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Critique de film
Le film

Travail au noir

(Moonlighting)

L'histoire

Début décembre 1981. Quatre ouvriers polonais débarquent à Londres pour le compte d'un riche compatriote qui fait rénover à bon compte sa demeure en les embauchant au noir. Les travaux sont censés durer un mois et les quatre hommes doivent pour cela toucher l'équivalent d'un an de salaire dans leur pays. Le contremaître, Novak (Jeremy Irons), est le seul à comprendre l'anglais et il se charge de tous les rapports avec l'extérieur. Le 12 décembre, il apprend par la radio que l'état d'urgence est décrété par le général Jaruzelski, que Solidarnosc est interdit et que les militants syndicaux se voient arrêtés en masse. Il décide de cacher cette information à ses camarades afin que ceux-ci ne quittent pas précipitamment le chantier pour rejoindre leurs proches. Alors qu'il essaye de les tenir dans l'ignorance jusqu'à l'achèvement des travaux, Novak doit qui plus est faire face à de multiples problèmes techniques qui entraînent des frais non prévus. La somme qui lui a été allouée pour les fournitures et le quotidien de l'équipe s'épuise, ce qui le pousse à commettre des vols pour nourrir ses ouvriers et terminer le chantier dans les temps...

Analyse et critique

Alors que ses héros ne cessaient jusqu'alors de rajeunir (Andrzej a la trentaine dans ses deux premiers films, Jean-Pierre Léaud la vingtaine dans Le Départ, le garçon de bain de Deep End à peine quinze ans...), Jerzy Skolimowski entre dans "l'âge adulte" à partir du Cri du sorcier. Après cette fable fantastique réalisée en Angleterre en 1978, il enchaîne avec Moonlighting, une comédie noire qui traite du pouvoir destructeur des tyrannies et de la censure et qui évoque très directement la chape de plomb imposée par le pouvoir polonais à sa population.

Skolimowski entreprend ce film alors qu'en Pologne le mouvement Solidarnosc est écrasé par le gouvernement du général Jaruzelski. L'état d'urgence est décrété, des milliers d'arrestations de militants sont ordonnées et les quelques droits et libertés durement conquis par le syndicat se voient bafoués et remis en cause. Skolimowski souffre d'être à Londres - sa ville d'adoption depuis une dizaine d'années – et de ne pouvoir être au côté de ses proches et de ses compatriotes. Il laisse passer quelques semaines, le temps de digérer les événements, et se lance dans l'écriture de cette histoire dont l'anecdote lui vient de son expérience personnelle.

En 1980, Jerzy Skolimowski achète une maison à Londres et la restaure avec l'aide de quatre ouvriers polonais qu'il embauche au noir. Il s'y installe en novembre 81 et c'est ce même hiver qu'est déclaré l'état d'urgence.

Skolimowski rencontre alors une quinzaine de Polonais qui se retrouvent bloqués à Londres à cause des événements. Alors qu'il se juge comme quelqu'un de plutôt égoïste, il leur vient en aide, trouvant à les loger et leur dénichant du travail pour qu'ils puissent subvenir à leurs besoins. Il héberge chez lui l'un de ces exilés (à qui il confiera le rôle d'un des ouvriers dans le film) qui ne parle pas un mot d'anglais. Il lui traduit les informations, se prenant à les adoucir afin de ne pas l'inquiéter, manipulant petit à petit la réalité. Il se contente d'éliminer les rumeurs mais se rend compte qu'il pourrait très facilement aller plus loin...

Tous les éléments du film sont là et il couche le scénario en une petite dizaine de jours. Début janvier, il contacte Jeremy Irons, acteur de télé et de théâtre très réputé qui, à sa grande surprise, accepte ce projet de quelques pages alors même qu'il est assailli de propositions après son rôle remarqué dans La Maîtresse du Lieutenant français. La production est bouclée en deux semaines, Skolimowski trouvant les fonds nécessaires sur les cours de tennis. En effet, il se dit que c'est là qu'il a le plus de chances de rencontrer des personnes aisées susceptibles d'investir dans son film. Il parle de son projet, de la situation en Pologne et finit effectivement par tomber sur Michael White qui accepte de produire le film. Le tournage dure trois semaines, tous les interprètes et l'équipe se donnant à fond pour qu'il soit mené à bien. Jeremy Irons prend un dixième du cachet qu'il était en droit d'attendre et tout le monde accepte de travailler sans prendre un jour de repos. Entre les événements survenus en décembre et la sortie du film, quatre mois à peine se sont écoulés.

