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Critique de film
Le film

Tueurs de dames

(The Ladykillers)

Partenariat

L'histoire

Mrs. Wilburforce, délicieuse petite vieille dame, veuve n'habitant qu'avec ses perroquets, reçoit un jour en réponse à une annonce proposant un logement la visite du Professeur Marcus, étrange type se prétendant violoniste. Sous prétexte de répéter avec son orchestre à cordes, Marcus reçoit régulièrement quatre autre types un peu louches... qui préparent en réalité avec lui l'attaque d'un camion blindé de transport de fonds.

Analyse et critique

En 1955, Alexander Mackendrick allait quitter la Grande-Bretagne pour les Etats-Unis, où il allait très vite réaliser le remarquable Sweet Smell of Success (Le Grand chantage).
En 1955, Alec Guinness allait être engagé pour tourner son premier film exclusivement américain, Le Cygne de Charles Vidor, et entamer la carrière hollywoodienne que l’on connaît.
En 1955, les studios d’
Ealing allaient être vendus à la BBC.

Bien sûr, la production des films aujourd’hui labellisés Ealing comedies allait se poursuivre quelques mois, achevant quelques réussites mineures comme Barnacle Bill (1957), mais en 1955, l’état de grâce était bel et bien consumé. L’autoritarisme du producteur en chef Michael Balcon autant que son récurrent manque d’audace dans le choix de ses sujets avaient eu raison des meilleures volontés, et la parenthèse enchantée qui avait vu ce petit studio, pendant dix ans, librement bousculer les codes de la production cinématographique britannique, était sur le point de se refermer. Mais il était dit que cette clôture se devait de rester dans l’histoire, et c’est peut-être le titre le plus connu de l’histoire d’Ealing qui allait surgir de cette période tourmentée.

La genèse, en elle-même, de Tueurs de dames fut pour le moins mouvementée : William Rose, scénariste notamment de Genevieve de Henry Cornelius, avait surgi un matin avec un sujet de comédie, ou plutôt avec une comédie clé en mains, qu’il avait intégralement rêvée pendant la nuit : l’histoire d’un groupe de malfrats hébergés chez une vieille dame candide, qui les aura tous un par un. Conscient de l’urgent besoin d’un succès public qui fuit le studio depuis des mois déjà, Michael Balcon demande à Mackendrick de prendre en main le projet. Problème : Mackendrick et Rose, collaborateurs sur The Maggie (1954), se haïssent cordialement et refusent de travailler ensemble. Les approches quasiment incompatibles du projet n’aident d’ailleurs pas à structurer le récit : tandis que Rose tente de retrouver tous les détails de sa "vision", Balcon exige de Mackendrick qu’il fasse un film rassurant, réaliste, consensuel, qui assurera un succès tranquille. Mais Mackendrick, aussi insoumis que les protagonistes de ses films, ne l’entend pas de cette oreille : le film qu’il a en tête est tout l’inverse, une farce cauchemardesque qui exploiterait la dimension onirique impulsée par William Rose pour développer une satire sociale, et où il serait question des dysfonctionnements de l’Angleterre du milieu des années 50, mais aussi de ceux, propres, d’Ealing !

La constitution du casting fut un autre casse-tête, aux rebondissements dignes d’une comédie noire. Mackendrick avait en effet pensé très vite, pour le choix de la vieille dame, à Katie Johnson, petite septuagénaire habituée à des énièmes rôles discrets. Le producteur Seth Holt, inquiet de ce que les exigences légendaires du cinéaste auraient pu faire subir à une si honorable mais si vieille dame, parvint à lui imposer une actrice plus jeune, dont on devait teindre les cheveux afin qu’elle semblât plus âgée. Malheureusement, durant la préparation, celle-ci mourut. On raconte alors que Katie Johnson revint vers Mackendrick avec une coquette petite somme d’argent, en lui disant qu’elle s’engageait elle-même à payer son assurance. Le geste émut Mackendrick, qui l’engagea sans hésitation, et avec le bonheur que le film donne à mesurer. Elle ne profita cependant de cette renommée tardive que bien peu de temps, puisqu’elle disparut en 1957, à l’âge de 78 ans.


