’avant. They drive by night ne déroge évidemment pas à la règle.

 

Son héros, Joe Fabrini, est un homme inexorablement attiré par la route. Chaque image du film concourt à définir ce caractère volontaire et tourné vers l’avant. A ce titre, le premier plan du film est révélateur des ambitions de Walsh : un camion avance vers la caméra. Image simple mais image de l’action, cette introduction est la quintessence de l’art du cinéaste dont la passion du mouvement est portée par le personnage de Joe : du début jusqu’au final, il n’a de cesse d’avancer vers son objectif, de construire son avenir. Lorsqu’on lui propose un verre d’alcool, il refuse systématiquement ce plaisir nocif à toute ambition. Quand il s’arrête dans un relais routier, il n’y reste que quelques minutes, le temps de dévorer un steack sous les yeux admiratifs de des piliers de bars. Et après le final, où Joe a tout gagné, il est encore tenté d’abandonner ses biens pour reprendre la route…

Le mouvement, l’énergie, l’action sont autant de qualificatifs du cinéma de Raoul Walsh. Son héros y puise la force de surmonter les épreuves qui se dressent devant lui. Dans le cas de They Drive by night, les difficultés pour aller de l’avant sont multiples et variées. Il y a d’abord Paul, le frère de Joe : interprété par Bogart, ce personnage apparaît dans la première scène. Endormi et inutile, il s’impose déjà comme une charge pour Joe. Par la suite, Paul est blessé au cours d’un accident de camion. Plongé dans une profonde dépression, il retrouvera goût à la vie au contact de son frère. Le héros walshien franchit les obstacles grâce à son énergie mais au-delà, il communique ce dynamisme au groupe (ce sera encore le cas d’Errol Flynn dans Objective Burma) et par extension aux spectateurs. De la force, il en est encore question pour affronter le modèle social américain qui se présente comme un nouvel obstacle à son avancée : les frères Fabrini transportent des marchandises, mais les acheteurs rechignent à les payer. Pour faire face à cette situation, Joe les menace physiquement et obtient son dû. Quand il l’a enfin gagné, ce sont les prêteurs qui se manifestent pour récupérer les dettes des deux frères. Cette fois-ci, c’est en fuyant avec l’aide de ses amis routiers que Joe trouve la solution. Pourtant, il finira par payer ses dettes et la morale capitaliste (!!) sera sauve. Dans l’Amérique libérale, il faut se battre et rester unis pour réussir. Welcome to the jungle, le héros "walshien" mourra (High Sierra, L’enfer est à lui) ou triomphera (Objective Burma, They Drive by night).

Enfin, la dernière épreuve dont Joe doit s’affranchir n’est autre que Lana, l’épouse du patron, cette femme à la beauté charnelle et vénéneuse, interprétée par la sublime Ida Lupino. La première scène qui les réunit montre Lana au bord d’une fenêtre tandis que plus bas, Joe se bagarre entouré d’une foule admirative. Evidemment, il triomphe et s’impose comme un leader, un chef de meute venant défendre son titre. Les yeux sombres de Lana scintillent alors de mille feux et Joe devient l’objet de ses convoitises. Pour le séduire, elle usera de tous les moyens et détruira sans scrupule les obstacles qui la séparent de son objectif. Ici, c’est la morale du héros walshien qui est mise en exergue: Joe considère son patron comme un ami et envisage son avenir auprès de la belle Cassie dont il est épris. Cette dernière a le charme et la beauté de la raison. Sage et attentionnée, elle représente l’épouse idéale, le modèle américain ! En l’opposant à Lana, Walsh crée un contraste saisissant. De cette opposition, le charme de Lana n’en paraît que plus puissant, diabolique presque ! Mais Joe n’y cède pas, sa morale au service de ses ambitions est bien trop forte pour cela.

Certains iront reprocher à Walsh une approche trop manichéenne de ce personnage : réglée comme un mécanisme parfait, sa volonté n’est jamais prise en défaut. Sa résistance à Ida Lupino fera sourire les plus cyniques. Aujourd’hui, fort est à parier, qu’un remake du film montrerait un héros teinté de faiblesses et attiré par la beauté du diable. Chez Walsh, il n’en est pas question, son personnage en tire une forme de noblesse, désuète certes, mais au combien admirable !