Malgré le fait que le film soit tourné dans l'urgence, avec un chef opérateur venu de la télé et qui n'a aucune expérience de cinéma, le résultat à l'écran est saisissant. L'image est travaillée de manière presque monochrome, ce qui induit une sensation d'irréalité alors même que les événements dépeints sont des plus concrets. La partition musicale joue sur des sonorités électroniques qui viennent à leur tour renforcer ce sentiment d'étrangeté, de rêve. Ces expérimentations électroniques signées par Hans Zimmer se retrouvent toujours en arrière-plan sonore. Elles travaillent en sous-main, infusant au film un sentiment de malaise, de tension, sans forcément que l'image ne soit, elle, porteuse de telles sensations. Des scènes triviales revêtent ainsi un aspect presque fantastique, Travail au noir s'imposant au côté de Deep End et du Bateau phare comme une forme d'aboutissement du style Skolimowski. Le cinéaste travaille ainsi sur deux niveaux : en jouant d'un côté sur le vraisemblable des situations, il fait de Travail au noir un film politique et social à l'actualité brûlante ; et en opérant une déréalisation par l'usage de l'image et du son, il renforce dans un même temps l'aspect métaphorique de son œuvre.

Le film est animé par la même énergie que celle des premières réalisations du cinéaste. L'urgence qui porte Skolimowski lors de l'écriture du scénario, le manque d'argent et le temps de tournage très réduit qui obligent l'équipe à être soudée et solidaire, la nécessité de boucler au plus vite la post-production pour que le film puisse être présenté à Cannes... à chaque phase de la conception, il y a une émulation que le cinéaste ne connaissait plus depuis son départ de Pologne. Tout le monde participe à l'aventure, à l'instar du monteur Barry Vince qui est constamment présent sur le plateau pour prêter main forte ou encore d'amis de Skolimowski - comme le chef opérateur Witold Stok et son épouse - qui participent au tournage sans être partie prenante du projet. Chacun vient avec ses idées, ses bouts de dialogues et Skolimowski orchestre le tout en intégrant les diverses propositions au film qu'il a dans la tête... Si bien qu'il finit par créditer tout le monde au générique comme « assistants au scénario » !

Le tournage ressemble au chantier mené par Novak : on improvise, on pare au plus pressé et on essaye de boucler vaille que vaille le film avec le peu d'argent en réserve. Skolimowski travaille lui aussi au noir, du moins en dehors des règles imposées par les syndicats des techniciens anglais. Une fiction qui émerge quasi en direct d'une situation politique, un film tourné dans l'urgence, hors des clous... la genèse et la réalisation de Travail au noir rejoignent totalement son histoire, troublant dédoublement qui vient renforcer en sous-main la puissance du film.

Skolimowski prend de biais la question de l'oppression et de la manipulation en faisant endosser à un brave homme la panoplie du tyran. Novak ment pour garantir son confort, sa sécurité, mais aussi - considère-t-il - pour protéger ses hommes. Novak n'est pas mauvais, il agit sincèrement et l'on peut se demander si la solution qu'il prend n'est pas la bonne, même si elle est parfaitement immorale. Il assume seul la terrible actualité de son pays en la cachant à ses compatriotes, geste aussi insensé, égoïste que courageux. Il est difficile de juger Novak et le film met ainsi en question ce que l'on pense savoir de la démocratie, de ce qui est juste.

Novak est un personnage complexe : détestable par sa manière de manipuler la vérité, il n'en demeure pas moins touchant. C'est un être humain que nous décrit simplement Skolimowski, avec ses doutes, ses errements, ses côtés sombres. Le film doit énormément à l'interprétation sans faille de Jeremy Irons, proprement éblouissant, développant avec génie chaque facette de son personnage, le rendant aussi inquiétant que touchant.

Novak n'est ni bon, ni mauvais. Il n'est ni patron, ni ouvrier. Il n'adhère ni à Solidarnosc (lorsqu'un douanier lui demande s'il fait partie du mouvement, il lui répond que non et sa voix off vient préciser que c'est la seule chose de vraie qu'il ait dite durant l'entretien), ni au parti communiste. Il est comme déconnecté du monde social ou politique et semble seulement intéressé par son confort personnel. C'est finalement moins le drame qui se joue dans son pays qui le bouleverse que le chantier qu'il doit réussir à mener à bien. Symboliquement, il en vient même à arracher dans la rue des affiches de Solidarnosc afin que ses camarades ne tombent pas dessus. Tout ce que souhaite Novak, c'est un peu de confort et pour l'obtenir il entend mener à bien les objectifs qui lui ont été fixés, quitte à mentir et à se conduire comme un petit chef. Le premier ordre lancé aux ouvriers est une interdiction de fumer dans la maison, non pas pour des raisons de sécurité mais parce que l'odeur l'incommode.