Par ailleurs, Tueurs de dames propose les retrouvailles, quatre ans après L'Homme au complet blanc, entre Alexander Mackendrick et Alec Guinness, dont Balcon ne pouvait pas vraiment se passer lorsqu’il avait besoin d’un succès public. Celui-ci, un temps rétif vis-à-vis d’un rôle qui lui semblait par bien des aspects trop clairement destiné à Alastair Sim (le Scrooge d’Un chant de Noël), parvint finalement à se l’approprier, dans un numéro de transformisme dont lui seul avait le succès, et qu’il lui fallut même brider (Guinness avait affublé le Professeur Marcus d’un handicap à la hanche qui lui donnait une démarche claudicante que le timoré Balcon trouva potentiellement choquante). Tant qu’à parler du casting, on peut souligner la belle galerie de pieds nickelés que constitue le quintet de malfrats, dans lequel apparaissent pour la première fois simultanément à l’écran Peter Sellers et Herbert Lom, futurs Inspecteur Clouseau et Chef Dreyfus de la saga de La Panthère Rose. S’ils seront plus volontiers dans l’excès chez Blake Edwards (notamment dans le démentiel cinquième opus, Quand la Panthère Rose s’emmêle, en 1976, où Lom vole presque la vedette à Sellers), on sent qu’ils se régalent ici à interpréter des figures archétypales du film noir, sombres et inquiétantes, avec pour autant ce qu’il faut de décalage burlesque (Peter Sellers et son pistolet !).

A la vision de Tueurs de dames, et grâce aussi à la plus-value apportée par ces acteurs de talent, on mesure bien à quel point, à l’instar par exemple de ce qui s’était passé sur Noblesse oblige (même si, dans ce cas, Robert Hamer dut ensuite en payer le prix), le point de vue du réalisateur l’a emporté sur celui du producteur : dès son ouverture, le film donne une impression de conte enfantin un peu macabre, où Mrs. Wilberforce aurait - dans un premier temps - quelque chose de la mère-grand et le Professeur Marcus quelque chose du Grand Méchant Loup. Son apparition, à cet égard, est admirablement dramatisée : d’abord une silhouette sombre, cachée par un parapluie ou montrée de dos observant la vieille dame dans la rue, il devient un rôdeur entraperçu à travers la fenêtre de sa cuisine ou le verre opaque de sa porte d’entrée, jusqu’au plan légendaire où son visage grimaçant un sourire apparaît pour la toute première fois.


La demeure de Mrs. Wilberforce, en elle-même, tient de la bicoque des contes pour enfants, avec ses murs de guingois ou sa décoration vieillotte et bariolée, et il faut ici souligner le travail particulièrement inspiré du directeur artistique Jim Morahan comme du chef opérateur Otto Heller : près des deux-tiers du film se déroulant à l’intérieur-même de la maison, il fallait non seulement créer une topographie homogène, mais également faire preuve d’une inspiration sans cesse renouvelée dans la manière de filmer celle-ci. Avec ses plongées délirantes, ses sur-cadrages (notamment dans l’utilisation des vitres), ses mouvements permanents d’appareil, en travellings ou en panoramiques, pour placer au mieux les protagonistes à l’intérieur du cadre, Otto Heller s’acquitte de cette gageure avec un brio certain. Mentionnons également la couleur, plutôt très rare au sein des productions Ealing, utilisée ici, notamment à l’intérieur de la maison, dans des teintes pastel vertes et rouges pas forcément réjouissantes à l’œil mais qui contribuent à l’atmosphère fantasmagorique du film.

Le film est également habité d’une drôle de malice, qui contribue à son ton insolent et macabre : on peut citer quelques idées réflexives, plutôt anecdotiques mais sympathiques, qui voient Peter Sellers doubler lui-même le perroquet de Mrs. Wilberhouse et lâcher un furtif « Alec Guinness » lorsqu’il atterrit dans le couloir de l’entrée ; ou le portrait du défunt Mr. Wilberhouse, au-dessus de la cheminée, prendre les traits d’Alec Guinness dans l’un de ses multiples rôles de Noblesse oblige. Mais la plus fulgurante de ces idées est probablement sonore : lorsqu’ils s’installent chez Mrs. Wilberhouse, les cinq malfrats prétendent être des musiciens venant répéter le célèbre quintette à cordes en mi majeur de Luigi Boccherini, ce qui occasionne un certain nombre de gags, de quiproquos ou de situations comiques récurrentes. Mais si l’on prête une oreille attentive au film, on constate qu’après la première disparition, l’arrangement se modifie, pour transformer le quintet... en quartet. Puis après la disparition suivante, c’est un arrangement pour trio que nous pouvons entendre... Avec cette manière extrêmement astucieuse d’accompagner musicalement l’avancée du récit, on touche à quelque chose de l’essence même de l’esprit Ealing : un humour, souvent discret, volontiers ironique ou macabre, qui trouve moins son inspiration dans les recettes burlesques les plus éculées que dans une certaine idée de la culture ou de l’élégance d’esprit.