Pour interpréter Joe Fratini, Raoul Walsh choisit George Raft : torse bombé, regard profond, démarche volontaire, Raft incarne à la perfection ce personnage à la psychologie simple. Sa performance nullement complexe à réaliser, tient surtout dans l’énergie qu’il insuffle à Joe. En l’exprimant sans la moindre faille et en imposant son personnage en puissance, Raft réalise un tournant dans sa carrière : las des rôles de gangsters durs et sans pitié (Scarface), il cherche des caractères à dimension humaine et, avouons le, une plus grande popularité. Cette volonté expliquera, d’ailleurs, son refus d’interpréter le bandit Roy Earle dans le film suivant de Walsh : High Sierra. Il laissera ainsi la place à Humphrey Bogart qui joue le rôle de son frère dans They drive by night.

Prénommé Paul, le cadet des Fratini est un personnage en proie au doute : partagé entre son désir d’être sur la route et son besoin de se sédentariser, de construire une famille. Ce rôle est idéal pour Bogey : il n’est qu’un caractère secondaire, mais ses apparitions sont convaincantes et forcent l’admiration de Walsh.

Pour jouer le rôle de Cassie, la belle barmaid qui fait chavirer le cœur de Joe, Warner fait confiance à Ann Sheridan. Superbe châssis (comme le dit Joe lorsqu’il la rencontre !!), sourire enjôleur et gouaille permanente confèrent à son personnage un charme évident.

Pour lui faire face et personnaliser cette "femme dangereuse" (comme le rappelle le titre français) Walsh propose à Jack Warner une jeune actrice encore méconnue : Ida Lupino. Le patron du studio n’est guère emballé par ce choix mais Walsh parie que Lupino réussira les essais au point qu’ils serviront pour le film ! La jeune comédienne rencontre Walsh et fait son premier test avec la scène où elle avoue un meurtre : elle stupéfait alors l’équipe présente sur le plateau grâce à une performance époustouflante. Walsh ne s’était pas trompé, la prise d’essai est conservée, Jack Warner a perdu son pari mais son studio a gagné une star ! Après le succès public et critique de They Drive by night (les journaux écrivant que Lupino vole la vedette à Raft et Sheridan) Warner lui propose une prolongation de contrat de sept ans. La jeune actrice anglaise devient la nouvelle icône du studio et obtiendra la tête d’affiche pour High Sierra, devant Bogart !

De la performance d’Ida Lupino le public retiendra surtout la scène du tribunal : la belle Lana, vêtue d’une robe noire, se lance dans un monologue emprunt de folie et termine dans des hurlements - "The doors made me do it" - et des larmes. Elle stupéfie alors l’audience du procès et cloue les spectateurs à leur strapontin. Cependant, d’autres scènes sont remarquables, et en particulier celle qui suit le meurtre perpétré par Lana : elle sort du garage et s’arrête devant la cellule photo électrique qui achèvera sa victime. Si elle la franchit, les portes se refermeront et emprisonneront sa victime qui mourra asphyxiée. Ida baisse alors les yeux, hésite, les relève, fixe la caméra devant laquelle son regard se diabolise et franchit la cellule… Une femme fatale est née !! Ce plan magnifiquement mis en scène par Walsh et interprété par Lupino est d’une force inouïe. Fort est à parier que cette séquence restera longtemps gravée dans vos mémoires cinéphiles…

Pourtant They drive by night n’est pas encore reconnu comme un grand Walsh. Tavernier et Coursodon louent la qualité de la mise en scène mais n’en font par pour autant un incontournable. Idem pour Michel Marmin qui dans son ouvrage range cette "femme dangereuse" dans les petits films de Walsh. Evidemment, cette oeuvre n’a pas l’ampleur ni l’ambition d’un Voleur de Bagdad ou de The big Trail. Néanmoins, il possède un charme puissant et fait preuve d’une efficacité mordante qui vous captivera de bout en bout. Je défie donc le moindre spectateur de regarder sa montre pendant ces 90 minutes d’actions non-stop. Et si tel était le cas n’hésitez pas à m’écrire !

Walsh rulez !

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Par François-Olivier Lefèvre - le 9 janvier 2012