Il n'y a que l'image d'Anna qui l'émeut, qui le rattache à l'humanité. C'est lorsqu'il pense à sa fiancée, qu'il se plonge dans la seule photo qu'il a d'elle qu'il sort de sa léthargie émotionnelle, qu'il abandonne un temps ce comportement mécanique qu'il a adopté. Le soir de Noël, Novak fin saoul, fixe le poste de télé où apparaît la photo d'Anna, son visage s'animant bientôt sous ses yeux et prenant un air de jouissance qui provoque chez lui une terrible crise de jalousie, de désespoir.

Si Skolimowski humanise son personnage, ce n'est pas pour excuser le comportement des tyrans mais pour rappeler que les lois liberticides ne sont pas le fait de monstres, mais bien d'humains. Ne pas dépeindre Novak comme un salaud intégral n'enlève rien à la force de la charge, bien au contraire : parce qu'il n'est pas fait d'un bloc, on s'identifie à lui et, ce faisant, on est forcés de se questionner sur notre propre comportement et de se demander si nous aussi pour le soit-disant bien d'autrui ou pour des objectifs supérieurs on ne serait pas prêts à mentir, tricher, manipuler...

Les vingt livres que Novak a en sa possession pour assurer les loisirs du groupe sont utilisés dans un premier temps pour les emmener à l'église, Novak acceptant même s'il n'est pas croyant de dépenser cet argent (une livre entre les transports et les dons), histoire de ne pas se mettre à dos ses compatriotes. Il décide par la suite de dépenser cet argent dans l'achat d'un poste de télé d'occasion, ce qui lui permet de garder les ouvriers dans la maison et de leur offrir un loisir bon marché. Il évite ainsi qu'ils ne sortent le soir dans les bars et les tient enfermés dans l'enceinte du chantier. Skolimowski montre d'une part le poids de l'église dans la culture polonaise mais aussi celui de la télévision qui permet de tenir un peuple docile et tranquille.

Plus on avance dans le film, plus Novak ment et triche : il trafique les montres des ouvriers pour raccourcir leurs nuits de sommeil, essaye de les droguer pour qu'ils se couchent tôt le soir de Noël... D'un mensonge initial qu'il s'imagine faire pour le bien du groupe, il en vient rapidement à la manipulation, à la coercition : Skolimowski a l'expérience de ces révolutionnaires qui prennent le pouvoir au nom du bien-être du peuple et qui finissent par agir pour leur propre compte et celui de quelques oligarques...

Ayant de plus en plus de mal à cacher la vérité à ses compatriotes, Novak les enferme dans la maison, leur interdit tout contact avec l'extérieur, rejouant en mineur le fait que les communications et les transports avec la Pologne sont coupés au moment du tournage, le peuple polonais étant alors complètement isolé du reste du monde. Heureusement, alors qu'il pense pouvoir manipuler à loisir les trois « abrutis » qu'il a sous ses ordres, il perd peu à peu le contrôle. La petite dictature du mensonge qu'il a mise en place s'écroule : « Ils ne veulent plus d'ordre (…) ils sont plus forts que moi » constate Novak, des paroles qui sont comme un message d'espoir adressé par Jerzy Skolimowski à ses compatriotes oppressés.

L'idée de Travail au noir est aussi simple que fantastique. Chaque élément prend sa place naturellement et enrichit le discours du film. Ainsi, le patron de Novak non seulement évoque ces oligarques qui se fabriquent un pied à terre dans un pays capitaliste dans le cas où le système qui les a enrichis s'écroulerait d'un coup, mais sert également à figurer ce grand frère soviétique dont la présence se fait plus que jamais écrasante.

Le film ne se contente pas seulement de parler sous forme de fable de la situation en Pologne mais traite aussi du capitalisme, notamment à travers la kleptomanie de Novak. Skolimowski trouve là encore une très efficace métaphore pour évoquer un système économique qui prône la course à la possession, quitte à nourrir la bête en volant et en trichant. Au départ, Novak vole par nécessité, puis par jeu alors qu'il éprouve de plus en plus de plaisir à ruser avec les surveillants des magasins. Autant de séquences qui sont l'occasion pour Skolimowski de rendre hommage au Pickpocket de Bresson, film qui l'a profondément marqué.