Mais puisque Tueurs de dames est une fable, morale il faut qu’il y ait, et c’est peut-être sur ce point que le film s’avère le plus surprenant : nous l’avons dit en introduction, la fin d’Ealing était dans l’air, et Mackendrick en avait probablement suffisamment conscience pour avoir envie de régler ses contes... pardon, ses comptes, sur un registre plutôt amer. Deux lectures du film ont désormais la faveur de ses exégètes, pas forcément incompatibles d’ailleurs, et les deux dressent le constat de la victoire de l’ancienneté, de la tradition, voire de l’immobilisme, sur l’entreprise collective.

Dans la première d’entre elles, Mackendrick semble acter le triomphe de l’Angleterre vieillotte, timorée, un peu niaise et parfaitement inconsciente de ce qui se passe autour d’elle, vers qui l’argent revient comme si cela était naturel, et l'on jurerait presque que c’est à Michael Balcon lui-même qu’il pense quand il filme Mrs. Wilberforce distribuer son billet à un pauvre hère sans avoir conscience de la somme que cela représente... Et pendant qu’elle dormait, ceux qui avaient tenté de se fédérer, de monter une action collective, se sont entredéchirés jusqu’à leur disparition. Pendant des années, les studios Ealing avaient reposé sur une logique d’équipe où chaque individu se mettait au service d’un projet commun, et Alexander Mackendrick semble ici tout simplement affirmer que cela ne fonctionne plus, et qu’il lui est temps de partir.

La deuxième lecture, plus politique et défendue par Charles Barr, historien de référence quand il s’agit d’Ealing, fait de Tueurs de dames une allégorie mettant en scène la victoire des conservateurs sur les travaillistes : après la Seconde Guerre mondiale, le Labour avait reconquis le pouvoir et Clement Attlee était devenu Prime Minister, réhabilitant un Etat fort dans une période de reconstruction, marquée par le rationnement et l’urgence du rééquilibrage économique d’un pays en faillite. C’est dans ce contexte que, bénéficiant des efforts favorisant la production locale, les studios Ealing s’étaient développés et avait connu leur apogée, durant laquelle ils ne manquèrent d’ailleurs pas d’être critiques vis-à-vis de l’autorité en place. Mais après la défaite électorale de 1951, marquant le retour au poste de PM du leader conservateur Winston Churchill, ainsi que les décès de deux de ses leaders emblématiques, Ernest Bevin (en avril 1951) et Stafford Cripps (en avril 1951), le Parti Travailliste fut animé de profondes dissensions internes et traversa une importante crise structurelle. Il serait probablement exagéré de prétendre que la vocation de Tueurs de dames était de traduire cet état de fait politique, mais la conscience politique d’Alexander Mackendrick autant que la profonde inscription du film dans un contexte social particulier (pensons à ces nombreux arrière-plans sur des usines fumantes) permettent d’en envisager la modeste pertinence.

Toujours est-il que, avec le recul offert par quelques décennies, le temps n’a fait que renforcer l’esprit extrêmement singulier de cette comédie noire, qui - et ce n’est pas forcément un paradoxe - n’aurait jamais pu être produite ni ailleurs ni à un autre moment, mais conserve une force et un charme intemporels et universels. La meilleure preuve - malheureusement - étant offerte par les frères Coen lorsqu’ils entreprirent en 2004 de réaliser un remake américain du film : malgré toute l’estime qu’on leur porte, il faut reconnaître que leur transposition du récit dans le Sud des Etats-Unis, avec comme solide hôte une black mama adepte fervente de l’Eglise Baptiste, ne fonctionne presque pas du tout, et qu’il s’agit probablement (et, souhaitons-le, pour longtemps) de leur plus mauvais film, dont la seule vertu, finalement, aura été de nous faire aimer encore plus l’original, l’un des chefs-d’œuvre les plus percutants de la comédie britannique.

DANS LES SALLES

TUEURS DE DAMES

DISTRIBUTEUR : TAMASA DISTRIBUTION
DATE DE SORTIE : 8 OCTOBRE 2014

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Par Antoine Royer - le 14 octobre 2014