Skolimowski montre comment des ouvriers pauvres réagissent lorsqu'ils se trouvent confrontés à l'opulence, à la société de consommation dans toute sa splendeur. La première fois qu'ils pénètrent dans une supérette, c'est comme s'il découvraient l'Eldorado. Ils sont éberlués par ce qu'ils voient, retenant tant bien que mal la frénésie d'achat qui les submerge. Le cinéaste montre d'un côté une société opulente et de l'autre un quart-monde qui tente de survivre comme il peut. Il multiplie les allusions à la situation en Pologne (mais évoque aussi au passage la situation des laissés-pour-compte en Angleterre à travers le personnage d'une vieille mendiante) et montre le décalage qui existe entre son pays exsangue et ceux d'Europe de l'Ouest. Ainsi, il lui suffit par la voix de Novak d'expliquer que les 1 200 livres qui doivent servir à rénover la maison représentent vingt-cinq années de travail pour les ouvriers pour montrer l'incroyable écart de niveaux de vies entre les deux pays.

Lorsqu'ils font leurs achats, on sent les regards soupçonneux des responsables et des clients, ainsi que l'omniprésence d'un étrange globe qui semble tout droit sortir des écrits de George Orwell. Jezry Skolimowski lui-même raconte qu'il surveillait les ouvriers polonais qu'il avait employés sur le chantier de sa maison, craignant qu'attirés par toute cette opulence ils ne soient amenés à voler... alors même que vraisemblablement, l'idée ne les avait même jamais effleurée !

Dans le film, gardiens de l'ordre et caméras de surveillance sont là pour rappeler que cette richesse est sous haute surveillance et qu'elle est réservée à quelques élus. Déjà, les premières images nous montraient des douaniers regardant de travers Novak et ses hommes, peu enclins à ouvrir les portes du Royaume-Uni à ces étrangers. Le voisin suspicieux finira d'ailleurs par les traiter de « sales communistes », de « voleurs », sa fureur raciste lui faisant oublier son flegme britannique...

Communisme... capitalisme... dictature militaire... Skolimowski évoque un monde qui s'écroule à l'image de ce chantier où tout va de travers, où les ouvriers ne cessent de chuter, où les catastrophes ne cessent de survenir.

Jerzy Skolimowski parvient magistralement à intégrer deux grands mouvements de sa vie dans son film : il raconte comment il perçoit cette Angleterre qui vient de l'accueillir - offrant au passage un passionnant portrait du pays à l'aube des années 80 - et montre l'omniprésence de cette Pologne qu'il a si profondément ancrée en lui. Travail au noir est ainsi un bouleversant portrait de ce que peut-être l'exil. Lorsque Novak pense à plusieurs reprises voir Anna dans la rue, c'est une magnifique image de ce que peuvent être les réminiscences du pays quitté, le souvenir d'un là-bas qui peut surgir à tout bout de champ, d'un passé qui ne cesse de hanter le présent.

Skolimowski se projette totalement dans ce film, même si physiquement il demeure en retrait, interprétant fugacement le commanditaire des travaux. S'il a choisi ce rôle, c'est parce qu'il a lui même fait rénover sa maison au noir bien sûr, mais c'est aussi et surtout une façon de montrer qu'il n'entend pas avec ce film se dédouaner de sa propre culpabilité. Faire un film n'est rien pour lui comparé à la réalité, et c'est un fait qu'il vit confortablement à Londres tandis que ses compatriotes souffrent et voient leur liberté écrasée.

Moonlighting est un film évidemment politique et personnel, mais sur la forme Skolimowski signe d'abord une comédie. Au début du film, Novak se souvient du concert de Tina Turner qu'il vient de voir à Varsovie. La chanteuse a pris la précaution de déclarer qu'elle ne voulait pas que celui-ci soit perçu de manière politique et que les spectateurs ne savourent que son talent sur scène. Mais la politique se révèle plus forte et elle est surprise de voir que les paroles de ses chansons sont détournées et deviennent des attaques contre le régime, des slogans. « Que voulez vous ? » crie-t-elle dans un refrain, « de la nourriture... des dollars » répond la foule : même lorsqu'il n'en a pas l'intention, l'art est forcément politique.

Cette approche comique d'un drame contemporain est d'ailleurs mal perçue par une partie de la critique et du public qui attendent un film clairement engagé plutôt qu'une comédie, comme si la présupposée légèreté du genre ne pouvait que trahir la gravité du sujet abordé. Et pourtant, Travail au noir en jouant sur la fable, la comédie, le suspense (on suit haletant les tentatives de Novak pour maintenir son contrôle) acquiert une portée universelle que nombre d'œuvres ouvertement politiques et dénonciatrices rêveraient de posséder.

Dans les salles


Distributeur : SPLENDOR FILMS

Date de sortie : 13 juillet 2011

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Par Olivier Bitoun - le 27 août 2012